Nippur (en sumérien NIBRU, en akkadien Nippur ou Nibbur, en arabe Niffar ou Nuffar) est une ville de la Mésopotamie antique (Irak actuel). C'est le lieu de culte principal du grand dieu sumérien Enlil, considéré comme le seigneur du cosmos, donc un des principaux centres religieux du pays de Sumer et d'Akkad dans la Haute Antiquité. Dans l'écriture cunéiforme sumérienne, les mêmes signes peuvent se lire NIBRU et EN.LÍL. Ce site a été peuplé au moins à partir du , et jusqu'au début du de notre ère.
Nippur était située de part et d'autre du Shatt en-Nil, un des anciens bras de l'Euphrate, entre le lit actuel de cette rivière et le Tigre, à environ au sud-est de Bagdad. Le site archéologique est divisé en deux parties principales par le cours asséché du Shatt en-Nil. Le point culminant des ruines, une colline conique au nord-est du canal, s'élevant à une trentaine de mètres au-dessus de la plaine environnante, est appelée de nos jours Bint el-Amiror (« fille du prince »). Il correspond à l'ancienne zone des temples, comprenant notamment les sanctuaires d'Enlil et de la déesse Inanna/Ishtar, qui ont été mis au jour lors des fouilles.
De par la longévité des fouilles archéologiques qui y ont été conduites depuis la fin du et jusqu'en 1990, qui ont mis au jour différents édifices étalés sur toute la période d'occupation du site, mais en priorité sur les phases antérieures au , et ont exhumé des milliers de tablettes cunéiformes, d’une très grande variété documentaire pour une période couvrant toute l’histoire de la Mésopotamie, le site de Nippur est l'un des mieux connus de tous ceux d'Irak.
Fouilles thumb|left|Photographie des fouilles américaines à Nippur à la fin du : au premier plan des constructions d'époque parthe ; en arrière-plan les ruines de la ziggurat. Le site archéologique de Nuffar est repéré par certains des principaux redécouvreurs britanniques des anciens sites mésopotamiens au : Henry Rawlinson, Austen Henry Layard et William Kennett Loftus.
Les premiers travaux de fouilles sur le site sont entrepris par une équipe d'archéologues de l'Université de Pennsylvanie en 1888, la « Babylonian Expedition », financée par un fonds collecté pour l'occasion auprès de donateurs. Nippur est d'ailleurs le premier site mésopotamien fouillé par des archéologues venus des États-Unis, et c'est resté le principal site de la région exploré par des spécialistes de ce pays. Les premières campagnes sont dirigées par John P. Peters, John Henry Haynes et Hermann Hilprecht, et durent jusqu'en 1900. Ces fouilles se concentrent d'abord sur la zone sacrée du tell oriental, puis sur Tablet Hill, au sud du même tell, ainsi qu'au sud-ouest du tell ouest. Elles sont marquées par l'animosité entre Peters et Hilprecht, qui débouchent à leur retour en Amérique sur une controverse envenimée, le premier reprochant au second de s'arroger le mérite des principales découvertes et l'accusant d'avoir falsifié ses rapports en présentant comme des découvertes lors de fouilles des trouvailles qui étaient en fait des achats, controverse qui causa la fin de la carrière universitaire de son rival en 1911 B. Kuklick, « My Life's Shattered Work! », dans Archaeology Odyssey 3/3, mai-juin 2000, p. 26-39, et pour plus de détails B. Kuklick, Puritans in Babylon: The Ancient Near East and American Intellectual Life, 1880-1930, Princeton, 1996. jugent les accusations globalement fondées le second point.. Ces campagnes sont avant tout l'occasion de faire une véritable moisson de tablettes (plus de ), les méthodes de fouilles des bâtiments étant alors peu élaborées et les rapports de fouilles difficilement exploitables. La publication des découvertes est organisée dans la série des Babylonian Expedition (BE) et dans celle des Publications of the Babylonian Section (PBS), et les trouvailles de cette période sont réparties entre l'Université de Pennsylvanie, le Musée impérial de Constantinople (aujourd'hui le Musée archéologique d'Istanbul), une autre partie, conservée par Hilprecht, étant léguée à sa mort à l'Université d'Iéna R. L. Zettler, « Excavations at Nippur, the University of Pennsylvania, and the University's Museum », dans .
Après une interruption de près d'un demi-siècle, les fouilles reprennent en 1948 sous la direction de Donald E. McCown (en 1948 et 1951-52) et Richard C. Haines (en 1949-50 et de 1953 à 1962) , dirigeant une équipe de fouilleurs de l'université de Chicago associée à l'Institut oriental de Chicago ainsi que l'Université de Pennsylvanie (la « Joint Expedition »). Les fouilles se concentrent à nouveau sur Tablet Hill et la zone des temples, dégageant notamment le temple d'Inanna et le Temple Nord. Après 1962 la direction des fouilles incombe à l'Université de Chicago seule avec James E. Knudstad (campagnes en 1964-65 et 1966-67), qui entreprend d'explorer la forteresse d'époque parthe et dresse un plan du site.
Les fouilles de Nippur sont interrompues de 1967 à 1972, puis recommencent avec une équipe de Chicago dirigée par McGuire Gibson McG. Gibson, Nippur - Sacred City Of Enlil, Supreme God of Sumer and Akkad, 1992. Les campagnes se sont ensuite poursuivies jusqu'à la guerre du Golfe, en 1990. Elles se sont d'abord focalisées sur le tell ouest (zones WA, WB et WC, TC, EA, EB, EC, puis le tell M), puis un peu sur tout le site, et pour différentes périodes. Des tranchées ont permis de faire des relevés archéologiques pour toutes les périodes d'occupation du site, et ont fourni de précieuses informations pour la périodisation de l'histoire mésopotamienne. Pendant les années durant lesquelles le site était inaccessible pour des fouilles, l'équipe de Chicago se consacre à l'exploitation des nombreuses données collectées, publiées notamment dans les éditions de l'Institut Oriental (publications en cours). Les fouilles des équipes de Chicago ont repris en 2019 sous la direction d'A. Alizadeh..
Plan de la ville et développement urbain thumb|left|upright=1.2|Plan du site de Nippur, avec les principales zones fouillées, et selon les informations fournies par la tablette d'époque kassite.
La compréhension de l'organisation du site de Nippur repose sur les données topographiques constatées lors des fouilles, ainsi que de l'appui fourni par le plan de la ville d'époque kassite, certes fragmentaire, mais représentant une partie appréciable de l'ancienne ville et relativement fiable pour en comprendre son organisation générale, car il sélectionne les informations essentielles (muraille, canal, temples, jardins). Cependant il n'est pas forcément fiable pour les époques antérieures. Le site de Nippur est situé à proximité de l'ancien cours de l'Euphrate, qui coulait à l'ouest, et constitués de deux tells principaux séparés par un canal ou un bras de l'Euphrate, aujourd'hui à sec, le Shatt en-Nil, qui a un cours d'orientation nord-ouest/sud-est. Le plan de la ville d'époque kassite indique qu'un troisième coulait au nord de la ville à cette période. La ville était enceinte par une muraille, qui a été dégagée sur plusieurs secteurs (WC, EA, EB, EC), reflétant les évolutions de l'espace occupé par la ville : si un mur avait été érigé dès l'époque des dynasties archaïques au nord du secteur des temples, ce n'est qu'à partir de la période d'Ur III, qu'on en trouve un dans la partie sud-ouest (zone WC), où il est ensuite reconstruit à l'époque kassite. Les murailles devaient englober dans cette configuration une surface d'environ . Le tell ouest, qui s'élève une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine et est le plus massif, comprend les zones de fouilles appelées par les archéologues avec des sigles débutant par la lettre W (WA, WB, WC, etc.). La partie orientale, qui s'élève d'une douzaine de mètres par rapport à la plaine est divisée elle-même en deux tells : la zone des temples principaux dans la partie centre-nord, qui est constamment le centre cultuel de la ville, les temples étant généralement reconstruits suivant un plan similaire à partir de la fin du , et au sud la « colline des tablettes » (Tablet Hill, ou encore Scribal Quarter, le « quartier des scribes »), nommée ainsi du fait du grand nombre de tablettes exhumées sur place (sigles débutant par T : TA, TB et TC), qui est un quartier résidentiel ; entre les deux se trouve une petite dépression qui était peut-être traversée par un canal à l'origine, mais il n'apparaît pas sur le plan d'époque kassite. La ville a connu plusieurs phases de réorganisation, notamment en raison de son abandon partiel ou total à deux reprises, entre la période paléo-babylonienne et la période kassite v. 1700-1500 av. J.-C., suivie par un vaste programme de reconstruction et sans doute de réorganisation du site, qui prend alors assurément l'aspect présenté sur le plan d'époque kassite (confirmé en général par les fouilles sur place), puis un nouvel abandon survient entre la période post-kassite et la période néo-babylonienne, v. 1000-800 av. J.-C. Le cours de l'Euphrate dérive alors plus à l'ouest. Cette histoire complexe explique pourquoi on ne peut repérer de principe général d'organisation de sa morphologie urbaine. La période parthe voit des réaménagements se produire dans la zone principale de la cité, et notamment la ziggurat est remplacée par un grand palais. Nippur est encore une grande cité pendant la période sassanide. La partie occidentale de la cité devient progressivement la zone principale de l'habitat. Le recul de l'occupation débute sous la dynastie abbasside, à la fin de laquelle la cité est en grande partie abandonnée McG. Gibson, « Patterns Of Occupation At Nippur », dans M. de J. Ellis (dir.), Nippur at the Centennial, Philadelphie, 1992 (mis en ligne sur le site de l'OIC). J.-C. Margueron, Cités invisibles : La naissance de l'urbanisme au Proche-Orient ancien, Paris, 2013, , propose notamment une organisation originelle du site de forme circulaire et une reconfiguration importante après l'époque paléo-babylonienne..
Nippur au
La plus ancienne phase d'occupation attestée sur le site de Nippur remonte à la période d'Obeïd. C'est sans doute déjà une ville importante au (périodes d'Uruk et de Djemdet Nasr), époque uniquement approchée par des sondages sur le sitePar exemple K. L. Wilson, « Nippur: the definition of a Mesopotamian Gamdat Nasr assemblage », dans U. Finkbeiner et W. Röllig, Gamdat Nasr: period or regional style? : papers given at a symposium held in Tübingen, November 1983, Wiesbaden, 1986, p. 57-89, et pour laquelle une estimation de la surface occupée est impossible. Son symbole pourrait apparaître aux côtés des autres villes majeures du Sud mésopotamien dans les « listes de villes » de Djemdet Nasr, qui témoignent d'une forme d'alliance entre ces cités R. Matthews, Cities, Seals and Writing, Archaic Seals Impressions from Jemdet Nasr and Ur, Berlin, 1993, p. 34-37. Mais cela est contesté par P. Steinkeller, « Archaic City Seals and the Question of Early Babylonian Unity », dans T. Abusch (dir.), Riches Hidden in Secret Places, Ancient Near Eastern Studies in Memory of Thorkild Jacobsen, Winona Lake, 2002, p. 254-255..
Le est mieux connu. Nippur apparaît comme un centre religieux majeur de la Mésopotamie du Sud, devenant en quelque sorte sa capitale religieuse, avec la primauté du dieu Enlil. Celle-ci semble s'affirmer durant la période des dynasties archaïques (v. 2900-2350 av. J.-C.), dans des conditions difficiles à déterminer car la documentation sur ce point fait largement défaut. Ce poids religieux est renforcé par l'importance de l'autre grande divinité locale, Ninurta, ainsi que par d'autres temples majeurs, dont celui de la déesse Inanna. Sans jamais être une capitale politique importante, Nippur est donc une cité de première importance, ce qui explique qu'elle ait bénéficié de l'attention des souverains dominant le Sud mésopotamien, notamment ceux des deux premiers « Empires », l'empire d'Akkad (v. 2340-2190 av. J.-C.) et celui de la troisième dynastie d'Ur (Ur III, v. 2112-2004 av. J.-C.).