thumb|Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée. thumb|Reconstruction moderne du Turc mécanique.
Le Turc mécanique ou l’automate joueur d'échecs est une célèbre mystification construite à la fin du : il s’agissait d'un prétendu automate doté de la faculté de jouer aux échecs. Il a été partiellement détruit dans un incendie. De nos jours, une réplique a été créée : elle est contrôlée par un logiciel et joue réellement seule aux échecs.
Construit et dévoilé pour la première fois en 1770 par Johann Wolfgang von Kempelen, le mécanisme semblait capable de jouer contre un adversaire humain, ainsi que de résoudre le problème du cavalier, un casse-tête qui exige de déplacer un cavalier afin d'occuper une seule fois chaque case de l'échiquier. De 1770 jusqu'à sa destruction en 1854, il a été exposé par différents propriétaires en tant qu'automate, bien que le canular ait été expliqué, après bien des soupçons, au début des années 1820. Extérieurement, il avait l’apparence d'un mannequin habillé d’une cape et d’un turban assis derrière un meuble d’érable qui possédait des portes révélant une mécanique et des engrenages internes qui s'animaient lors de son activation.
Ce mécanisme n'était qu'une illusion permettant de masquer la profondeur réelle du meuble. Celui-ci possédait un autre compartiment secret dans lequel un joueur humain pouvait se glisser, et manipuler le mannequin, comme un marionnettiste, sans être vu. L'automate était alors capable de jouer une partie d'échecs contre un adversaire humain. Grâce au talent des joueurs cachés, le Turc mécanique remporta la plupart des parties d'échecs auxquelles il participa en Europe et en Amérique durant près de 84 ans, y compris contre certains hommes d'État tels que Napoléon Bonaparte, Catherine II de Russie et Benjamin Franklin.
Histoire Origines vignette|Autoportrait de Kempelen, constructeur du Turc mécanique.
Wolfgang von Kempelen eut l'idée de construire son Turc mécanique après avoir assisté à un spectacle de magie de François Pelletier à la cour de l'impératrice d'Autriche Marie-Thérèse, au château de Schönbrunn. Après le spectacle, l'impératrice demande à von Kempelen de lui expliquer le tour, mais il n'y parvient pas. Vexé, l'ingénieur promet à l'impératrice de revenir au château avec une invention dépassant la magie de l'illusionniste.
vignette|gauche|Gravure sur cuivre du Turc mécanique, montrant les portes ouvertes et le mécanisme. L'échelle en bas à droite de l'image permet de déterminer les dimensions de l'automate. Cette estampe est légendée : W. de Kempelen del, à gauche J. G. Pintz fec, à droite. Cela signifie : W. de Kempelen a dessiné (le sujet) et J. G. Pintz a fait (cette estampe).
Le résultat de ce défi est l'« Automate joueur d'échecs »., connu par la suite sous le nom de « Turc mécanique » ou plus simplement « Turc ». La machine est composée d'un mannequin à taille humaine constitué d'une tête et d'un torse, avec des yeux gris et une barbe noire, portant une robe à la turque et un turban. Il s'agit, selon le journaliste et auteur de l'époque Tom Standage du . Son bras gauche tient une longue pipe, le droit reposant sur le haut d'un large meuble, lequel mesure environ de long, de large et de haut. Sur le meuble est placé un échiquier d'environ de côté. L'avant du meuble comporte trois portes, une ouverture, et un tiroir pouvant être ouvert pour révéler un jeu d'échecs rouge et blanc en ivoire.
vignette|Illustration du fonctionnement du Turc : les différentes parties étaient actionnées par un opérateur humain via un mécanisme. Cette illustration inexacte, basée sur les calculs de Racknitz, montre un agencement impossible compte tenu des dimensions réelles de l'automate.
L'intérieur de la machine, très complexe, est conçu pour tromper les observateurs. Une fois ouvertes sur la gauche, les portes du meuble révèlent de nombreux engrenages similaires au mécanisme d'une horloge. Cette partie est conçue de telle manière qu'en ouvrant aussi les portes arrière du meuble, le spectateur voit à travers la machine. L'autre côté du meuble dépourvu de mécanismes, contient un coussin rouge et des parties amovibles, ainsi que des structures de cuivre. Cette partie est également conçue pour permettre de voir clairement à travers la machine. Sous les robes du mannequin, deux autres portes sont cachées. Cette conception permet à celui présentant l'automate d'ouvrir toutes les portes au public pour créer l'illusion.
En fait, ni les mécanismes d'horlogerie sur la gauche de la machine, ni le tiroir contenant le jeu d'échecs ne s'étendent jusqu'au fond du meuble ; ils n'en prennent que le tiers. Un siège coulissant également installé à l'intérieur du meuble permet à l'opérateur de la machine de glisser d'un côté à l'autre du meuble pendant que le présentateur ouvre et ferme les portes. Le coulissement du siège déplace également la fausse machinerie pour qu'elle cache l'opérateur.
L'échiquier placé sur le meuble est assez fin pour permettre sa magnétisation. Chaque pièce du jeu possède un aimant petit et puissant sur sa base, et lorsqu'elles sont placées sur l'échiquier, les pièces attirent un autre aimant relié à une ficelle sous leur emplacement sur l'échiquier. Ainsi, l'opérateur à l'intérieur pouvait voir les mouvements des pièces sur l'échiquier. Le dessous de l'échiquier est numéroté de 1 à 64 pour permettre à l'opérateur de voir quels emplacements sont concernés par les coups du joueur. Les aimants de l'automate sont placés de telle manière que les forces magnétiques extérieures ne les influencent pas, et Kempelen invite souvent à placer un grand aimant sur le côté de l'automate, pour faire croire au public que celui-ci n'est pas influencé par les forces magnétiques..
Pour induire plus encore le public en erreur, le Turc mécanique est présenté avec une petite boîte de bois que le présentateur place sur le meuble. Elle ne sera plus utilisée par la suite par Johann Nepomuk Mælzel, mais Kempelen observe souvent l'intérieur de la boîte durant les parties, suggérant ainsi qu'elle contrôle la machine d'une manière ou d'une autre. Certains spectateurs pensaient que la boîte renfermait des forces surnaturelles : Karl Gottlieb von Windisch décrit ainsi, en 1784, qu'.
vignette|gauche|Coupe du Turc mécanique selon Racknitz, avec la position supposée de l'opérateur. Racknitz s'est cependant trompé à la fois sur la position de l'opérateur et sur les dimensions de l'automate.
L'intérieur du Turc mécanique contient également une planche à trous reliée à une série de leviers permettant de contrôler le bras du mannequin. L'opérateur place une pointe reliée à un pantographe sur la planche, ce qui déplace le bras du Turc au-dessus de l'échiquier extérieur. Le mécanisme du bras permet également à l'opérateur de soulever et d'abaisser le bras du mannequin, et en tournant un levier, il pouvait ouvrir et fermer sa main pour saisir les pièces sur l'échiquier. Le tout était visible de l'opérateur grâce à une simple bougie éclairant l'intérieur, et un système de tubes situé dans le mannequin permet son aération. D'autres éléments du mécanisme permettent de faire retentir des bruits d'horlogerie quand le Turc mécanique bouge, afin d'ajouter à l'illusion, et même de faire prendre des expressions au visage du mannequinSur les bruitages : . Sur les expressions du visage : .. Après son acquisition par Mælzel, le Turc mécanique sera doté d'une boîte vocale lui permettant de dire « Échec ! » pendant les parties.
L'opérateur de la machine dispose également d'outils pour l'aider à communiquer avec le présentateur à l'extérieur. Deux disques de cuivre sont placés de chaque côté du meuble à l'intérieur et à l'extérieur de celui-ci. Un axe permet de faire tourner les disques pour présenter un nombre servant de code entre les deux complices.
Exposition Kempelen présente pour la première fois le Turc mécanique au palais de Schönbrunn à Vienne. En 1770, environ six mois après le spectacle de Pelletier, il s'adresse à la cour de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, présente sa réalisation, fait la démonstration de la machine et de ses composants. À chaque présentation du Turc mécanique, Kempelen commence par ouvrir les portes et le tiroir du meuble pour inviter le public à examiner la machine. Ensuite, il annonce que le Turc est prêt à affronter un adversaire.
Il informe les joueurs volontaires que le Turc mécanique doit utiliser les pièces blanches et prendre le premier tour. Entre deux coups, le Turc garde son bras gauche sur le coussin. Il hoche la tête deux fois s'il menace la dame de son adversaire, et trois fois s'il place le roi en échec. Si l'adversaire joue un coup illégal, le Turc secoue la tête, remet la pièce en place et joue son propre coup, annulant de fait celui de l'adversaire. Louis Dutens, qui observe une démonstration du Turc mécanique, raconte qu'il a tenté de tromper l'automate Louis Dutens, d'après une lettre publiée dans le Mercure de France à Paris vers octobre 1770.. Kempelen se déplace à travers la pièce où se déroulent les parties, et invite les spectateurs à approcher des aimants, des objets en fer ou des pierres magnétiques, pour vérifier que la machine n'est pas contrôlée par une forme de magnétisme. Le premier adversaire du Turc mécanique est le comte Johann Ludwig von Cobenzl ; ce dernier et les autres personnes affrontant le Turc dans la journée sont vite vaincus, tandis que les spectateurs remarquent que la machine joue de manière agressive et peut battre ses adversaires en moins de trente minutes.
vignette|droite|La solution du problème du cavalier par le Turc mécanique. La boucle permet de commencer à jouer à partir de n'importe quelle case de l'échiquier.
Lors de l'exposition du Turc mécanique, Kempelen lui fait aussi résoudre un célèbre problème d'échecs appelé « problème du cavalier ». Il s'agit de déplacer un cavalier de manière que la pièce parcoure chaque case de l'échiquier une fois. Alors que la plupart des joueurs expérimentés de l'époque réfléchissent encore au problème, le Turc le résout sans aucune difficulté, utilisant en réalité une planche à trous illustrée par la solution du problème, sur laquelle l'opérateur déplace son cavalier.
Le Turc mécanique est également capable de « parler » au public en utilisant une planche ornée de lettres. L'opérateur, dont l'identité est inconnue lors de la présentation du Turc au palais de Schönbrunn, peut le faire en anglais, en français et en allemand. Le mathématicien Carl Friedrich Hindenburg note les conversations du Turc pendant son séjour à Leipzig et il les publie en 1789, sous le titre allemand Über den Schachspieler des Herrn von Kempelen und dessen Nachbildung (Sur le joueur d'échecs de M. von Kempelen et sa réplique). Les questions généralement posées au Turc concernent son âge, son statut marital et ses secrets.
Tournée en Europe
Les rumeurs sur le Turc mécanique se répandent et il suscite l'intérêt à travers l'Europe entière. Cependant, Kempelen préfère s'intéresser à ses autres projets, et évite d'exposer davantage le Turc, prétendant souvent que la machine est en réparation pour décourager les adversaires potentiels. Karl von Windisch écrit qu'à un moment donné, Kempelen . Dans la décennie qui suit ses débuts au palais de Schönbrunn, le Turc mécanique ne joue que contre un seul adversaire, l'Écossais Sir Robert Murray Keith, et Kempelen décide de démonter entièrement l'automate après ce match. Selon les contemporains, Kempelen qualifie son invention de , et n'est pas content de sa popularité, préférant continuer de travailler sur des moteurs à vapeur ou des machines reproduisant la voix humaine.