vignette|Marchand Juif de Boheme, v. 1797.
Lhistoire des Juifs dans les terres tchèques, comprenant la République tchèque moderne ainsi que la Bohême, la Silésie tchèque et la Moravie, remonte au . L'histoire alterne les périodes de calme et d'essor de la communauté et celles où elle est persécutée. Durant la Shoah, la grande majorité des Juifs tchèques sont assassinés. De nos jours, 90 % de leurs descendants vivent à Prague.
Antiquité Durant l'Antiquité, la région - au moins la Moravie - est traversée par la route de l'ambre, qui relie la Mer Baltique à la Mer Adriatique et l'Italie (Aquilée, Venise, Rome), par Wrocław (Vratislavie, Breslau), Olomouc (Olomuntium, Olmütz), Brno (Eburodunum, Bruna, Brünn, Brin), Bratislava (Prešporok, Prešpurk, Pressburg), Sopron, Ljubljana. La présence de marchands romains est attestée. Il est possible que sur certains tronçons et pour certaines périodes, cette grande route commerciale ait été fréquentée par des marchands juifs.
La Haut Moyen Âge est également muet sur cette thématique. La Grande-Moravie (833-907) est envahie en 907 par les Hongrois, Tchéquie exclue (Bohême et Moravie).
Moyen Âge central (-) vignette|droite|Statuta Judaeorum. vignette|droite|Porte juive de Brno (1328, dessin 19). vignette|droite|Bible de Velislav (1325-1349) : vêtements spécifiques pour les Juifs. vignette|droite|Implantations juives en Moravie (vers 1420).
Ibrahim ibn Ya'qub al Isrâîlî at-Turtûshî, voyageur et commerçant, espagnol, "juif professant ou musulman d'origine juive", effectue un tour d'Europe dans les années 960. Il évoque un petit groupe de commerçants juifs rencontrés à Prague, en 965. Prague est alors un centre commercial, marché fréquenté par des marchands russes, francs, slaves, musulmans, juifs, tout comme Mayence, Cologne, Ratisbonne, Pavie, Salerne, Marseille, Narbonne, Arles, Gênes, Venise.
On y commerce esclaves, étain, fourrures. Il est probable que la confrérie juive participe des trois. L'esclavage et le servage sont des réalités médiévales dans toute l'Europe, au moins centrale et orientale. Il apparaît que du temps des Přemyslides se pratique (encore) en Moravie, Petite-Pologne et Silésie la chasse aux esclaves, destinés au marché musulman et co-organisés par les républiques maritimes de Gênes et Venise.
La stabilité apparente de la Bohême (Duché de Bohême (872-1198), puis Royaume de Bohême (1198-1918)) et de la Moravie (Margraviat de Moravie (1182-1918) duché de Méranie) masque de grandes évolutions pour ces deux marches du Saint-Empire romain germanique (962-1806), et leurs habitants.
Cosmas de Prague (1045-1125), dans sa Chronica Boemorum, affirme la présence de deux communautés juives, dont au moins une plutôt riche, à Prague (où il a été en service comme prébendier).
Dès 1096, après Rouen, Metz, Spire, Worms, Mayence, Magdebourg, Ratisbonne, et d'autres, la communauté de Prague subit la persécution des Juifs pendant la première croisade (croisade populaire mais aussi barons croisés) : à partir de cette date, le ghetto du Josefov est muré. L'antijudaïsme activiste est condamné par Henri IV (empereur du Saint-Empire) et l'Église catholique dans son ensemble, mais aucune des croisades n'y échappe. Une partie de la population s'enfuit en (Petite) Pologne en 1098, à la suite d'une sorte de premier pogrom officiel : persécutions, conversions forcées. Les positions juives dans le commerce sont en partie reprises par les commerçants allemands.vignette|Juifs brûlés et tués par le prêtre Volkmar lors de la Première croisade, Prague, |alt=|centré
Les positions de la hiérarchie catholique ne sont pas toujours limpides. Le quatrième concile du Latran (Latran IV, 1215) , outre imposer la théocratie pontificale (contre le pouvoir des empereurs), organiser les croisades (contre les hérésies), cherche à renforcer l'exclusion des « Juifs et Sarrazins », préconise une ségrégation forcée. Les Juifs sont amenés à porter une marque distinctive, le chapeau pointu, sorte de pileus (chapeau juif dit judenhut), et sont interdits de relations professionnelles et sociales avec les chrétiens. L'application est variable et peu durable. Au moins, le port masculin de rouelle et féminin de voile n'est pas imposé.
Sobeslav II, roi de Bohême (1173-1179) accorde une charte à la ville de Prague et un premier privilège à la communauté juive. Ottokar II de Bohême, roi (1253-1278), par son , accorde de nouveaux droits civils. Au , une nouvelle synagogue est construite à Prague, et des communautés juives se créent dans les villes de Teplice, Ústí nad Labem et Most.
Les parlers judéo-tchèques (ou knaanique, langue du Canaan de l'Ouest, ou Bohême-Moravie) datent de cette époque.
Au , Jean Ier de Bohême (1296-1346), roi de Bohême (1310-1346) surtout réputé hors de Bohême, fait régner une forme de terreur sur la communauté : pillages, destructions, arrestations, rançons.
Charles IV (empereur du Saint-Empire) (1316-1378), roi de Bohême de 1346 à 1378, assure la stabilité et apporte le premier âge d’or de la Bohême. Et pourtant, la hiérarchie catholique l'oblige à signer un décret pour le port du chapeau juif discriminant. Et c'est dans l'Université Charles de Prague (1348), plus ancienne université d'Europe centrale et plus ancienne université allemande, dont le professeur Jean Hus (1400) devient le doyen (1409) et recteur, qu'il approfondit sa réflexion.
En 1389, un incident anti-catholique entraîne une grave émeute, au cours de laquelle meurent du ghetto de Prague. Jean de Goerlitz (1370-1396), sous ce prétexte, ordonne en 1390 l'expulsion de tous les Juifs de Görlitz (en Basse-Lusace, ou Silésie).
Époque moderne (-) Très en avance sur la Réforme protestante, dans l'université pragoise, éclate la (ou Réforme tchèque ou Réforme hussite). Jan Hus (1372-1415), et d'autres religieux et théologiens (Jan Želivský (1380-1422)), en plein Grand Schisme d'Occident (1378-1417), dénoncent certaines dérives de l'Église catholique romaine, trop temporelle et pas assez spirituelle, à Rome autant que localement. L'Église hussite se veut un retour à l'Église apostolique (au sens de l'église des apôtres), spirituelle et pauvre.
L'excommunication de Jean Hus en 1411, puis un nouveau scandale de commerce des indulgences de Jean XXIII (antipape) en 1411-1412 pour financer une guerre, sont des motifs suffisants de troubles ou d'émeutes dont Jan Hus est présenté comme responsable. Il est condamné comme hérétique, et brûlé vif. Une partie de la noblesse proteste, dans ce qui s'avère aussi un conflit entre féodalisme et absolutisme. La défenestration de Prague (1419) (1419), alors capitale du Saint-Empire romain germanique, est le premier épisode d'une insurrection de dix-huit ans et de cinq croisades envoyées par le pape Martin V et l'empereur Sigismond, auxquelles les Tchèques résistent. Les croisades contre les hussites (1420-1434), menées côté hussite par des chefs élus, Jan Žižka (1370-1424) et Procope le Grand (1380-1434) se résument ainsi : (Bohême du Sud) et (1422), dévastation de la Bohême, de la moitié de l’Allemagne et de la Hongrie par des fanatiques qui sèment la terreur, antagonisme croissant entre Tchèques et Allemands, ces derniers rangés dans le camp catholique.
Le concile de Constance (1414-1418) donne lieu entre autres au procès et à la condamnation pour hérésie des réformateurs John Wyclif, Jan Hus et Jérôme de Prague (et les deux derniers sont suppliciés sur le bûcher à onze mois d'intervalle). Le Concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome (1431-1441) adopte le conciliarisme (même avec supériorité papale, et condamné en 1870 et 1964) et signe des accords (compacta) avec les hussites modérés (mais qui ne sont pas ratifiés par le pape). En 1421, des Juifs expulsés de Vienne et de Basse-Autriche s'installent en Moravie du Sud, dans la région de Mikulov.
Les lois anti-juives en Bohême réapparaissent sous le règne de Georges de Bohême (1420-1471), roi (1458–71) et de la Maison Jagellon (1471–1526). En 1526, la Bohême passe à la Maison Habsbourg, et les Juifs perdent leurs droits. En 1543, les Juifs fuient massivement. Seul reste le ghetto de Prague, où la population doit porter un morceau de tissu jaune sur la poitrine gauche, bien visible. Rodolphe II (empereur du Saint-Empire) (1552-1612) restaure la paix.
À partir de 1502, les opportunités pour les Juifs, à Prague, s'améliorent. Une riche vie culturelle se développe dans la ville. En 1521, la première imprimerie hébraïque au nord des Alpes est créée par Gerson Katz. Pendant le règne de l'empereur Rudolf II, la communauté juive connaît un essor économique, incarné par le chef de la communauté Mordekhaï Maisel (1528-1601).
Prague devient un centre d'érudition juive en Europe. De nombreux érudits juifs y vivent et y publient, dont Juda Lœw ben Bezalel dit Maharal de Prague (1520-1609), légendaire créateur du Golem, Salomon Ephraim de Luntschitz (1550-1619), rabbin, poète, prédicateur et commentateur biblique, auteur de Keli Yakar (1602).
Au moins un pogrom a lieu à Prague en 1611.
La défenestration de Prague (1618) marque le paroxysme de la fronde des nobles de Bohême (favorable au protestantisme ou plutôt à la tolérance qui permettrait de mieux commercer et gouverner) contre la monarchie des Habsbourg (catholique, absolutiste). Conséquence des antagonismes religieux, économiques et politiques qui déchirent alors l’Europe centrale, cet événement est l'une des causes immédiates de la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui va ravager la majeure partie des territoires allemands.
La Bataille de la Montagne-Blanche, près de Prague, en 1620, met fin à l'indépendance de la Bohême pour 300 ans, impose l'allemand pour toute transaction. Le ghetto de Prague est pillé peu après. Le gouverneur Charles Ier (prince de Liechtenstein) (1569-1627) revoit la constitution, autorise la communauté juive à acquérir des maisons hors du ghetto, et élargit leur liberté de commerce.
L'homme d'affaires (1570-1634), Juif de cour, anobli chevalier de Treuenberg, soutien obligé des Habsbourg, finit par tomber, en même temps que son ami le rabbin-juge Yom-Tov Lipman Heller (1578-1654).
Puis, les impôts augmentent, la concurrence des guildes augmente, la communauté s'appauvrit, la peste arrive : la communauté juive de Prague perd 3 500 membres. En 1689, un incendie dans la vieille ville se propage dans le ghetto, détruisant 318 maisons et 11 synagogues. De 1670 à 1708, la population juive augmente pourtant, par l'expulsion des Juifs de Vienne et de Hongrie. Avec le soutien de juifs étrangers, six synagogues sont reconstruites. Et Prague redevient une des communautés juives les plus importantes d'Europe. En 1710, près d'un habitant sur quatre à Prague est juif (pour une population totale estimée à ). vignette|« Musiciens juifs à Prague », 1741 En 1726, Charles VI (empereur du Saint-Empire) (1685-1740) établit un , visant à limiter le nombre de Juifs (en Bohême, en Moravie et en Silésie) à avoir le droit de fonder une famille. En conséquence, une grande partie de la communauté fuit en Hongrie occidentale et en Pologne. La loi est restée valide (théoriquement) jusqu'en 1859.
Lors de la seconde guerre de Silésie (1744-1745), la communauté est accusée de soutenir la Prusse (qui occupe alors Prague) : dès la fin de la présence prussienne, le ghetto est perquisitionné et les Juifs expulsés (pour quelques mois). Devant le désastre économique ainsi provoqué, en 1748, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780) accorde aux Juifs un séjour temporaire de dix ans, avec de fortes taxes.
Son fils Joseph II (empereur du Saint-Empire) (1741-1790) vise une intégration de la communauté, crée des écoles gouvernementales à la destination des Juifs, et impose l'enrôlement dans l'armée impériale.