vignette|Les Prosélytes maures de l'archevêque Ximenès, Grenade, 1500, par Edwin Long (1829-1891), montre des musulmans baptisés en masse.
La conversion forcée des musulmans d'Espagne est décidée par une série d'édits interdisant l'islam en terre d'Espagne au début du . Ces événements ont lieu à des moments différents dans chacun des royaumes espagnols : de 1500 à 1502 en Castille, de 1515 à 1516 en Navarre, puis de 1523 à 1526 en Aragon.
Après la reconquista de l'Espagne musulmane par les royaumes chrétiens, qui s'achève en 1492, la population musulmane de la péninsule s'élève entre personnes. Les musulmans vivant sous domination chrétienne ont alors le statut de , leur autorisant à pratiquer librement l'islam. En 1499, l'archevêque de Tolède, le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros entame une campagne de conversion, à l'aide de tortures et d'emprisonnements, dans la ville de Grenade, ce qui déclenche une . La rébellion est finalement réprimée et instrumentalisée pour révoquer les garanties légales conférées par les traités protégeant les musulmans. Les conversions se dédoublent, et dès 1501, il n'y a officiellement plus de musulmans à Grenade.
Encouragée par ce premier succès à Grenade, la reine de Castille Isabelle émet un édit en 1502 bannissant l'islam des terres de la couronne. Avec l'annexion de la Navarre ibérique en 1515, davantage de musulmans sont soumis à cet édit castillan. Le dernier territoire à imposer la conversion est la couronne d'Aragon, dont les rois sont liés par serment lors de leur couronnement au respect de la liberté religieuse de leurs sujets musulmans. Au début des années 1520, une révolte aux accents anti-musulmans, la rébellion des Germanías, force les musulmans des territoires contrôlés par les rebelles à se convertir. Les forces royales aragonaises, aidées des musulmans, parviennent à mater la rébellion, mais le roi Charles (mieux connu sous le nom Charles Quint) décide de maintenir la validité des conversions forcées, contraignant les nouveaux convertis à rester chrétiens et les place sous l'autorité de l'Inquisition espagnole. En 1524, finalement, il obtient du pape Clément VII la levée de son serment protégeant la liberté religieuse des musulmans, ce qui lui permet d'agir officiellement contre le reste de la population musulmane. À la fin de l'année 1525, il émet à son tour un édit officiel forçant la conversion : l'islam n'existe donc plus officiellement dans l'ensemble de l'Espagne.
Bien que les édits royaux requièrent l'adhésion publique au christianisme, et malgré la surveillance de l'Inquisition espagnole, des preuves montrent que la plupart des nouveaux convertis (connus sous le nom de Morisques) continuent à pratiquer l'islam en secret (). La fatwa d'Oran vient reconnaître la nécessité pour les musulmans d'assouplir la loi islamique (charia) qui ne peut plus être suivie dans la vie quotidienne sans être persécuté par l'Inquisition, et détaille les différentes mesures permettant aux musulmans de se conformer extérieurement au christianisme en effectuant des actes normalement interdits. La fatwa devient ainsi la base d'un crypto-islam pratiqué par les Morisques jusqu'à leur expulsion en 1609-1614. Certains musulmans, en particulier à proximité des côtes, parviennent à émigrer en réponse aux édits de conversion mais les nombreuses restrictions émises par les autorités empêchent la plupart d'envisager cette option. Des rébellions éclatent également dans certaines zones, particulièrement en terrain montagneux, facilement défendable mais toutes échouent. Finalement, ces édits créent une société où des musulmans refusant en secret leur conversion cohabitent avec d'anciens musulmans devenus chrétiens pratiquants, et ce jusqu'à leur expulsion définitive.
Contexte
vignette|La Rendición de Granada par Francisco Pradilla Ortiz (1848–1921), illustre la prise de Grenade, dernier royaume musulman d'Espagne, en 1492.
L'islam est présent en Espagne depuis la conquête ommeyyade de l'Hispanie au . Au début du , la population musulmane sur la péninsule Ibérique, appelée Al-Andalus par les musulmans, est estimée à environ 5,5 millions de personnes, dont des Arabes, des Berbères et des autochtones convertis. Pendant les siècles qui suivent, alors que s'accentue la pression des royaumes chrétiens au nord de la péninsule (la ), la population musulmane décline. À la fin du , alors que la s'achève sur la prise de Grenade, la population musulmane d'Espagne est estimée entre sur une population totale de 7 à 8 millions. Ces musulmans vivant sous contrôle chrétiens sont connus sous le nom de Mudéjars. La moitié d'entre eux vivent sur le territoire de l'ancien émirat de Grenade, dernier état musulman indépendant d'Espagne, annexé à la couronne de Castille. Environ musulmans vivent sur les autres territoires de Castille, et la majeure partie des restants sur ceux de la couronne d'Aragon.
Dans les premières années suivant la conquête de Grenade, les musulmans jouissent encore d'une grande liberté religieuse. Ce droit leur est garanti par plusieurs instruments légaux, dont des traités, des chartes, des capitulations et des serments de sacre. Le de 1491 par exemple garantit aux musulmans de la Grenade conquise la tolérance religieuse. Les rois d'Aragons, comme Ferdinand II et Charles Quint, jurent lors de leur serments de sacre de protéger la liberté religieuse des musulmans.
Trois mois après la conquête de Grenade, en 1492, le décret de l'Alhambra ordonne l'expulsion des Juifs d'Espagne ou leur conversion, marquant ainsi le début d'un climat politique d'intolérance. En 1497, le Portugal, voisin occidental de l'Espagne, persécute ses populations juives et musulmanes pour satisfaire aux conditions posées par la couronne espagnole pour un mariage royal négocié par le cardinal d'Espagne Cisneros. Contrairement aux Juifs, les Musulmans portugais sont autorisés à s'installer en Espagne, ce que feront la plupart.
Processus de conversion Au début du , l'Espagne est divisée en deux royaumes : la couronne de Castille et la couronne d'Aragon, plus petite. Le mariage entre le roi Ferdinand II d'Aragon et la reine Isabelle de Castille unit les deux couronnes, et leur petit-fils Charles hérite finalement de l'ensemble (sous le titre de Charles d'Espagne, mais il est plus connu sous le nom de Charles V ou Quint, lorsqu'il devient Saint Empereur Romain). Malgré cette union royale, les territoires des deux couronnes fonctionnent de manière indépendantes, avec des lois et des décisions variables, entraînant un traitement différent des musulmans. Des musulmans vivent également au royaume de Navarre, état d'abord indépendant puis rattaché à la couronne de Castille en 1515. Les périodes de conversions forcées varient ainsi en fonction de l'entité dirigeante : elles sont promulguées en 1500-1502 en Castille, en 1515-1516 en Navarre et seulement en 1523-1526 en Aragon.
Dans la couronne de Castille Royaume de Grenade vignette|Le royaume de Grenade (rouge) au sein de la couronne de Castille (frontières noires). Les premières conversions forcées des musulmans espagnols ont lieu à l'instigation du cardinal Cisneros, archevêque de Tolède, qui arrive à Grenade à l'automne 1499. Contrairement à l'archevêque de Grenade, Hernando de Talavera, dont la relation avec la population musulmane est amicale et qui préfère une approche pacifique de la conversion, Cisneros opte pour des mesures drastiques et autoritaires. Les musulmans non coopératifs, en particulier nobles, sont envoyés en prison où ils sont sévèrement traités (avec mentions de tortures) jusqu'à se qu'ils se convertissent. Cisneros ignore les avertissements de son conseil, ces méthodes pouvant violer le traité de Grenade qui garantit la liberté de culte aux musulmans. Il intensifie au contraire sa politique de conversion, écrivant ainsi en décembre au pape Alexandre VI qu'il a converti, au cours d'une seule journée, musulmans.
vignette|Morisques de Grenade, v. 1530
Ces conversions forcées entraînent une débutant dans la ville de Grenade. Elle débute après le meurtre séditieux d'un gendarme qui convoyait une femme musulmane à travers le quartier musulman de Grenade pour un interrogatoire. Ce premier épisode se termine sur des négociations débouchant sur le dépôt des armes par les musulmans et la livraison des responsables du meurtre. Cisneros parvient à utiliser cet évènement pour convaincre le roi Ferdinand et la reine Isabelle qu'en se rebellant les musulmans avaient perdu les droits accordés par le traité et devaient maintenant accepter leur conversion. Les monarques renvoient Cisneros à Grenade avec pour mission de présider une nouvelle campagne de conversions. Les musulmans de la ville sont forcés de se convertir en grand nombre, estimé à d'après le pape dans une lettre à Cisneros datée de . Cisneros affirme en qu'.
Bien que la ville de Grenade soit maintenant sous contrôle chrétien, la rébellion gagne l'arrière-pays grenadin. Le chef de la rébellion fuit dans les Alpujarras en . Craignant d'être elle aussi forcée à se convertir, la population participe également à l'insurrection. La rébellion est cependant vaincue après une série de campagnes militaires mobilisant troupes chrétiennes et le roi Ferdinand en personne lors de certaines opérations. La reddition des rebelles vaincus inclut généralement un baptême. En 1501, tous les musulmans sont convertis à Grenade.
Reste de la Castille Contrairement aux musulmans de Grenade, vivant sous domination musulmane jusqu'en 1492, ceux du reste de la Castille vivent sous domination chrétienne depuis plusieurs générations. À la suite des conversions de Grenade, Isabelle décide d'imposer un édit visant à convertir ou expulser les musulmans de ses territoires. La Castille rend l'islam hors la loi en à Grenade, mais l'édit n'est pas immédiatement rendu public. Il est proclamé le à Séville (une date que l'historien considère comme ), puis dans les autres villes de la Couronne. L'édit concerne et oblige tous les hommes musulmans de 14 ans ou plus et toutes les femmes musulmanes de 12 ans et plus, à se convertir ou quitter la Castille d'ici la fin du mois d'. Ceci concerne aussi bien les musulmans nés en Castille que les immigrants, mais les esclaves en sont exclus, afin de respecter le droit de leurs propriétaires. Cette décision est justifiée dans l'édit : après la conversion réussie de Grenade, permettre aux musulmans de pratiquer leur culte serait scandaleux, bien que le texte reconnaisse que ces musulmans sont pacifiques. L'édit fait également valoir que cette décision est nécessaire pour protéger les nouveaux convertis de l'influence des musulmans non convertis.
Bien que l'édit ordonne l'expulsion plutôt que la conversion forcée, il interdit aux musulmans quasiment toutes les destinations, les autorités castillanes préférant que les musulmans se convertissent plutôt qu'ils ne quittent le territoire. Ainsi, le voisin occidental de la Castille, le royaume de Portugal, a déjà banni les musulmans depuis 1497. L'édit interdit explicitement de se rendre dans les régions voisines comme les royaumes d'Aragon et de Valence, la principauté de Catalogne ou le royaume de Navarre. Plusieurs destinations possibles outre-mer telles que l'Afrique du Nord ou les territoires de l'Empire ottoman sont exclues par le décret qui n'autorise le voyage que vers l'Égypte, alors contrôlée par le Sultanat mamelouk, mais, à cette époque, peu de navires font le trajet entre la Castille et l'Égypte . Par ailleurs, l'édit désigne Biscaye au Pays basque comme le seul port de départ possible, obligeant les musulmans du sud de la péninsule (Andalousie par exemple) de traverser l'entier territoire de Castille pour émigrer. L'édit fixe également la fin d' comme date limite, après laquelle l'islam devient hors la loi, et menace de sévères punitions ceux qui hébergeraient des musulmans. Un autre édit émis le interdit aux nouveaux convertis de quitter la Castille au cours des deux années suivantes.