L'attaque chimique de Khan Cheikhoun, parfois désignée comme le massacre de Khan Cheikhoun, est une attaque à l'arme chimique perpétrée par le régime de Bachar el-Assad le , au cours de la guerre civile syrienne. L'attaque est menée par l'aviation des Forces armées syriennes sur la ville de Khan Cheikhoun, tenue par les forces rebelles alors engagées dans une offensive au nord de Hama. Le gaz utilisé, du sarin possiblement mélangé avec du chlore, provoque la mort de 100 à 200 civils, dont au moins 30 enfants, et fait environ 500 blessés.

Cette attaque constitue une infraction à la Convention sur l'interdiction des armes chimiques dont la Syrie est signataire et entraîne de vives réactions sur la scène internationale. Plusieurs pays, comme les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Turquie accusent aussitôt le régime syrien de Bachar el-Assad d'être l'auteur du massacre. Trois jours après, les États-Unis réagissent en bombardant la base aérienne d'Al-Chaayrate.

Le régime syrien a nié sa responsabilité dans le massacre ; la Russie, allié de Damas, a pour sa part affirmé que la tuerie a été causée par le bombardement d'un avion syrien sur un entrepôt d'armes chimiques tenu par les rebelles. Cependant, après enquêtes, la responsabilité du gouvernement syrien est confirmée en par la commission d'enquête des Nations unies sur la situation des droits de l'homme en Syrie, puis en octobre par le Joint Investigative Mechanism (JIM), la commission d'enquête conjointe de l'ONU et de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC).

Contexte vignette|gauche|Localisation de Khan Cheikhoun, sur le front de Hama. Les territoires contrôlés par les rebelles sont en vert et ceux contrôlés par les loyalistes en rouge.

Un premier massacre a lieu dans la région en , lorsque des affrontements éclatent entre le Hayat Tahrir al-Cham, l'Armée syrienne libre et le Liwa al-Aqsa. Les djihadistes du Liwa al-Aqsa, accusés par les rebelles d'être liés à l'État islamique, tiennent alors la ville de Khan Cheikhoun, située entre Hama et Ma'arrat al-Numan. Au cours des combats, ils capturent puis massacrent environ 200 hommes de l'Armée syrienne libre et du Hayat Tahrir al-Cham, dont les corps sont ensuite enterrés dans des fosses communes. Un accord met fin aux combats à la mi-février, le Liwa al-Aqsa est dissout et ses combattants évacuent le gouvernorat de Hama. Certains rejoignent l'État islamique à Raqqa, d'autres rallient le Parti islamique du Turkestan. Khan Cheikhoun est alors investie par les rebelles ; selon Charles Lister, chercheur américain au , en , le principal groupe qui occupe la ville est Ahrar al-Cham.

Le , le Hayat Tahrir al-Cham, l'Armée syrienne libre, Ahrar al-Cham et quelques autres groupes lancent une offensive contre le régime au nord de la ville de Hama. Les rebelles ont d'abord l'avantage. Ils s'emparent de plusieurs petites villes et villages et arrivent à quatre kilomètres de Hama. Cependant, les loyalistes reçoivent des renforts, puis ils passent à la contre-offensive et commencent à reprendre le terrain perdu à partir du .

Fin , plusieurs attaques chimiques sont menées sur Latamné, une ville tenue par les rebelles à une vingtaine de kilomètres au sud de Khan Cheikhoun. Le , une première attaque au sarin fait une trentaine de blessés. Le , l'hôpital de la ville est touché par des barils de chlore largués par des hélicoptères : deux personnes sont tuées, dont un médecin, et trente autres blessées. Le , une nouvelle attaque au sarin fait une cinquantaine de blessés. L'utilisation à trois reprises d'armes chimiques à Latamné en est confirmé en et par des enquêtes de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC).

Le régime syrien a toujours nié avoir employé des armes chimiques lors de la guerre civile. Cependant, en , le Joint Investigative Mechanism (JIM), la commission d'enquête conjointe de l'ONU et de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), avait confirmé l'utilisation de chlore et la responsabilité de l'armée syrienne dans plusieurs attaques.

Déroulement Le , une nouvelle attaque chimique est menée sur la ville de Khan Cheikhoun, au nord des positions rebelles. À 6 heures 26, un Soukhoï Su-22 syrien décolle de la base aérienne d'Al-Chaayrate. À 6 h 45, alors que la plupart des habitants dorment encore, l'appareil mène quatre frappes dans des quartiers résidentiels au sud et au nord-est de Khan Cheikhoun . La première bombe explose sur une route, libérant un gaz toxique, les trois autres frappes, sans gaz, touchant des habitations. À 7 heures, les hôpitaux sont en alerte.

Les Casques blancs de la Défense civile syrienne se rendent sur les lieux des frappes pour évacuer les blessés, mais ils ignorent que des armes chimiques ont été utilisées et certains d'entre eux sont contaminés ; au moins deux d'entre eux trouvent la mort. Les médecins et les secouristes aspergent d'eau les victimes en utilisant les véhicules des pompiers pour tenter de les réanimer. Mais le directeur de la santé de la province d'Idleb, le docteur Moundhir Al-Khalil, déclare : . Selon le docteur Morad, directeur de l'hôpital de Khan Cheikhoun : . D'après Raphaël Pitti, médecin urgentiste spécialisé en médecine de guerre travaillant pour l'Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) : .

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), des vidéos publiées sur internet et des témoignages de médecins et de secouristes sur place font état chez les victimes d'évanouissements, de convulsions, de vomissements, de pupilles dilatées, de mousse dans la bouche et de suffocations. Pour Raphaël Pitti : .

Quatre heures après l'attaque chimique, le centre de la Défense civile syrienne, utilisé comme morgue improvisée, est détruit par une frappe aérienne. Quatre casques blancs sont gravement blessés. Peu après, l'hôpital Al-Rahma de Khan Cheikhoun — le seul en fonction dans cette ville — est à son tour bombardé. Le bâtiment n'est pas directement touché, mais les dégâts le rendent inopérant et il doit être évacué. L'équipe médicale décide alors d'évacuer les blessés vers d'autres villes dans le gouvernorat d'Idleb. Les cas les plus graves sont envoyés à Bab al-Hawa, à la frontière turque. Le principal hôpital de la région, celui de la ville de Ma'arrat al-Numan, à une vingtaine de kilomètres au nord de Khan Cheikhoun, avait également été bombardé le et ses unités de soins intensifs détruites ; seulement 15 personnes pourront y être pris en charge. Celui-ci comptait une unité de réaction aux attaques à l'arme chimique.

Les symptômes observés font immédiatement penser à un gaz de type sarin, qui pourrait avoir été mélangé avec du chloreLuis Lema, . Le , Médecins sans frontières (MSF) annonce qu'une de ses équipes s'est rendue à l'hôpital de Bab Al-Hawa, dans le gouvernorat d'Idleb, et a . Après l'attaque chimique, la population de Khan Cheikhoun, terrifiée, fuit massivement.

Bilan humain Dans les heures qui suivent le massacre, l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) fait état d'un bilan d'au moins 58 morts — dont 11 enfants — et 170 blessés parmi les civils. Le lendemain, l'OSDH revoit son bilan à la hausse, à au moins 72 morts — dont 17 femmes et 20 enfants — mais indique qu' et que le bilan pourrait encore augmenter. Le , il hausse encore son bilan à au moins 86 morts, dont 30 enfants, et 160 blessés. À la date du , l'OSDH arrive à un bilan d'au moins 88 morts, dont 31 enfants.

Le , la direction de la santé de la province d'Idleb, dirigée par le docteur Moundhir Al-Khalil, recense 87 morts identifiés, dont 32 enfants, et 557 blessés, et indique que 54 blessés graves ont été transférés en Turquie . Le , l'Unicef — qui déploie neuf ambulances et apporte son aide à sept cliniques mobiles et hôpitaux dans la région — fait état de 546 blessés en indiquant cependant que , elle fait aussi état de la mort d'au moins 27 enfants.

L'Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) affirme quant à elle dès le que l'attaque a fait plus de 100 morts, dont 25 enfants, et 400 blessés .

Le , Human Rights Watch affirme dans un rapport que l'attaque chimique a fait 92 morts, dont 30 enfants.. Début mai, la direction médicale de la province d'Idleb et le Centre de documentation des violations en Syrie (VDC) font état d'un bilan d'au moins 95 morts et 541 blessés.

Cependant, le docteur Morad, directeur de l'hôpital de Khan Cheikhoun, présent le jour de l'attaque, donne un bilan plus élevé : .

Motivations du régime syrien L'objectif du régime syrien est de reprendre le contrôle de toute la Syrie par les armes. Dans une interview donnée à l'AFP le , Bachar el-Assad affirme son intention de reconquérir tout le pays, quitte à mener de « longs combats » : ., Le Monde avec AFP, 13 février 2016.. Cependant ces objectifs ne sont pas totalement en phase avec ceux de la Russie qui réagit quelques jours plus tard. Le , Vitali Tchourkine, ambassadeur de la Russie aux Nations unies, estime alors que les déclarations du président syrien afin de mettre fin aux hostilités en Syrie et instaurer un cessez-le-feu. Il affirme que si le régime syrien considère qu'un . Mais la ligne du régime ne bouge pas. Dans une interview accordée au quotidien conservateur croate Večernji list et publié le , Bachar el-Assad renchérit : .

Selon Agnès Levallois, enseignante à l'Institut d'études politiques de Paris, la non-intervention des Américains après le massacre de la Ghouta en 2013 a donné au régime syrien un .

Au printemps 2017, grâce au soutien de la Russie et de l'Iran, la situation militaire et diplomatique est favorable au régime syrien. Le , cinq jours avant l'attaque de Khan Cheikhoun, les États-Unis annoncent devant l'ONU que le départ de Bachar el-Assad n'est plus pour eux une priorité. Conforté par son alliance avec la Russie et par le retrait américain, le régime syrien pense alors être définitivement à l'abri d'une intervention des États-Unis, qu'il considérait comme sa principale menace..

Le journaliste Robert Parry estime de son côté illogique d'attribuer le gazage à Bachar el-Assad, alors qu'il venait de remporter « une victoire diplomatique majeure » : l'annonce récente de l'administration Trump qu'elle ne cherchait plus un changement de régime en Syrie. Et, selon Robert Parry, Bachar el-Assad serait suffisamment malin pour anticiper qu'une attaque chimique de sa part entraînerait une riposte américaine et remettrait en cause les succès obtenus par son armée avec l'aide russe et iranienne. . Mais pour Faysal Itani, chercheur au think tank américain Atlantic Council, au contraire, Bachar el-Assad avait .

En effet, selon Faysal Itani, mais aussi Wassim Nasr, journaliste de France 24 et Samir al-Taqi, un ancien conseiller du ministère des Affaires étrangères syrien ayant rallié l'opposition en 2011, l'objectif de l'attaque chimique est de terrifier les rebelles et les populations civiles, afin de provoquer l'effondrement militaire des premiers et de pousser les seconds à quitter les territoires insurgés pour regagner les zones contrôlées par les forces loyalistes. Le régime pense être désormais intouchable et estime que les Américains et les Occidentaux ne réagiront pas, ce qui découragera encore davantage l'opposition. Pour Wassim Nasr : . Selon le professeur Malcolm Chalmers, directeur de recherche au Royal United Services Institute, la stratégie du régime . De même, pour Olivier Lepick, les attaques ont pour but de terroriser la population et de faire échouer les négociations internationales : .

Fabrice Balanche, chercheur au Washington Institute, estime pour sa part que . Il précise : .

Pour Alain Chouet, ancien directeur du service de renseignement de sécurité à la DGSE, qui recommande et : .

Pour Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : .