L’historiographie argentine nomme révolution de 1943 (en esp. Revolución del 43) le coup d’État militaire du qui, en renversant le gouvernement de Ramón Castillo, mit fin à la dénommée Décennie infâme, mais désigne aussi sous ce même nom la période de dictature militaire qui suivit ce coup d’État et qui se prolongera jusqu’à l’investiture, trois ans plus tard, du gouvernement constitutionnel élu de Juan Domingo Perón.
Le moteur derrière ce putsch, qui avait été décidé la veille et était largement improvisé, fut le GOU, Groupe d’officiers unis, organisation militaire secrète (« loge ») réunissant une vingtaine d’officiers supérieurs, qui, sans idéologie bien définie, ne s’accordaient guère que sur une vision nationaliste et anticommuniste, sur la nécessité de préserver la neutralité de l’Argentine dans la Seconde Guerre mondiale, et aussi sans doute sur la mise en cause du pouvoir alors en place, émanation de la vieille aristocratie latifundiste et de la bourgeoisie commerciale et financière, alliées à l’impérialisme britannique, qui tendait à exclure de la représentation politique les forces sociales nouvelles — petit et moyen patronat industriel et vaste prolétariat urbain — nées depuis une dizaine d’années d’une intense industrialisation du pays. Le coup d’État devait donc faire valoir les intérêts d’un nationalisme bourgeois émergent face à l’ancienne république oligarchique de la Décennie infâme et à sa classe dirigeante faible, contradictoire, axée sur l’exportation de productions agricoles, dénuée d’une conscience qui dépassât l’horizon de ses intérêts purement corporatistes, et devait mettre un coup d’arrêt aux pratiques patentes de corruption politique des gouvernements conservateurs de la période précédente.
Toutefois, les contradictions politiques ne tardèrent pas à se faire jour au sein du nouveau pouvoir militaire, où allaient s’affronter, schématiquement, deux factions : l’une, emmenée par le président Ramírez, s’adossait au nationalisme catholico-hispaniste de droite, mais réussit à attirer d’autres secteurs, aux appartenances disparates, qui s’inquiétaient des avancées syndicales permises par le gouvernement ; l’autre, dirigée par le général Farrell et le colonel Perón, qui appliquait une stratégie visant à doter la révolution de 1943 d’une base populaire, d’une part par une alliance avec les syndicats, en vue de forger un nationalisme travailliste, et d’autre part en cherchant des appuis dans les partis politiques existants, principalement certaines fractions de l’UCR, afin de consolider le nationalisme économique. Cette antagonisme interne aura pour effet de faire alterner, au gré des révolutions de palais, tantôt la tendance réactionnaire des nationalistes oligarchiques (en particulier après la nomination de Ramírez comme président en ), tantôt la tendance progressiste (après la démission forcée de Ramírez et la prise de pouvoir du duo Farrell / Perón fin ). Cependant, dès , et pour la première fois dans l’histoire du pays, le mouvement syndical argentin eut part à la prise de décision politique grâce à une alliance composée principalement des courants socialiste et syndicaliste révolutionnaire, alliance qu’animeront Perón et Mercante et qui sera à la base du Parti travailliste et donnera naissance au péronisme.
Des mois d’une polarisation exacerbée entre péronistes et anti-péronistes, marquée notamment par une manifestation de masse contre le pouvoir dictatorial de Farrell le , aboutiront au putsch militaire d’ et à l’emprisonnement de Perón ; ce coup de force des conservateurs donnera lieu à son tour à une ample mobilisation ouvrière en faveur du détenu sur la place de Mai le , jour fatidique de l’histoire argentine, qui se solda par la libération de Perón et la promesse d’élections pour le mois de février de l’année suivante. Ce scrutin donna, contre toute attente, une nette victoire au camp péroniste, et permit l’accession de Perón à la présidence le , soit trois ans jour pour jour après le putsch initial de 1943.
Antécédents Deux grandes circonstances aident à expliquer le coup d’État du : la Décennie infâme, qui le précéda, et la Seconde Guerre mondiale.
La Décennie infâme (1930-1943) vignette|200px|Les quatre présidents de la Décennie infâme : Uriburu, Justo, Ortiz et Castillo.
La dénommée Décennie infâme commença avec le coup d’État du 6 septembre 1930 dirigé par le général corporatiste, nationaliste et catholique José Félix Uriburu, qui renversa le président Hipólito Yrigoyen, de l’Union civique radicale (UCR), élu démocratiquement en 1928 pour un second mandat. Le , Uriburu fut reconnu président de facto par la Cour suprême de la nation argentine, laquelle s’autorisa à cet effet d’un précédent jurisprudentiel qui servira de fondement à la doctrine des gouvernements de facto et sera utilisé ensuite pour légitimer tous les coups d’État militaires ultérieursHistoria Integral Argentina, Partidos, ideologías e intereses, tome 7, El sistema en crisis, éd. CELA, Buenos Aires, .. Le nouveau pouvoir décida d’interdire l’Union civique radicale.
Le eurent lieu les élections provinciales de Buenos Aires, dont le résultat n’avait pas été prévu par le gouvernement : bien que le radicalisme eût été proclamé totalement « sorti de l’histoire », et que ce mouvement n’eût pas mené de campagne électorale et ne bénéficiât d’aucun appui dans la presse, le candidat radical Honorio Pueyrredón remporta le scrutin. Lors même qu’il manquait au radicalisme plusieurs voix au sein du collège électoral et qu’il dut négocier avec les socialistes pour se hisser au gouvernorat provincial, le gouvernement s’en effraya et la plupart des ministres présentèrent leur démission. Uriburu fut ainsi amené à réorganiser son cabinet, et nomma des ministres issus du secteur « liberal ». Le , il suspendit le collège électoral provincial, et désigna Manuel Ramón Alvarado gouverneur de facto de la province de Buenos Aires..
Peu de semaines plus tard, une révolution emmenée par le lieutenant-colonel Gregorio Pomar éclata dans la province de Corrientes ; bien que promptement réprimée, elle procura à Uriburu le prétexte qu’il cherchait : il fit fermer tous les locaux de l’UCR, donna ordre d’arrêter des dizaines de dirigeants et fit interdiction aux collèges électoraux d’élire des politiciens liés directement ou indirectement à Yrigoyen ; Pueyrredón ayant été ministre d’Yrigoyen, il ne pouvait par conséquent plus être élu, et fut en outre expulsé du pays en même temps qu’Alvear. En plus, Uriburu suspendit les élections au poste de gouverneur prévues dans les provinces de Córdoba et de Santa Fe. En septembre, il convoqua des élections pour le mois de novembre, et peu après annula les élections provinciales de Buenos Aires..
À la suite de l’échec du projet corporatiste, l’Argentine sera gouvernée par une nouvelle alliance politique qui se donna pour nom Concordancia et devait être l’incarnation du libéralisme conservateur traditionnel de l’ArgentineEntretien avec Rosendo Fraga par Felipe Pigna. ; cette alliance se composait du Parti démocrate national (aussi connu simplement sous le nom de Parti conservateur), de l’Union civique radicale antipersonnaliste et du Parti socialiste indépendant, et allait ensuite gouverner le pays durant la Décennie infâme entre 1932 et 1943, par le biais des présidents Agustín P. Justo (1932-1938), Roberto Ortiz (1938-1940), et enfin Ramón Castillo (1940-1943), qui dut suppléer le président Ortiz décédé entre-temps. Cette période se caractérise par la mise en place du nouveau modèle économique connu sous le nom d’industrialisation par substitution aux importations.
En 1943 devaient se tenir des élections présidentielles, où l’on escomptait pouvoir monter une nouvelle fraude électorale qui donnerait la présidence au douteux entrepreneur sucrier Robustiano Patrón Costas, l’homme fort de la province de Salta pendant les quatre décennies précédentes. L’arrivée au pouvoir de Patrón Costas comme président devait assurer la continuité et la consolidation du régime frauduleux.
Seconde Guerre mondiale La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) eut une influence décisive et complexe sur les événements politiques en Argentine, en particulier sur le coup d’État du .
Au moment où éclata la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni exerçait une influence économique déterminante en Argentine. Toutefois, les États-Unis avaient su acquérir une position prépondérante sur tout le continent et était en passe de supplanter définitivement la Grande-Bretagne comme pouvoir hégémonique en Argentine. La guerre apparut comme un moment optimal pour y parvenir, plus particulièrement à partir de l’instant où les États-Unis eurent renoncé à leur neutralité par suite de l’attaque de Pearl Harbor par le Japon en 1941.
L’Argentine avait une longue tradition de neutralité vis-à-vis des guerres européennes, tradition respectée et défendue par tous les partis politiques depuis le siècle. Les raisons de la neutralité de l’Argentine sont complexes, mais l’une des principales est liée à sa qualité de fournisseur de produits vivriers aux Britanniques, et à l’Europe de façon générale. Tant lors de la première que de la deuxième guerre, la Grande-Bretagne avait besoin d’assurer l’approvisionnement en denrées alimentaires (céréales et viande) de sa population et de ses troupes, ce qui n’eût pas été possible si l’Argentine n’avait pas maintenu sa neutralité, attendu que dans le cas contraire les navires de transport eussent été les cibles prioritaires de l’Allemagne et que les lignes d’approvisionnement eussent alors été coupéesLuis C. Allén Lascano, Argentina y la gran guerra, cahier 12, La soberanía, dans la revue Todo es Historia, Buenos Aires 1977, ... Dans le même temps, l’Argentine avait adopté une position traditionnellement réticente envers la vision hégémonique du panamericanisme promue par les États-Unis depuis la fin du siècle.
En , le gouvernement argentin consulta avec la Grande-Bretagne sur l’éventualité d’abandonner sa neutralité et de rejoindre le camp des Alliés. Le gouvernement britannique repoussa catégoriquement cette proposition, en rappelant ce principe : la principale contribution de l’Argentine était le ravitaillement, et pour le garantir, il était nécessaire qu’elle restât neutre. Au demeurant, les États-Unis aussi avaient jusque-là soutenu une position neutre, raffermie encore par les lois sur la neutralité de 1935-1939, en plus de leur traditionnel isolationnisme, encore que cette position basculât radicalement après que leurs bases militaires dans le Pacifique eurent été attaquées par le Japon le 7 décembre 1941.
Dans le sillage de Pearl Harbor, pendant la Réunion de consultation des ministres des Affaires étrangères (la Conférence de Rio de 1942) tenue en , les États-Unis s’efforcèrent d’obtenir que tous les pays du continent américain rejoignissent en bloc leurs rangs et entrassent en guerre. Pour les États-Unis, qui n’étaient en rien affectés par l’interruption du commerce entre l’Argentine et l’Europe, la Seconde Guerre mondiale apparut comme une excellente occasion d’achever d’imposer son hégémonie continentale, aussi bien politique (incarnée dans le panaméricanisme) qu’économique, et d’évincer definitivement la Grande-Bretagne de sa tête de pont en Amérique. Cependant, l’Argentine, par la voix de son chancelier, Enrique Ruiz Guiñazú, s’opposa à l’entrée en guerre collective des États américains, contrariant ainsi la proposition américaine. Par la suite, la pression nord-américaine ne cessera de prendre de l’ampleur jusqu’à devenir irrésistible.