Les croix et colonnes de peste sont des monuments érigés en Europe, du Moyen Âge jusqu'au , par les populations chrétiennes, en ex-voto ou en commémoration d'une épidémie de peste. Certaines croix portent des signes distinctifs de leur fonction : une inscription, des bubons ou des statues de saints protecteurs de ce fléau. Les écots souvent présentés comme preuve du passage de la peste, ne sont pas des signes certains. Les colonnes n'apparaissent qu'au et presque uniquement en Europe Centrale, elles ont une fonction commémorative de la peste mais aussi de représentation et glorification de l'église catholique et du pouvoir.
Croix de peste La peste a sévi dans toute l'Europe en plusieurs vagues, la plus terrible étant la peste noire qui a tué entre 30 et 50 % de la population européenne en cinq ans (). Les épidémies ont causé jusqu'au d'énormes ravages dans les populations. La ferveur religieuse et la terreur engendrée par les épidémies ont contribué à l'élévation de ces croix dites de peste en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Espagne. Si les croix peintes sur les maisons des pestiférés n'avaient qu'un rôle éphémère, celui d'interdire à quiconque d'en sortir ou d'y entrer pour limiter la contagionLa peste au Moyen âge et de nos jours, revue : la Médecine internationale , avril 1912, les croix de pierre étaient conçues pour durer.
Fonction des croix de peste La croix devait Site du Diocèse de St Brieuc, Plouaret, croix Maudez et quelques réflections sur le sens de ces sculptures, ce mal qui apparaissait et disparaissait d'une manière quasi surnaturelle, comme une punition divine. Le seul moyen d'échapper au fléau était de s'en remettre à Dieu ou à ses saintsDominique Aicardi-Chève, thèse de doctorat, Les corps de la contagion. Etude anthropologique des représentations iconographiques de la peste (– siècles en Europe), pages 58 et 75. La croix, représentation sacrée de la souffrance divine et instrument d'intercession avait aussi, comme les croix de fontaines et de ponts, une fonction apotropaïque qui relève peu ou prou du domaine de la magie.. Croix votives Elles étaient élevées à la fois pour demander la fin de l'épidémie et remercier Dieu ou le saint protecteur quand le danger était écarté. Le fléau ravageait certains villages, en épargnait d'autres, refluait en vagues successives. Les habitants faisaient vœu d'ériger une croix, bâtir une chapelle ou bien encore faire procession tous les ans si l'épidémie s'arrêtait enfinForez histoire , croix d'Estiallet. Le calvaire de Plougastel a été édifié de 1602 à 1604 pour accomplir le vœu du seigneur de Kererault et célébrer ainsi la fin de l'épidémie de 1598 qui avait sévi pendant plusieurs mois dans la localité. Le fût et le croisillon de la croix du milieu portent des écots. Au centre du socle sur la face ouest de très grandes statues figurant saint Roch et saint Sébastien, saints invoqués pour se protéger de la peste, sont représentés de part et d'autre de saint PierreY. P. Castel Atlas des croix et calvaires du finistère, 1980, Plougastel-Daoulas. Croix de remerciement Elles étaient érigées par les chrétiens pour remercier leur Dieu d'avoir épargné le village ou les rescapés.. Croix de commémoration Les monuments étaient élevés en mémoire des victimes de la peste et de leur lieu d'inhumation. A Ross-on-Wye une croix marque l'emplacement où 315 cadavres ont été enterrés sans cercueil en 1637. En France, parmi d'autres on peut citer la croix Romaric au Haut-du-Tôt élevée en 1670Circuit des croix de chemin sur le site du Haut-du-Tôt ou en Bretagne la croix de BeaumelinEpidémies et famines, site du Centre généalogique des Côtes d'Armor Les morts étaient enterrés de nuit dans des fosses communes. Les confréries de charité ont été créées pour faire face au problème du ramassage et de l'enterrement des cadavres lors des épidémies. Croix de marché et pierre à vinaigre en Angleterre Des croix temporaires étaient installées en dehors des zones ordinaires de marché pour que les familles des malades puissent acheter de la nourriture déposée là pour elles. Les gens payaient en jetant de l'argent dans le creux d'une pierre contenant de l'eau ou du vinaigre pour tenter d'éviter la contagionEnglish heritage thesaurus. La pierre à vinaigre de la White Cross de Hereford a disparu. Cette croix a été élevée par Lewis Charlton, évêque de Hereford au XIVe sur le lieu du marché spécialement installé en dehors de la ville au cours d'une épidémie de peste..
Attributs des croix de peste Les croix de peste ne sont pas forcément reconnaissables à première vue. Elles portent, pour la plupart certains signes qui peuvent permettre de les identifier mais qui ne font pas force de preuve. La seule certitude est donnée par une inscription comportant le mot peste avec une date sur le monument lui-même ou par un document écrit qui fait le lien entre l'édifice et une épidémie de peste. Toutefois la présence de bubons, de statues des Saints protecteurs de la peste ou d'écots peuvent désigner une croix comme ayant été érigée lors d'une épidémie de ce fléau.
Croix à écots ou croix écotée Le fût d'une croix écotée, et parfois aussi son croisillon, est hérissé d'excroissances qui évoquent des branches coupées, comme celles d'un arbre ébranché qu'on appelle écot.. Mais la représentation de ces moignons de branches, que par métonymie on appelle également écots, signifie que l'arbre n'est pas mort : la croix de bois du Christ, instrument de supplice, s'est transformée en instrument de gloire et de rédemption. Elle est devenue une représentation de l'arbre de vie en opposition à l'arbre au fruit défendu du Paradis Terrestre, responsable du péché d'Adam et Eve..
Quand la peste ravageait des régions entières au Moyen Âge, les populations terrorisées ne pouvaient se raccrocher qu'à leur foi. La croix de leur village était censée faire fuir le malJean-Marie Martin , Symboliques et fonctions de la croix, paragraphe b de fonctions de la croix, et sauver leur âme. Les écots de la croix présentent une ressemblance avec les bubons de la peste. Les traditions populaires leur ont attribué le pouvoir d'éloigner la maladie ou de la guérir.
En Bretagne, si les croix écotées ne sont pas toutes des croix de pesteAlain Sonneck, la peste en Bretagne, pdf, certaines de ces croix ont, de façon attestée, été érigées lors d'une épidémie.. Dans le Pays de Léon les croix ou calvaires du ou dont les fûts sont écotés portent couramment le nom de Croas Ar Vossen, c'est-à-dire croix de peste en breton léonardPaul Gruyer, Les Calvaires Bretons , Paris, Henri Laurens, page 13. Sur la croix de Plouezoc'h on peut même lire l'inscription : Groas ar Vocen, 1621Y.P. Castel, En Bretagne, croix et calvaires, 1997, page 47.
Dans le Massif central les croix écotées, beaucoup moins nombreuses que les croix bretonnes, voisinent avec des croix à bubons..
Croix à bubons Les croix à bubons signalent de façon plus certaine le passage de la peste dans la zone où elles sont implantées. Elles sont ornées de quelques bosses lisses en forme de demi-sphères. Moins nombreuses que sur les fûts écotés ces bosses sont disposées horizontalement par quatre autour du fût en une, deux ou trois séries. Dans la Manche les croix à bubons sont très nombreuses et de très simple facture, elles ont été érigées pour la plupart lors des épidémies de peste du . Elles sont élancées avec un soubassement de deux à quatre marches, un dé quadrangulaire parfois agrémenté aux coins supérieurs de petites sculptures. Le fût est généralement octogonalsite: églises de La Manche. Il y a également quelques croix de ce type dans la frange ouest du Calvados.
Dans le Massif central les fûts mais aussi les croisillons arborent des bosses similaires qui prennent dans le Forez le nom d'argnats. Ces derniers sont surtout censés représenter des furoncles et par extension les bubons de la peste. Il s'agissait, de demander la guérison en déposant une pièce au pied de la croixLes carnets de l'inventaire (région Auvergne-Rhône-Alpes) Les croix monumentales du Forez, étude typologique des croix Il était aussi recommandé de se frotter contre les bubons de la croix pour se préserver de la maladie Revue archéologique du Centre de la France, la borne de Vollore, paragraphe 34. Dans cette région du Centre de la France le fût des croix à bubons est prismatique c'est-à-dire que, contrairement à celui des croix écotées qui est parfaitement cylindrique, il présente plusieurs faces .
En Bretagne il y a quelques rares croix à bubons comme celles de PlobannalecY.P. Castel, Atlas des croix et calvaires du Finistère, Plobannalec, Kerstaloff, de Penchâteau (Loire-Atlantique) qui date du Site Croix et calvaires de Bretagne, croix de Ponchâteau ou de Saint-Benoît-des-Ondes (Ille-et-Vilaine) du début du .
Croix ornée d'une statue d'un saint protecteur de la peste De nombreuses croix sont ornées sur le socle, le fût ou les bras du croisillon d'une représentation de saint Roch seul ou accompagné de saint Sébastien, saints réputés pour protéger de la peste.. Elles ne sont pas systématiquement munies de bubons..
Colonne de peste Les colonnes de peste baroques ont fait leur apparition en Europe centrale au sous l'influence du concile de Trente, initiateur de prises de positions radicales en réaction aux doctrines protestantes. Comme certaines croix de peste, elles ont été érigées pour célébrer la fin d'une épidémie.. Ces monuments sont couronnés par la statue de la Vierge Marie, ou par des représentations de la Sainte Trinité. Ils portent l'empreinte de l'art baroque foisonnant de cette époque. Il s'agissait de proclamer très haut et très fort la victoire de la Contre-Réforme dont le but était à la fois d'entraver l'expansion du Protestantisme en redéfinissant les dogmes et la discipline de l'Église catholiqueEncyclopédie Larousse : Réforme catholique ou Contre-Réforme, paragraphes 4 (le concile de Trente) et 7.2. Le culte de la Vierge Marie, des saints et de la Sainte Trinité dénoncé par les protestants devient l'étendard du renouveau catholique. Mais ces colonnes étaient aussi l'occasion pour l'église catholique de proclamer sa gloirePDF, observations de l'Icomos (Conseil International des Monuments et des Sites) sur la Colonne d'Olomouc.pages 152,153 et pour le commanditaire détenteur du pouvoir d'affirmer sa suprématie et sa magnificence.. Les colonnes de peste ont été érigées entre 1650 et 1800. La plus célèbre est à Vienne en Autriche. Mais on en retrouve aussi en Hongrie, en Moravie, en Bohème, c'est-à-dire dans toutes les régions qui appartenaient à l'empire des HabsbourgAustria-Forum, das Wissensnetz aus Österreich, texte traduit de l'allemand en anglais. La colonne de la Sainte Trinité de Vienne située sur le Graben est la plus représentative de ces colonnes dites de peste. Édifiée par Léopold Ier de Habsbourg après l'épidémie de 1679, elle montre de manière saisissante l'horreur du calvaire des victimes tout en célébrant la victoire de la puissance de la religion à travers la représentation d'une jeune femme brandissant une croix . Mais le commanditaire prend soin de faire représenter les emblèmes glorieux de l'empire et la prière en latin de remerciement pour la fin de l'épidémie qui présente Léopold comme humble serviteur de Dieu ne fait que souligner par contraste sa puissance.Il faut bien noter que ces monuments baroques surmontés par des représentations de la Vierge ou de la Sainte-Trinité n'ont pas tous été élevés spécialement à l'occasion d'épidémies de peste. De nombreux monuments l'ont été pour célébrer une victoire sur les Suédois ou les Turcs. Ainsi la colonne de la Vierge de Munich (1638), comme celle de Vienne (1667) sont érigées pour commémorer la fin de l'occupation suédoise..