On appelle en Argentine jour de la Loyauté (en espagnol Día de la Lealtad) la journée commémorative annuelle du , date à laquelle eut lieu à Buenos Aires une vaste mobilisation ouvrière et syndicale pour exiger la libération du colonel Juan Perón, alors retenu prisonnier par les secteurs conservateurs de la dictature militaire au pouvoir.

Auparavant, Perón, détenteur depuis du pouvoir effectif aux côtés du président Farrell et placé à la tête du secrétariat au Travail et à la Prévoyance sociale, créé à sa demande, avait conclu une alliance avec certaines centrales syndicales et pris un ensemble de mesures tendant à renforcer les droits des travailleurs. Si cette politique sociale lui avait permis d’asseoir son pouvoir sur une large base populaire, elle lui avait dans le même temps attiré les foudres des secteurs conservateurs de la société argentine, qui mirent à profit une manifestation monstre contre la dictature Farrell/Perón en pour exiger son évincement du gouvernement, ce qui fut fait par un vote majoritaire des officiers supérieurs ; de surcroît, le nouvel homme fort du régime, le général Ávalos, donna ordre le de mettre Perón en détention et de le conduire dans une île du Río de la Plata.

En réaction, les syndicats décrétèrent le une grève générale pour le lendemain 17 ; ce jour-là, une vaste foule d’ouvriers, provenant en majorité du sud de l’agglomération portègne, quitta les ateliers, se mit en marche et, entraînée semble-t-il par sa propre dynamique, convergea en masse vers le centre-ville, où elle alla occuper la place de Mai. Devant cette mobilisation, le président Ávalos consentit à négocier avec Perón et le pouvoir décida la remise en liberté du prisonnier. En février de l’année suivante, lors d’élections libres, Perón allait être élu président de la Nation argentine.

Le est généralement considéré comme l’un des événements majeurs de l’histoire du mouvement ouvrier argentin, et de l’histoire de l’Argentine en général. La mobilisation de cette journée scella l’irruption dans la vie politique argentine d’une classe ouvrière industrielle en quête de reconnaissance, en même temps que l’apparition d’une nouvelle force politique autour de la figure de Perón, à savoir le péronisme, lequel s’efforcera de mettre de nouveaux accents et d’adopter des pratiques et des liturgies — dont la commémoration officielle du — le singularisant par rapport au reste de l’éventail politique (encore que le péronisme devait emprunter aux partis en place leurs pratiques clientélistes). Cette journée eut aussi pour effet d’exacerber l’antinomie péronisme-antipéronisme déjà à l’œuvre depuis plusieurs mois, et qui subsiste encore avec vivacité dans la société argentine actuelle.

L’événement, considéré comme la date de naissance du péronisme, deviendra l’un de ses plus puissants symboles, et le , appelé également jour de la Loyauté péroniste ou simplement le 17-Octobre, sera jour férié national entre 1946 et 1954.

Arrière-plan historique

Le , un groupe de militaires nationalistes dirigés par le général Arturo Rawson, redoutant l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président prêt à renoncer à la traditionnelle neutralité de l’Argentine et à entrer dans la Seconde Guerre mondiale alors en cours aux côtés des Alliés, décida de destituer par un coup d’État le président Ramón Castillo, ultime président du régime oligarchique dénommé Décennie infâme, qui n’était qu’une succession de gouvernements réputés corrompus et pratiquant à grande échelle la fraude électorale (appelée fraude patriotique), et dont le point de départ avait été la putsch militaire de 1930 mené par le général José Félix Uriburu.

Au début, le mouvement ouvrier argentin, qui était alors divisé en quatre centrales syndicales (CGT nº1, CGT nº2, USA et FORA), se montra perplexe face à ce coup d’État et indécis quant à la position à adopter. L’une des premières mesures du nouveau gouvernement fut de dissoudre, en l’accusant d’être extrémiste, la CGT nº2, que dirigeait le socialiste Francisco Pérez Leirós et qui comprenait le syndicat des employés de commerce d’Ángel Borlenghi et les syndicats communistes (construction, industrie de la viande, etc.). Cette mesure incita plusieurs des syndicats concernés à retourner dans le giron de la CGT nº1, dont le secrétaire général était José Domenech. Peu après, le gouvernement édicta une législation sur les syndicats, qui, si elle satisfaisait certes quelques revendications syndicales, autorisait en même temps la mise sous tutelle directe (intervención) des syndicats par l’État. Bientôt, le gouvernement militaire fit effectivement usage de cette loi pour mettre sous surveillance les deux puissants syndicats de cheminots qui faisaient le cœur de la CGT, la Unión Ferroviaria et La Fraternidad. En , les autorités réagirent à une série de grèves par l’arrestation de dizaines de dirigeants ouvriers. Aussi, il ne tarda guère à apparaître clairement que le gouvernement militaire renfermait en son sein d’influentes factions anti-syndicales.

Dans de telles conditions, plusieurs responsables syndicaux socialistes, syndicalistes révolutionnaires et quelques communistes, avec à leur tête Ángel Borlenghi (socialiste et secrétaire général de la puissante Confédération générale des employés de commerce dans la défunte CGT socialiste), Francisco Pablo Capozzi (de La Fraternidad), Juan Atilio Bramuglia (de l’Union ferroviaire), entre autres, résolurent, quoiqu’avec réticence et méfiance, de suivre une stratégie consistant à nouer des alliances avec certains éléments du gouvernement de Pedro Pablo Ramírez réceptifs aux revendications syndicales ; parmi ces militaires figuraient notamment les jeunes colonels Juan Perón et Domingo MercanteBaily, ; López, ..

Les syndicalistes proposèrent alors aux militaires de mettre en place un secrétariat au Travail, de renforcer la CGT et de sanctionner une série de lois sur le travail propres à satisfaire les revendications historiques du mouvement ouvrier argentin. Peu après, cette alliance entre syndicalistes et militaires obtint que le gouvernement militaire désignât Perón directeur du département du Travail, fonction apparemment sans grande portée, puis, un mois plus tard, le , que l’organisme nouvellement créé fût élevé au rang de secrétariat d’État. À sa tête, avec l’appui des syndicats, Perón entreprit de mettre en œuvre une grande part du programme syndical historique argentin : mise en place de tribunaux de prud’hommes ; adoption du décret 33.302/43 étendant à tous les travailleurs l’indemnité de licenciement jusque-là réservée aux employés de commerce ; pension de retraite accordée à plus de deux millions de personnes ; création du statut d’ouvrier agricole (peón de campo) et de celui de journaliste ; création de l’hôpital polyclinique pour cheminots ; interdiction des agences de placement privées ; fondation d’écoles techniques à l’usage des ouvriers ; conclusion en 1944 de 123 conventions collectives touchant plus de ouvriers et employés, puis en 1945 de 347 autres concernant travailleurs. Perón parvint en outre à faire abroger le décret-loi réglementant les syndicats, pris dans les premiers jours du gouvernement militaire.

Dans ce contexte débuta pour les syndicats une période de forte croissance, notamment, et de façon décisive, par l’affiliation massive des « nouveaux travailleurs » ; ceux-ci étaient issus du prolétariat urbain qu’avait fait naître dans la décennie précédente une vaste migration intérieure vers la ville de Buenos Aires à partir des campagnes de l’intérieur, et se faisaient appeler « rustauds », « noirauds » ou « têtes noires » par les classes moyennes et supérieures, et même par les « travailleurs anciens », descendants d’immigrés européens.

Quelque temps après, un certain nombre de syndicats qui s’étaient jusque-là tenus à distance, la CGT nº1, l’USA et les fédérations autonomes, commencèrent eux aussi à s’unir autour du secrétariat au Travail ; à l’inverse, en , quatre syndicats importants se détachèrent de la CGT : La Fraternidad, l’Unión Obrera Textil, la Confederación de Empleados de Comercio et le Sindicato del Calzado.

L’alliance entre syndicats et certains jeunes militaires emmenés par Perón ne tarda pas à susciter une vigoureuse opposition de la part des secteurs politiques, économiques et militaires conservateurs, soutenus en cela par l’ambassade des États-Unis (en particulier par l’ambassadeur Spruille Braden) ; ces tensions allaient déboucher fin 1945 sur une forte polarisation électorale.

Le , les syndicats dirigés par Borlenghi réalisèrent dans le centre-ville de Buenos Aires (sur les avenues Diagonal Norte et Florida) une manifestation de masse, vers la fin de laquelle la foule des travailleurs se mit à scander le nom de Perón et à le proclamer leur candidat à la présidenceLópez, ...

À cette manifestation ouvrière, les couches moyennes et supérieures de la société argentine répliquèrent le par la Marche pour la constitution et la liberté, qui mobilisa, contre le duo Perón/Farrell au pouvoir, le nombre exceptionnel de personnes. Au départ de la place du Congrès, les marcheurs défilèrent en direction des quartiers de la classe supérieure, notamment celui de la Recoleta, où ils exprimèrent leur soutien à l’ancien président Rawson, qui apparut au balcon de son domicile.

Les journées d’octobre

Quelques jours plus tard, Rawson prit la tête d’un comité de concertation militaire, mais échoua. Peu après cependant, le , un affrontement entre Perón et le général Eduardo Ávalos, chef de la puissante garnison de Campo de Mayo, fut tranchée par un vote des officiers supérieurs tendant à exiger la démission de Perón ; celui-ci, qui à ce moment occupait parallèlement les fonctions de vice-président de la Nation, de secrétaire à la Guerre et de secrétaire au Travail et à la Prévoyance, présenta le lendemain, par suite de ce vote, sa démission de toutes ses fonctions dans le gouvernement dictatorial.

Perón reçut l’autorisation de prononcer un discours ― en outre retransmis par la radio ― le , depuis le balcon du secrétariat au Travail, à l’angle des rues Perú et Alsina. Ce discours, prononcé devant le public rassemblé sur place, qui exposait un programme progressiste consistant en un ensemble de mesures sociales, eut un grand retentissement.. Le , Ávalos prit le poste de ministre de la Guerre, et le soir de ce même jour eut lieu au Círculo Militar (dans le Palacio Paz) une réunion de près de 300 officiers, parmi lesquels une vingtaine de la marine, lors de laquelle il fut débattu de la direction à suivre, y compris de l’opportunité ou non de maintenir Farrell à la présidence, et où l’on écouta aussi l’opinion du dirigeant socialiste Alfredo Lorenzo Palacios, qui préconisait de remettre le gouvernement entre les mains de la Cour suprême de justice. L’assemblée décida d’envoyer une délégation s’entretenir avec Ávalos, mais en réalité, on n’était parvenu à s’accorder que pour exiger la convocation immédiate d’élections, la désignation de ministres civils, la levée de l’état de siège et la détention et mise en jugement de Perón.. Lorsqu’à minuit la réunion s’acheva, les radios diffusaient déjà le décret de convocation d’élections.

Ce même jour du eut lieu une rencontre de dirigeants de l’opposition rassemblés autour d’un Comité de coordination démocratique (Junta de Coordinación Democrática), qui, enhardi par le cours des événements, décida d’exiger des forces armées de remettre le pouvoir à la Cour suprême de justice.. L’historien Félix Luna signale le manque de réalisme et l’erreur tactique que comportait cette position ; en effet, pour divisée que fût l’armée en différentes factions très en désaccord entre elles, aucune d’elles cependant ne pouvait accepter de remettre à ce moment le gouvernement à la Cour suprême, car cela impliquait de reconnaître une humiliante défaite. De surcroît, le président de la Cour, le Roberto Repetto, juriste certes respecté, était dénué de toute expérience politique..