La Société contre l’État, sous-titré Recherches d'anthropologie politique, est un livre de l'ethnologue et anthropologue français Pierre Clastres publié en 1974 par Les Éditions de minuit.

Ouvrage le plus connu et le plus cité, le plus commenté et le plus controversé de Clastres, La Société contre l'État est un recueil de textes dont, généralement, il n'est retenu que l'idée formulée aux deux derniers chapitres : les sont des sociétés .

Regroupant des articles ayant une visée théorique et des études consacrés aux sociétés autochtones américaines (principalement des sociétés d'Amérique du Sud auprès desquelles il séjourna : Guayaki, Mbya-Guarani, Chulupi et Yanomami), Clastres développe ici des thèmes et des problématiques qui n'étaient que suggérés ou rapidement abordés dans son précédent livre paru en , Chronique des Indiens Guayaki.

D'un côté, Clastres interroge sa discipline : il discute certains présupposés de l'ethnologie occidentale (notamment l'ethnocentrisme) et il critique certains postulats de l'anthropologie politique (comme l'absence de politique dans les sociétés des peuples premiers). D'un autre côté, Clastres veut approfondir et enrichir sa discipline : étudier les sociétés autres depuis leurs propres perspectives, prendre leur politique au sérieux, rendre au langage sa valeur.

À sa parution La Société contre l'État fut accueilli tant chaudement que glacialement : certains lecteurs, comme Miguel Abensour ou François Bott, y virent le renouvellement de l'anthropologie politique ; d'autres, comme Jean Bazin ou Jean-William Lapierre, y virent la reproduction de clichés ethnologiques éculés. Au La Société contre l’État est considéré comme un ouvrage majeur de l'anthropologie politique et de l'histoire des idées politiques : la mise en regard de l'institution qu'est la « chefferie » amérindienne (un pouvoir politique non coercitif) avec l'institution qu'est l'« État » occidental (un pouvoir politique coercitif) invite à questionner et repenser la nature du pouvoir politique.

La thèse centrale du livre (synthétisée par l'expression ) peut être résumée comme suit : par essence le pouvoir politique n'est pas coercitif, ainsi il est possible d'instaurer une société où la liberté et l'égalité politiques sont instituées, et ce à l'encontre d'une société à État où sont instituées la division et la relation de commandement-obéissance. Cette idée, qui rencontre le succès jusqu'au milieu des années , connaît une éclipse durant les années puis commence à faire retour au milieu des années . Bien qu'elle soit discutée, contestée ou réfutée par des ethnologues et des anthropologues, cette idée influence des anthropologues anarchistes, des chercheurs en sciences humaines et sociales et des penseurs politiques.

Présentation Contexte La vogue ethnologique et anthropologique

En France, la décennie qui précède la parution de La Société contre l'État connaît une vogue ethnologique et anthropologique : de nombreux ouvrages devenus des classiques de l'ethnologie et de l'anthropologie sont enfin traduits en français ; des éditeurs créent des collections dédiées à ces monographies et ces recherches d'un genre nouveau ; Claude Lévi-Strauss fonde la revue L'Homme en .

Lors de sa parution à la fin de l'année , parmi la profusion des monographies consacrées aux peuples premiers (Afrique, Amérique, Asie, Océanie…), La Société contre l'État est l'un des rares ouvrages théoriques consacrés aux populations des basses terres et des forêts tropicales d'Amérique du Sud.

Le bouillonnement théorique Depuis le milieu des années 1950 en France, un mouvement théorique influence un grand nombre de penseurs : le structuralisme, qui trouve son origine (pour partie) dans le travail de Claude Lévi-Strauss. Apparu bien avant le structuralisme, un autre mouvement théorique tient toujours le haut du pavé en France : le marxisme, dont Louis Althusser (mais il n'est pas le seul) redessine les contours avec son Pour Marx publié en .

Outre la France, ces deux mouvements théoriques exercent une forte influence à travers le monde sur les ethnologues et les anthropologues d'alors : le structuralisme, parce qu'il renouvelle l'approche des études sur la parenté et la compréhension des mythes ; le marxisme, parce qu'il questionne les rapports de domination et de pouvoir, et parce qu'il étudie les moyens, les rapports et les modes de production propres à chaque société.

Entre son premier article publié en qui constitue le chapitre 2 de La Société contre l'État et le texte inédit de qui en constitue le dernier chapitre, Pierre Clastres s'éloigne de l'enseignement de Lévi-Strauss dont il fut l'élève, ainsi que des méthodes et des conceptions propres à l'anthropologie structurale. Quant au marxisme (qu'il prend soin de distinguer de la pensée de Karl Marx), Clastres ferraille contre ses méthodes d'analyse et ses outils théoriques repris et adaptés par les ethnologues et les anthropologues.

L'État et le pouvoir en question(s) Au milieu du , après la Première et la Seconde Guerre mondiale au cours desquelles nombre d'États prirent part aux conflits, après l'apparition d'États aux formes inédites (l'État fasciste, l'État totalitaire, l'État dictatorial…), et alors que la décolonisation se poursuit et que les déclarations d'indépendance se multiplient, les réflexions autour de ce qu'est l'« État » pullulent (et ces réflexions sont aussi des réflexions sur le « pouvoir politique »). Parmi les auteurs dont les réflexions politiques (sur l'État, sur le pouvoir, sur la révolution, sur le mode de production) connaissent un retentissement certain au milieu du en France, on trouve par exemple : Karl Wittfogel, Raymond Aron, Nicos Poulantzas, Michel Foucault, Hannah Arendt ou Louis Althusser.

D'autres pistes de réflexions sur l'État et le pouvoir politique sont explorées dans les revues anarchistes et libertaires qui foisonnent alors. Aussi, au début des années 1970, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort réunissent leurs textes parus dans Socialisme ou barbarie : une revue dans laquelle le « capitalisme bureaucratique » et les régimes « totalitaires » sont questionnés et critiqués, un groupe de militants dont Pierre Clastres est proche.

Dans une autre perspective, depuis la fin du l'ethnologie et l'anthropologie contribuent à renouveler les questionnements sur l'État et le pouvoir. Au milieu du , une distinction entre et est employée par les ethnologues et les anthropologues afin de caractériser deux « types » de sociétés qui présentent des différences essentielles dans leurs systèmes politiques ; partant, cette distinction permet d'effectuer des comparaisons (culturalistes, fonctionnalistes, diffusionnistes…) entre les diverses conceptions et pratiques politiques des sociétés humaines de par le monde. Dans le livre qui popularise cette distinction, Systèmes politiques africains (édité par Meyer Fortes et Edward Evan Evans-Pritchard), différents auteurs étudient d'autres formes de pouvoirs politiques ; ils montrent qu'il existe des organisations sociales autres dans des sociétés où le système politique occidental moderne canonique, l'« État », est encore sinon inconnu, du moins peu imité ou non adopté. Outre Systèmes politiques africains, des livres comme ceux de Bronisław Malinowski (Les Argonautes du Pacifique occidental), d'E. E. Evans-Pritchard (Les Nuer), d'Edmund Leach (Les systèmes politiques des hautes terres de Birmanie) et de Georges Balandier (Anthropologie politique) montrent que d'autres conceptions, d'autres pratiques et d'autres systèmes politiques existent.

Dans son livre qui paraît à la fin de l'année Clastres dit, lui, avoir découvert un tout autre type de société et une distinction autrement primordiale : la .

L'œuvre Enjeux théoriques et pratiques Ouvrage théorique, La Société contre l'État est de l'anthropologie politique : Pierre Clastres remet en cause la partition / qui conduit à considérer comme archaïques des sociétés d'où semble absent le politique ; or, pour Clastres, l'absence d'État n'implique pas l'absence de politique ; sa thèse est que les peuples premiers ont institué une autre politique, synthétisée par l'expression .

Par cette expression Clastres veut dire que, contrairement aux qui instituent un pouvoir politique coercitif, il existe des sociétés qui instituent un pouvoir politique non coercitif : les ; à savoir des sociétés qui créent intentionnellement des institutions politiques qui instaurent et préservent la liberté et l'égalité des membres de la communauté : .

Cette thèse est le fruit d'une dizaine d'années de recherches retracées par les articles réunis dans La Société contre l'État. D'abord, pour Clastres, il faut en finir avec l'ethnocentrisme occidental : fortes de leurs cultures, de leurs savoirs et de leurs techniques, les sociétés des peuples premiers maîtrisent leur environnement et leur avenir, ces sociétés ne manquent de rien ; par conséquent, il faut étudier leurs réussites et leurs échecs depuis leurs propres perspectives. Ensuite, pour Clastres, il faut rompre avec le positivisme et son avatar anthropologique l'évolutionnisme : les sociétés des peuples premiers ne figurent pas les commencements de l'humanité et les sociétés occidentales ne sont pas l'accomplissement de l'histoire humaine ; par conséquent, il n'y a pas de téléologie de l'histoire de l'humanité. Ainsi libérée des catégories et des concepts inadéquats à l'étude des sociétés des peuples premiers, l'anthropologie peut enfin (re)découvrir ces sociétés : leurs cultures et leurs histoires, leurs usages du langage et leurs savoirs, leurs techniques et leurs modes de production, leurs dynamismes sociologiques et leur inventivité politique.

Enfin, La Société contre l'État est comme un miroir tendu à l'Occident. La thèse politique de l'ouvrage invite à considérer tout autrement l'institution du politique : si, comme le montrent les découvertes ethnographiques, il existe des sociétés qui instituent un pouvoir politique non coercitif ; alors, d'une part le pouvoir politique n'est pas par essence coercitif et, d'autre part, l'institution d'un pouvoir politique coercitif n'est ni une nécessité ni une fatalité. Autrement dit : l'État n'est pas le destin politique de l'Occident, il est possible d'instituer la liberté et l'égalité politiques .

Plan de l'ouvrage +La Société contre l'État Chapitre 1 : Copernic et les Sauvages Chapitre 2 : Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne Chapitre 3 : Indépendance et exogamie Chapitre 4 : Élément de démographie amérindienne Chapitre 5 : L’arc et le panier Chapitre 6 : De quoi rient les Indiens ? Chapitre 7 : Le devoir de parole Chapitre 8 : Prophètes dans la jungle Chapitre 9 : De l’Un sans le Multiple Chapitre 10 : De la torture dans les sociétés primitives Chapitre 11: La société contre l’État

Les textes compilés dans La Société contre l'État ne sont pas ordonnés chronologiquement, Clastres arrange la disposition des articles réunis dans ce recueil de façon thématique :

le chapitre 1 fait office d'introduction et annonce la ligne épistémologique suivie tout au long de l'ouvrage (en finir avec l'ethnocentrisme, prendre la politique des peuples premiers au sérieux) ; les chapitres 2, 3, 4 et 5 décrivent et analysent différentes dimensions de l'organisation sociale de sociétés autochtones américaines (chefferie) et autochtones sud-américaines de la forêt tropicale (échanges, démographie, liens de parenté, rôles féminin/masculin) ; les chapitres 6, 7, 8, 9 et 10 décrivent et analysent les paroles, les utilisations du langage et les modes de pensée de sociétés autochtones sud-américaines telles les Chulupi et les Mbya-Guarani (communication, mythologie, pensée, rite de passage) ;