Lédition numérique ou électronique s'inscrit dans l'histoire comme une pratique culturelle et technique. Elle a créé de nombreux changements dans l'ensemble de la chaîne éditoriale et en entraîne encore de nombreux.
L'histoire de l'édition numérique est liée à l'histoire du développement d'Internet et du web, d'une part, et l'histoire des humanités numériques, d'autre partE. Sinatra Michael et Vitali-Rosati, Marcello, « Histoire des humanités numériques », dans Michael E. Sinatra Michael et Marcello Vitali-Rosati (éd.), Pratiques de l’édition numérique, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Parcours Numériques », p. 49-60, http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/histoire-des-humanites-numeriques.
Histoire de l'édition L’histoire de l’édition numérique ne peut être comprise sans s'inscrire dans un contexte plus large, celui de l’histoire générale de l’édition. Cette dernière repose elle-même sur l’évolution des idées et de la pensée, ainsi que sur les moyens de leur diffusion. Un point clé de l'édition numérique est l’idéal de démocratisation de la pensée. Comme l'explique l'ouvrage Pratiques de l'édition numérique, l’évolution de l’édition, tout comme le rôle de l’éditeur, a toujours été liée à un idéal démocratique. Bien que cet idéal persiste aujourd’hui, sa préservation constitue un enjeu crucial pour les années à venir.
Histoire du développement d'Internet et du web
Tout d'abord, définissons brièvement l'Internet : « c'est un réseau physique qui permet l'échange de données entre plusieurs ordinateurs, tandis que le Web représente l'ensemble des documents formatés en HTML, accessibles avec un navigateur via le protocole HTTPMille, Alain, « D'Internet au web », Michaël E. Sinatra et Marcello Vitali-Rosati (dir.), Pratiques de l'édition numérique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2014. . » Alain Mille situe les origines d'Internet entre les années 1950 et 1960. Durant la Guerre Froide, Paul Baran, de la RAND Corporation, propose le concept de « réseau maillé avec des nœuds d’interconnexion » pour améliorer les communications militaires américaines. En 1965, Donald Davis met ce système en place au National Physics Laboratory, mais AT&T, alors leader des télécommunications, rejette le projet, évalué à 60 millions de dollars, car il aurait créé une concurrence interne risquée. Selon Alain Mille, cet échec constitue un « faux départ » pour internet.
Néanmoins, le phénomène d'Internet est à concevoir dans le long terme. En effet, le concept de réseau existe depuis des millénaires. Les sociétés occidentales se sont construites sur cette idée. Les relais de poste, les réseaux de canaux (en Grande-Bretagne dans les années 1790), les chemins de fer (au ) ou encore le télégraphe sont déjà des exemples de réseaux, et qui permettent notamment la concentration des pouvoirs.
L'histoire du Web et d'Internet s'inscrit dans l'histoire plus vaste des tendances culturelles. Aussi, elle ne peut être séparée de différentes histoires connexes telles que celle de l'ordinateur ou bien celle des réseaux.
Benoît Epron et Marcello Vitali-Rosati ont identifié différents événements majeurs liés à l'histoire d'Internet et du Web:
+ L’histoire d’Internet et du Web Événements 1969 Première connexion de l'ARPANET 1970 Création du premier protocole de transmission de données de l'ARPANET (NCP) 1972 Présentation officielle de l'ARPANET à l'International computer communication conference 1973 Création d'un second protocole de transmission de données de l'ARPANET (TCP) 1982 Création du domain name system (DNS, protocole de correspondance entre IP et nom de domaine) 1983 Réorganisation du TCP en un nouveau protocole de transmission de données (TCP/IP). Adoption de ce protocole par l'ARPANET 1986 Adoption du protocole TCP/IP par la National Scientific Foundation (NSF). Financement de la construction d'un câble transocéanique traversant les États-Unis par la NSF. 1990 Développement du World Wide Web à partir du langage HTML et du protocole HTTP 1992 Développement du navigateur Mosaic 1994 Fondation du World Wide Web Consortium (W3C) 1995 Début de la bulle Internet. Gain d'intérêt marqué du secteur économique vis-à-vis du Web. 1998 Fondation de Google 2001 Création de Wikipédia 2003 Naissance du Web 2.0 2004 Création de Facebook 2005 Création de YouTube 2006 Création de Twitter, création du projet de Web sémantique, publication de Facebook, rachat de YouTube par Google 2009 Création d'Uber 2012 Création de Wikidata
Histoire de l'édition numérique à l'ère des humanités numériques L'édition numérique est un phénomène qui s'inscrit dans le développement plus vaste des humanités numériques. Comme l'expliquent les chercheurs Michaël E. Sinatra et Marcello Vitali-Rosati, les humanités numériques, issus de l'expression anglaise digital humanities, mènent à un changement de paradigme ayant des répercussions sur l'édition numérique : « Loin d’être un simple développement technologique ayant un impact sur le processus de recherche et de visualisation des données en sciences humaines et sociales, les humanités numériques nous amènent à repenser le sens même de la recherche et, par conséquent, l’ensemble du modèle de production et de circulation du savoir à l’époque de l’édition numérique. » Les humanités numériques ont pour objet d'étude des changements culturels déterminés par le numérique, tels qu'une nouvelle conception du savoir et de nouveaux modes d'accès et de circulation de ces savoirs dans la société.
Langage et numérique : les origines Plusieurs chercheurs trouvent dans le travail du jésuite Roberto Busa l'origine de l'approche des humanités numériquesMounier, Pierre, « IBM ou International Busa Machines ? De l'informatique aux humanités », dans Les humanités numériques : une histoire critique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2018, [en ligne]. http://books.openedition.org/editionsmsh/12033 [consulté le 8 novembre 2018]. . Après la Deuxième Guerre mondiale, cet Italien débute une thèse de grande ampleur sur la Somme théologique de Thomas d'Aquin, dont le sujet est plus précisément la présence, l'incarnation, étudiés à travers le vocabulaire dans l'écriture du scolastique. Busa est alors amené à relever les occurrences de ces substantifs, mais aussi à des mots comme in (« dans » en latin).
Au cours d'un voyage aux États-Unis en 1949, le jésuite utilise une nouvelle technique de compilation des informations afin de faciliter son travail, dont la charge immense ne saurait être réalisée grâce aux techniques traditionnelles. La technique de la concordance automatiqueBerra, Aurélien, « Faire des humanités numériques », dans Read/Write Book 2 : une introduction aux humanités numériques, Marseille, OpenEdition Press, 2012, en ligne. [consulté le 8 novembre 2018]. , c'est-à-dire le traitement automatique de l'information, est alors rendue possible par l'entreprise américaine IBM, qui propose des machines à carte perforée : « le travail consiste alors à coder par perforation chacun des mots de l'œuvre de Thomas d'Aquin sur autant de cartes, de même que sa position dans le corpus ainsi constitué ». Les machines analysent les points perforés et leur positionnement sur chacune des cartes, et peuvent ensuite faire la sélection de toutes celles qui présentent les mêmes caractéristiques. Ainsi, Roberto Busa peut connaître le nombre exact d'occurrences qu'il souhaite relevé pour un certain terme, et ainsi réaliser son index de la Somme.
Le résultat de ce travail qui prendra plus de trente ans, l'Index Thomisticus, est publié en 1980 et compte environ pages. Busa révolutionne le domaine de la recherche, notamment en ce qui touche l'étude d'un système verbal. Il démontre comment les avancées informatiques permettent les avancées dans les domaines des sciences humaines, et comment l'édition savante peut être révolutionnée par ces nouvelles technologies.
Années 1970 En , Michael Hart, alors étudiant à l'Université de l'Illinois, lance le Projet Gutenberg. Souhaitant donner un accès électronique pour tous aux grandes œuvres de la littérature mondiale, et appartenant au domaine public, ce projet présente les premiers livres numérisés. Si la capacité des disquettes de l'époque (alors que le disque dur n'existe pas encore) l'oblige à numériser de courts textes au départ -- The United States Declaration of Independance ou The United States Bill of Rights --, il peut, d'année en année, suivant les évolutions technologiques, numériser des œuvres au volume toujours plus important. Les débuts du Projet Gutenberg se font plutôt lents : en , il ne compte que 10 livres à son actif. Parmi ceux-ci, on retrouve la Bible et plusieurs œuvres de Shakespeare. C'est en 1991, avec l'arrivée du Web, que le Projet Gutenberg prend un essor considérable : de 1991 à 1996, la production de livres numériques double chaque année. En 1997, la millième œuvre littéraire est mise en ligne ; en 1999, la bibliothèque compte 2000 titres ; en 2003, finalement, elle atteint le nombre de . La numérisation se poursuit jusqu'à ce jour, et son rythme augmente constammentLebert, Marie, « Le Projet Guteberg », dans Les mutations du livre à l'heure de l'Internet, Le Net des Études françaises, 2007, p. 11-27. [en ligne] http://www.etudes-francaises.net/dossiers/mutations.pdf [page consultée le 25 novembre 2018]. Selon le site du Projet Gutenberg, la bibliothèque compterait à ce jour plus de titres.
À partir du Projet Gutenberg, la numérisation se poursuit. Benoît Epron et Marcello Vitali-Rosati, dans leur ouvrage L’édition à l’ère numérique, indiquent les principaux programmes de numérisation :
+ Principaux programmes de numérisation Projet Fondateur Date de création Types de documents numérisés Nombre de documents numérisés Gutenberg Micheal Hart 1971 Livres du domaine public en 2017 Canadiana Conseil des Arts du Canada 1978 (initialement sous le nom d'Institut canadien de microreproductions historiques) Livres, revues, journaux, publications gouvernementales, photographies, cartes géographiques, enregistrements audio et vidéo, etc. d'origine canadienne documents, ou 70 millions de page en 2018 Internet Archive Brewster Kahle 1996 Livres, films, enregistrements audio, images, logiciels et pages web archivées (Wayback Machine) 11 millions de livres et textes, 4 millions d'enregistrements audio, 3 millions de vidéos, 1 million d'images, logiciels et 279 milliards de pages web en 2018 Gallica Bibliothèque nationale de France 1997 Livres manuscrits, revues, photographies, cartes géographiques, enregistrements sonores, etc., d'origine française Plus de 4 millions de documents en 2018 Europeana Commission européenne 2008 Mise en commun des contenus numérisés de plus d'une centaine d'institutions Plus de 54 millions de documents en 2017 HathiTrust Committee on Institutional Cooperation (CIC), aujourd'hui Big Ten Academic Alliance (BTAA) 2008 Mise en commun des contenus numérisés de plus de 120 partenaires, notamment Google Books, Internet Archive et plusieurs universités américaines et européennes 15 millions de volumes en 2017
Années 1980 À partir des années 1980, on assiste à la diffusion généralisée des logiciels de traitement de texte, apparus dans les années 1960. En 1983, Microsoft Word est lancé : il est rapidement connu et devient un des outils d'écriture les plus utilisés sur le marché, notamment les auteurs. En effet, en comparaison à la rédaction à la main, « le texte numérique peut être facilement effacé, copié, collé, restructuré. » Microsoft Word fait partie des logiciels WYSIWYG, acronyme de l’anglais « what you see is what you get », qui facilitent le traitement de texte et permet à un auteur de déjà visualiser son œuvre dans une forme qui se rapproche du produit final imprimé. Cette conquête des logiciels de traitement de texte vient changer en profondeur « les possibilités de manipulation du texte ».