vignette|145px|Kemet. Obélisque de la Place de la Concorde, Paris.
« Kemet » ou « Kêmi » (km.t en translittération) est un nom parfois donné par les Égyptiens de l'Antiquité à leur paysDans un hymne à la gloire de , on trouve une attestation du mot Kemet employée pour désigner les habitants, que les dictionnaires traduisent par « les Égyptiens ».. Les égyptologues traduisent généralement ce mot par « la terre noire », en référence à la bande de terre rendue fertile par le limon noir déposé par la crue annuelle du Nil, artère vitale de la civilisation de l'Égypte antique« Nile River » dans Encyclopædia Britannica, édition Encyclopædia Britannica, 2007., et par opposition à (dšr.t), la « terre rouge » du désert, impropre à l'agriculture.
Les auteurs afrocentristes traduisent « Kemet » par « le Pays des Noirs » lorsqu'il s'applique au pays et par « les Noirs » lorsqu'il désigne ses habitants, à l'instar de l'expression « Afrique noire », qui ne désigne pas la couleur du sol, mais de ses habitants. Peu commun dans les textes égyptiens (à la différence notamment de Taouy (tȝ.wy), « le Double Pays »), le terme « Kemet » n'en est pas moins emblématique de la civilisation égyptienne chez certains passionnés de l'Égypte antique. Ainsi, il est fréquent de le rencontrer dans les titres de publications ou les noms d'associations égyptologiques. On le retrouve également dans le nom du mouvement ésotérique kémitiste, qui se fonde sur les croyances de l'Égypte antique.
Acceptions du mot Kemet
Les dictionnaires hiéroglyphiques de référence reconnaissent plusieurs acceptions au mot km.t :
Hiéroglyphes Traduction I6:t*O49 * La terre noire (arable)Wörterbuch , , l.7 - , l.3 * Le Pays de la terre noire, l'ÉgypteWörterbuch , , l.4 - , l.17 ; Faulkner, ; Hannig, * Les ÉgyptiensWörterbuch , , l.18-20 ; Faulkner, ; Hannig,
Il existe d'autres mots transcrits également en « kemet », mais qui se prononçaient sûrement d'une autre façon que le nom du pays d'Égypte. En effet, les voyelles étant omises en écriture hiéroglyphique, on les remplace conventionnellement par des e, créant ainsi des homonymes artificielsTroupeau noir (de taureaux sacrés) [km:t:mt-E1-Z3] (cf. Wörterbuch , , l.5-9) ; Grand récipient de granit [km:t*W24*Z1] (cf. Wörterbuch , , l.2 ; Faulkner, ) ; Queue (de crocodile) [km:t*F51] (cf. Wörterbuch , , l.7).. L'un d'eux (voir ci-contre), qui signifie « complétude », était utilisé par les anciens Égyptiens pour désigner un enseignement très répandu qui serait « la somme achevée d'un enseignement dont la perfection reflète celle de l'Égypte (Kemet, « la (terre) noire »), elle-même image parfaite de l'Univers »Nicolas Grimal, Histoire de l'Égypte ancienne..
Selon l'égyptologue Pierre Montet, « Kemet » déterminé comme un toponymeC'est-à-dire suivi par un déterminatif de lieu comme hiéroglyphe O49. était également l'une des appellations du chef-lieu du nome « Le Bœuf noir » (jh (ou kȝ) km en transcription) en Basse-ÉgyptePierre Montet, Géographie de l'Égypte ancienne. Première partie. La Basse-Égypte, Paris, Imprimerie nationale, Librairie C. Klincksieck, 1957, ..
Kemet comme locatif
Utilisé depuis la fin de l'Ancien EmpireAdolf Erman et Hermann Grapow, Wörterbuch der Ägyptischen Sprache - Tome , . pour désigner le pays, le mot Kemet a été décliné en un grand nombre de variantes graphiques :
+ km:t-N36 km-t:O49 km:t*O49 km*O49:t*O49*O49 km:tAdolf Erman et Hermann Grapow, Wörterbuch der Ägyptischen Sprache - Tome , . km:t-O49:t*Z1sRainer Hannig, Die Sprache der Pharaonen. Großes Handwörterbuch Ägyptisch-Deutsch, .
Le déterminatif (qui renseigne sur le sens d'un mot, en le distinguant de ses homophones) n'échappe pas à ces évolutions et si, à l'Ancien Empire, le mot Kemet est accompagné des déterminatifs de « terre irriguée »Hiéroglyphe N23 de la liste de Gardiner. et de « canal, fleuve, lac »Hiéroglyphe N36 de la liste de Gardiner., c'est celui de « lieu habité »Hiéroglyphe O49 de la liste de Gardiner. qui les remplace à partir du Moyen Empire.
La forme la plus répandue du mot Kemet est composée des hiéroglyphes suivants :
Hiéroglyphe Représentation ValeurI6 Morceau de peau de crocodile avec ses écaillesAlan Gardiner, Egyptian Grammar, ou Morceau de charbon brûlantHaufen brennender Holzkohlen, Adolf Erman et Hermann Grapow, Wörterbuch der Ägytischen Sprache - Tome , -10 Signe bilitère km L'adjectif « kem » peut qualifier des mots de toutes natures : anthropologique (cheveu, peau), zoologique (taureau), minéral (pierre, terre), abstrait (nuit), géographique ; cf. km-wr, la « région des lacs amers » dans Faulkner . G17 Chouette Signe unilitère m (redondance phonétique fréquente en écriture) X1 Pain Signe unilitère tLa désinence -t marque généralement le féminin, mais peut également marquer le neutre (en égyptien classique), l'abstrait, le collectif et le nom de pays étrangers (cf. Pierre du Bourguet, Grammaire égyptienne. Moyen Empire pharaonique, Leuven, Peeters, 1980, , ). O49 Plan de ville Déterminatif des noms de lieux habitésLe déterminatif des « lieux habités » (Hiéroglyphe O49 de la liste de Gardiner) détermine de nombreux mots liés à la géographie comme niw.t « ville, cité » (cf. GM-03 ), spA.t « nome, district, région » (cf. Wörterbuch , 97.4-99.6 et Wörterbuch , 99.7-11 ; GM-03 ) ou encore iAb.t, « l'Est » (cf. Faulkner-02 ).
Ils forment le mot km.t, déterminé comme étant un lieu habité ou, anciennement, comme une contrée irriguée. La racine km désigne la couleur noire, alors que t marque ici le féminin. Pour les égyptologues, km.t signifie donc un lieu habité désigné comme « la noire ». Il est généralement traduit par « La Terre noire », c'est-à-dire l'Égypte sans le désert et sans « l'infâme pays de KoushK. Sethe, Urkunden des ägyptischen Altertums, , : k(3)š ẖs(j)t ; cf. ibid., ». À noter que les ouvrages de référence allemands utilisent l'expression das schwarze Fruchtland, qui signifie « la terre noire fertile », mais que cette notion de fertilité est généralement omise en français comme en anglais (the Black Land).
Définition par antithèse
Le Wörterbuch der Ägyptischen Sprache définit Kemet en tant qu’antithèse de Decheret (dšr.t)Tome , : Kemet étant la « terre noire fertile » de la vallée par opposition à la « terre rougeâtre » du désert qui l’entoureCet emploi est attesté dès l’Ancien Empire : Meni, nomarque de Dendérah, se disait « Directeur de toute la [terre] noire et de toute la [terre] rouge ». Cf. Kurt Heinrich Sethe, Urkunden des Alten Reiches, Band , Leipzig (1933), . ; et, par extension, l’Égypte par opposition aux pays étrangersDepuis le Moyen Empire : cf. Wörterbuch der Ägyptischen Sprache, Tome , .
De même, pour l'égyptologue Maurizio Damiano-Appia, « le nom de Kemet (ou Kemi), « la [terre] Noire », faisait référence au limon noir déposé dans les plaines du Nil et fut donné par les Égyptiens à leur terre, ou plutôt, à la région fertile, par opposition au désert, appelé Deshret, « la [terre] Rouge »Maurizio Damiano-Appia, Dictionnaire encyclopédique de l'ancienne Égypte et des civilisations nubiennes, .
Cette antithèse chromatique se retrouve dans la symbolique égyptienne, où la couleur du désert, associée à Seth le Stérile, signifie la violence et le chaos, alors que le noir (et le vert) de la vallée, associés à Osiris, symbolisent la renaissance et la fertilitéRichard H. Wilkinson, Symbol and Magic in Egyptian Art, Thames and Hudson (1994), ..
Kemet comme collectif
Kemet désignant une collectivité humaine
On trouve dans un hymne à la gloire de , le mot Kemet accompagné du déterminatif des collectivités humaines (un homme et une femme assis : cf. ci-contre). Selon le Thesaurus Linguae Aegyptiae, il s'agit d'une variante « exceptionnelle » du mot Kemet déterminé comme un lieu habité, dont elle désigne les habitantsZettelarchiv du Thesaurus Linguae Aegyptiae (voir le lien) sous l'entrée km.t : « nur 1 mal im mR, als besondere Schreibung für km:t*O49, wo dieses für seine Bewohner steht » (occurrence unique au Moyen Empire, comme graphie exceptionnelle de km:t*O49 qui en désigne les habitants) ; voir aussi Francis Llewellyn Griffith, Hieratic Papyri from Kahun and Gurob, London, 1898 : Plate , : un collectif que Raymond Faulkner, dans son Concise Dictionary of Middle Egyptian, traduit par « Egyptians »Raymond Oliver Faulkner, ; Rainer Hannig, ..
En dehors de cet hapax, les Égyptiens se nomment eux-mêmes rmṯ, « les humains » (), rmṯ n pȝ tȝ, « les humains de ce pays » (), rmṯ n km.t, « les humains de l'Égypte » (Moyen Empire) et km.tjw, « ceux de l'Égypte » (époque ptolémaïque) Wörterbuch der ägyptischen Sprache, , .
Kemetyou
Un des nombreux mots que les Égyptiens utilisaient à l'époque ptolémaïque pour se désigner est kmt.ywWörterbuch der Ägytischen Sprache – Tome , , écrit avec la désinence .yw des adjectifs-substantifs qui marquent la relation ou la dépendanceGustave Lefebvre, Grammaire de l'Égyptien classique (), Le Caire, 1955, . Des adjectifs-substantifs de formation identique existent en sémitique, où les linguistes les désignent du nom de nisbés., ex. sḫt.yw, « les oasiens » (littéralement, ceux de l'oasis, sḫt) ; njwt.yw, « les villageois, les citadins » (littéralement, ceux du village ou de la cité, njwt) ; dšrt.yw, « les habitants [mythiques] du désert [ennemis de Thot] » (littéralement, ceux du désert, dšr.t) ; jmnt.yw, « les [bienheureux] défunts » (littéralement, ceux de la nécropole, jmnt). Grammaticalement, il s'agit sans doute d'un dérivé de kmt, « la [terre] noire »John B. Callender, Middle Egyptian, Undena Publications, 1975, , les kmt.yw étant par conséquent « ceux de la [terre] noire », c'est-à-dire les habitants de l'Égypte.
Emplois syntagmatiques de Kemet
Les dictionnaires hiéroglyphiques de référence donnent plusieurs locutions contenant le mot Kemet :
Mot Traduction Référence pȝ-tȝ n km.t le pays d'Égypte das Land Ägypten Hannig, 883 tȝ km.t la partie (déterminée [par le contexte]) de l'Égypte der (bestimmte) Teil Ägyptens ibid. nsw n km.t Roi d'Égypte König Ägyptens ibid. rmṯ n km.t Égyptiens Ägypter ibid. rȝ n km.t, mdwt km.t l'égyptien, la langue égyptienne das Ägyptische, die ägyptische Sprache ibid. mdwt rmṯ n km.t égyptien, la langue égyptienne Ägyptisch, die ägyptische Sprache ibid.
Autres interprétations
Pour certains auteurs , l'étude du mot Kemet trouve sa place au sein d'une théorie plus vasteCheikh Anta Diop, restaurateur de la conscience noire, Le Monde Diplomatique, janvier 1998 http://www.monde-diplomatique.fr/1998/01/HERVIEU_WANE/9787 faisant de l'Égypte antique une civilisation noire africaine. En effet, selon eux, la racine kem, « noir », de Kemet qualifierait la couleur de la peau des habitants de ce pays, plutôt que celle de leur terreCheikh Anta Diop, Nations nègres et Culture, tome , .. Ainsi, si cette traduction pouvait être démontrée, elle constituerait un témoignage intrinsèque à travers lequel les Égyptiens se seraient désignés dans leur propre langue comme un peuple d'hommes et de femmes noirsCheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture Paris, Présence Africaine, 1979, tome , . et leur pays, comme un « Pays Noir »Théophile Obenga, La philosophie africaine de la période pharaonique. 2780-330 avant notre ère, Paris, L'Harmattan, 1990, ..