vignette|Page de garde du Rapport au roi 1820 présentant le « plan Becquey ».

Du nom du directeur général des ponts et chaussées et des mines sous la Restauration, Louis Becquey, le plan Becquey, datant des années 1820, vise à doter la France d’un système (ou réseau) de voies navigables (fleuves et canaux) modernisé et articulé (voie navigable / route).

Tirant parti des acquis de la Révolution et de l’Empire dans la construction d’un État moderne, ce plan s’inscrit dans une démarche globale de consolidation du pays unifié en une « économie-nation » capable, à terme, d’affronter la concurrence internationale selon les principes, en vogue à l’époque, du libéralisme.

Dans ses nouvelles frontières et consécutivement à la perte des centres industriels d’Outre-Quiévrain, la France, pour affronter la concurrence de l’Angleterre, doit moderniser son appareil productif en facilitant les moyens de transports pour mettre en relation l’ensemble des régions et abaisser les prix (matières premières et biens manufacturés) par le jeu de la concurrence interne tout en assurant aux industriels une protection douanière sélective et temporaire pour leur permettre de retrouver des coûts compétitifs avant de réintégrer l’« économie-monde »« L’objectif de cette politique était du reste à terme de retrouver une place sur le marché international et de faire coïncider à nouveau le libéralisme de Smith et la voie française de développement. » (Voir F. Démier (bibliographie), page 447).. Dans ce cadre, l'administration des douanes, confiée à Saint-Cricq, et l'administration des ponts & chaussées et des mines (canaux, ponts, routes, chemins de fer, phare, mines, industrie), confiée à Becquey, participent à la ré-industrialisation du pays.

La politique économique au début de la Restauration Adepte d’A. Smith et promoteur de ses idées en France, J-B SayVoir F. Démier (bibliographie).Voir également F. Démier, La politique économique de la Restauration : le choix de la modernité ?, in J.-Cl. Caron et J.-Ph. Luis (sous la dir.), « Rien appris, rien oublié ? Les Restaurations dans l'Europe postnapoléonienne (1814-1830) », Rennes, Presses universitaires de Rennes (collection Histoire), 2015 . ouvre la voie d’un libéralisme économique, qui rompt avec les physiocrates liés au monde de la propriété foncière, et rejette le protectionnisme hérité du blocus napoléonienLe blocus napoléonien s’inscrit dans la continuité de la politique prohibitionniste de la Convention et du Directoire, en particulier par la loi du 10 brumaire an V qui prohibe l’entrée en France de tous produits manufacturés anglais ou « réputés provenir des fabriques anglaises », soit pratiquement tous les produits étrangers. Ces prohibitions visent à favoriser la croissance et les transformations techniques de l’industrie nationale fragilisée par la perte des débouchés coloniaux et par la tourmente révolutionnaire, et de lui constituer des marchés réservés dans les pays continentaux sous influence ou annexés (Loi du 10 brumaire an V qui prohibe l’importation et la vente des marchandises anglaises, in Bulletin des lois de la République française (texte )).

Ce texte est complété par l'arrêté du 3 fructidor an IX qui prohibe tous textiles qui ne porteraient pas la « marque du fabricant et l’estampille nationale, seront censés provenir de fabrique anglaise et seront confisqués conformément à la loi du 10 brumaire an V. » (Arrêté du 3 fructidor an IX relatif à la marque et l'estampille des basins, piqués, mousselinettes, toiles, draps et velours de coton in Duvergier, Collection complète des lois…, tome treizième, deuxième édition, Paris, Guyot et Scribe, 1836, page 2).. Say est un ardent partisan du libre-échange qui permet une rationalisation optimale de la production et la plus forte croissance des richesses. Car l’échange est le moyen privilégié de la production ; on ne peut acheter que si l’on produit. Pour rester fidèle aux principes de 1789, la liberté économique ne peut être détachée de la liberté politique ; le libéralisme forme un toutPour une présentation résumée des notions d’utilité, d’échange, de liberté économique et politique, de nécessité continuelle de l’entrepreneur à s’adapter à un environnement constamment changeant, voir Gérard Minart, Aspects pratiques et théoriques de l'entrepreneur dans la vie et l'œuvre de Jean-Baptiste Say, in revue Innovations, vol. 45, , 2014, « Jean-Baptiste Say et la libération des forces de production », pp. 217-234..

Cette théorie s’affronte à celle des libéraux industrialistes privilégiant la construction d’une « économie nation »« Une économie nationale, c’est un espace politique transformé par l’État, en raison des nécessités et innovations de la vie matérielle, en un espace économique cohérent, unifié, dont les activités peuvent se porter ensemble dans une même direction. Seule l’Angleterre aura réalisé précocement cet exploit. (…)cette transformation tient à l'abondance relative, dans un territoire assez étroit, des moyens de transport, le cabotage maritime s'ajoutant au réseau serré des rivières et canaux et aux nombreuses voitures et bêtes de somme. » (Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985, p. 102).S'agissant de la facilité des transports, comparativement à la France ; « Le réseau routier français diffère du réseau britannique. Il ne lui est assurément pas inférieur, d'autant que la politique de l’État au et au , lui accorde presque constamment sa faveur au détriment de la voie d'eau. » « Au début de l’industrialisation, l'économie britannique ne profite donc pas d'un équipement en voies d'eau fondamentalement différent de celui qui est à la disposition de l'économie française de la fin du et du début du . » (Patrick Verley, L'échelle du monde - Essai sur l'industrialisation de l'Occident, collection NRF essais, Paris, Gallimard, 1997, pages 212 et 221). pour offrir un socle au développement du pays ; la mise en place d’un marché national est une condition préalable indispensable à l’effort productifSur l’émergence des libéraux industrialistes (ou « Industrialistes ») au sein du courant libéral pendant la Révolution et sous l’Empire, et de leur volonté de donner la primauté au développement du secteur manufacturier au détriment du secteur agricole dans le face à face contre l’Angleterre pour ne pas lui laisser une hégémonie sur le marché mondial, voir Francis Démier, Les « économistes de la nation » contre « l’économie-monde » du , in Gilbert Faccarello et Philippe Steiner (sous la dir.), « La pensée économique pendant la Révolution française », Actes du colloque international de Vizille (6-8 septembre 1989), Grenoble, PUG, 1990 ; « Leurs idées [les « économistes de la nation »] s’imposent au lendemain de l’Empire dans la politique des échanges définis par Becquey directeur de l’agriculture, du commerce et des manufactures au ministère de l’Intérieur et contribuent à rendre irréversible l’idée que la France doit être une nation manufacturière et capitaliste y compris dans l’esprit de ceux qui entendent œuvrer en faveur d’une « restauration ». » (p. 300).. Les défenseurs de cette politique (administrateurs de l’appareil d’État tels François Ferrier [directeur des douanes de 1812 à 1814, puis sous les Cent-Jours], Vivent Magnien [haut fonctionnaire de la Ferme générale associé, à son époque, aux travaux menés dans l’entourage de Calonne pour réformer les finances de l’État] ou Roederer), scientifiques et ingénieurs (J.-A. ChaptalSi Chaptal est un adepte du libéralisme il n’en refuse pas moins des mesures protectionnistes temporaires soit pour protéger des industries naissantes, soit comme représailles :« L’action du gouvernement doit se borner à faciliter les approvisionnements, à garantir la propriété, à ouvrir des débouchés aux produits fabriqués, et à laisser la plus grande liberté à l’industrie. On peut se reposer sur le fabricant du soin de tout le reste. » (Chaptal (comte), De l'industrie françoise, Paris, Antoine-Augustin Renouard, 1819, Second volume, Quatrième partie. De l’administration de l’industrie – chapitre premier. De l’influence du gouvernement sur l’industrie, page 206) (sur le site Gallica de la BNF).« Adopter ce principe [prohibition] contre les nations qui prohibent, c’est user d’un simple droit de représailles. Prononcer la prohibition dans les cas très-rares où un objet très-important d’industrie ne peut pas encore soutenir la concurrence par le seul secours des droits [de douane], est un devoir du gouvernement, lorsque la nation a un grand intérêt à s’approprier et à consolider ce genre de fabrication. (…)en attendant ne prohibons les produits étrangers qu’autant qu’on repoussera ceux de notre sol et de notre industrie. » (Ibid., Conclusion, page 490 et suiv.)En ce sens, Chaptal reprend l'idée d'un protectionnisme éducateur et provisoire dont les bases ont été exposées par Alexander Hamilton dans son rapport à la Chambre des représentants ; Report of the secretary of the treasury of the United-States, on the subject of manufactures. Presented to the house of representatives (5 décembre 1791)., J.-M. DutensSelon Dutens, pour profiter favorablement des termes de l’échange dans le commerce international, il faut impérativement abaisser les coûts de production des produits manufacturés à l'image de l’Angleterre ;

« 1°) Une nation qui ne pourra réduire les prix naturels de ses produits industriels, aussi bas que pourront le faire les autres nations, enrichira par ses échanges, ces mêmes nations de toute la part quelle ne pourra obtenir dans la distribution de la richesse universelle. » [Dans le commerce international (« distribution de la richesse universelle »), gagnent les nations dont les coûts de production (« prix naturels ») sont les plus bas] ; il convient d'améliorer la productivité pour se défendre des importations.

« 2°) Une nation qui consommera une plus grande quantité de produits industriels étrangers quelle n'en fournira aux autres nations, se privera de toute la population, de tout le travail, et de tous les capitaux quelle eût pu entretenir et accumuler, au moyen des produits bruts ou des métaux dont elle aura payé cet excédant. » [Le coût du déficit de la balance commerciale (« excédant » des importations sur les exportations) prive la nation de ressources pour exploiter des richesses (« produits bruts ou métaux », à savoir des matières premières) qui lui aurait permis d’entretenir la population, d’offrir des emplois (« travail ») et de faire fructifier les capitaux].