Le Mort est un récit de Georges Bataille (1897-1962), publié pour la première fois de manière posthume en 1964, avec des gravures d'André Masson, peintre et ami de Bataille. Il fut écrit entre la fin de l'année 1942 et le début de l'année 1944 (Bataille lui-même est imprécis quant aux dates exactes), mais resté inédit du vivant de l'auteurNotice et notes sur Le Mort, par Emmanuel Tibloux, dans Romans et récits, préface de Denis Hollier, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, . Bataille écrit lui-même dans un projet de Préface intitulé Aristide l'aveugle. Le Mort : « La première rédaction du Mort date au plus tard de 1944, avant juin. Je ne puis pas dire grand-chose de plus précis. [...] Certainement j'ai écrit Le Mort avant le printemps de 1944. Ce texte dut être rédigé en 1943, sans doute pas plus tôt. Je ne sais où je l'ai écrit, en Normandie (fin 1942), à Paris en décembre 1942, ou pendant les trois premiers mois de 1943 ; à Vézelay, de mars à octobre 1943 ? Ou à Paris de novembre 43 au printemps de 44 ? [...] Je ne m'en souviens plus. » (Bataille énumère encore d'autres lieux et dates possibles pendant cette période), Romans et récits, ..

Éditions successives S'il existe plusieurs manuscrits du texte, dont certains ont été recopiés par Bataille pour être vendus, comme il le faisait lorsqu'il était dans la nécessitéDes copies du texte circulaient, comme ce fut le cas pour Le Bleu du ciel, ainsi que le confirment la Notice de l'édition de La Pléiade et le catalogue Georges Bataille. Livres, préfaces et revues établi par les librairies Jean-François Fourcade et Henri Vignes, Paris, 1996, n. p. Bataille note lui-même dans son projet de préface : « Je suis seulement certain d'avoir recopié Le Mort, afin de vendre un petit nombre de manuscrits, avant juin 1943 », Romans et récits, ., aucune édition ne verra le jour de son vivant. Dans les années 1945-1947, Bataille avait pourtant un projet d'édition, sous pseudonyme, avec Robert ChattéJean-Jacques Pauvert décrit ainsi ce « personnage étonnant » : « Un libraire en chambre, à Montmartre, dont une des spécialités était le livre érotique, à l'époque objet de contrebande. C'était l'obsédé sexuel type : il en avait tellement la tête que c'était effarant », Magazine littéraire, n° 243, juin 1987, p. 39 ; cité dans Romans et récits, . On a longtemps pensé qu'il était l'éditeur clandestin (sous le nom des Éditions du Solitaire) de Madame Edwarda en 1941 ; mais l'édition des Romans et récits dans le volume de la Pléiade a révélé qu'il s'agissait en fait de Robert et Élisabeth Godet, Romans et récits, ., éditeur clandestin de livres érotiques, comme en témoigne une lettre de 1947 à Henri Parisot : « Chatté préparait deux livres de moi, Le Mort et La Tombe d'un très mauvais genre... »Lettre à Henri Parisot du 25 mars 1947, dans Romans et récits, . Il s'agit du texte intitulé La Tombe de Louis , que Bataille présente comme un « recueil de poèmes et de réflexions ». Cette lettre signale la complémentarité entre les deux textes, et confirme l'importance que Bataille accordait à la mise en page de son récit. Par la suite, peu de temps avant sa mort, Bataille prévoyait aussi une publication avec Jean-Jacques Pauvert, sans doute sous le pseudonyme de Pierre AngéliqueNotice sur Le Mort, par Emmanuel Tibloux, dans Romans et récits, p. 1172., utilisé pour Madame Edwarda, dans une mise en page très particulière, que respectera Pauvert en 1967, chaque chapitre occupant une pleine page, avec le titre dans un cartouche en bas, manière d'accentuer la charge visuelle du texte, comme une suite de tableaux.

1964 : édition de luxe Au Vent d'Arles, non paginée, tirée à 145 exemplaires, illustrée de neuf gravures en couleurs par André Masson. 1967 : édition Jean-Jacques Pauvert, première édition non illustrée, non paginée, tirée à exemplaires. Comme celle, la même année, de Histoire de l'œil par Pauvert, dans une maquette en forme d'étui rose orné d'un œil, Pierre Faucheux réalise une maquette similaire, dans un étui noir semblable à un cercueil, orné d'un bandeau « mortuaire » avec le titre. 1971 : éditions Gallimard, tome IV (Œuvres littéraires posthumes) des Œuvres complètes de Georges Bataille, établi par Thadée Klossowski (mise en page infidèle au projet de maquette conçu par Bataille). 1979 : deuxième édition Pauvert, édition courante, Société Nouvelle des Éditions Pauvert (texte identique à celui de l'édition de 1967). 1998 : éditions Blanche, collection « Image Blanche », avec une préface de Jérôme PeignotJérôme Peignot conclut sa préface, en écrivant à propos de « cet amour d'outre-tombe » : « Tandis qu'ici Bataille dit l'indicible et Gilles de Staal dévoile l'immontrable, ces pages tournées, on ne sait plus si d'avoir par procuration vécu tant d'horreurs et de plaisirs mêlés cette fois, la tête ne nous tourne pas encore. », « Marie à l'article de la mort ou Le Mort de Georges Bataille illustré par Gilles de Staal », préface à l'édition du Mort, Paris, Éditions Blanche, collection « Image Blanche », 1998, . et des illustrations de Gilles de Staal. 2004 : éditions Gallimard, Romans et récits, préface de Denis Hollier, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »Cette édition a l'avantage de respecter la présentation voulue par Bataille, selon un projet de maquette qu'il avait lui-même conçu, chaque chapitre occupant une page se divisant en texte, encadré par un liséré noir à la façon d'un tableau, et titre, en bas de page dans un cartouche en forme de cercueil. De plus, outre l'appareil critique et bibliographique habituel aux éditions de La Pléiade, on y trouve les reproductions des neuf gravures d'André Masson, accompagnées des esquisses réalisées en 1957 par Pierre Klossowski, ainsi que divers documents, manuscrits et ébauches autour du récit..

En raison des multiples manuscrits et dactylogrammes ayant circulé de ce récit, on constate des différences dans le texte d'une édition à l'autre, des variations concernant les prénoms des personnages (dans le manuscrit le plus ancien, les personnages qui deviendront par la suite Marie et Édouard sont prénommés Julie et Henri)Notes sur Le Mort, par Emmanuel Tibloux, dans Romans et récits, p. 1179. C'est vers 1950 que Bataille procède à ce changement de prénoms. Édouard peut faire écho à un récit antérieur, Madame Edwarda, tandis que Marie fait évidemment référence au culte marial et à la Passion christique.. Ainsi l'édition établie par Thadée Klossowski (1971) dans les Œuvres complètes (la même que celle de la Pléiade, mis à part quelques petites corrections) diffère sensiblement de l'édition Pauvert (1967), le texte des éditions Gallimard apparaissant plus élagué, avec une discontinuité plus marquée, et moins d'excès d'éloquence. Il suffit de comparer, par exemple, la première phrase du récit. Dans l'édition procurée par Pauvert, le texte débute ainsi : « Lorsque Édouard retomba mort, un vide se fit en elle, un long frisson la parcourut, qui l'éleva comme un ange. »Le Mort, Pauvert, 1967 ; réédition 10/18, 1986, p. 59. Dans l'édition de Thadée Klossowski : « Édouard retomba mort. Un vide se fit en elle, qui l'éleva comme un ange. »Le Mort, dans Romans et récits, p. 375. Ou encore la toute fin du livre : « Le nain siffla entre ses dents : - Elle m'a eu... Il ne vit le canal et se laissa glisser. Un bruit lourd, un instant, dérangea le silence de l'eau. Restait le soleil. »Le Mort, Pauvert, 1967 ; réédition 10/18, 1986, p. 86. Cette lumière solaire dans la dernière phrase est sans équivalent dans l'édition postérieure., qui apparaît ainsi dans l'édition de Gallimard : « Il siffla entre ses dents : - Elle m'a eu... Il se laissa glisser. Le bruit sourd, un instant, troubla l'eau du canal. »Le Mort, dans Romans et récits, p. 402. Le primat accordé au discontinu dans la « seconde version » correspond mieux, selon Emmanuel Tibloux, au « principe de juxtaposition qui régit la composition du récit, conçu comme une succession de brèves séquences nettement détachées. »Romans et récits, p. 1184.

Ajoutons par ailleurs qu'il existe quatre esquisses pour Le Mort (deux encres de Chine et deux mines de plomb) réalisées en 1957 par Pierre Klossowski (reproduites dans l'édition de La Pléiade).

Sous le titre Un si funeste désir, le metteur en scène Cédric Orain a adapté au théâtre ce récit de Bataille, mêlé au livre du dramaturge Jean-Michel Rabeux, Les Charmilles et les morts (2002), adaptation créée avec sa compagnie La Traversée, en 2008 et 2009 au Théâtre de la Bastille, à ParisCédric Orain, Un si funeste désir Le titre du spectacle fait référence aux mots de Virgile lorsque Énée aux enfers, voyant des âmes purifiées remonter à la lumière terrestre, vers un nouveau corps périssable et corruptible, s'écrie : « Se peut-il qu’il y ait chez ces malheureuses un si funeste désir de lumière ? »..

Présentation du texte Bataille a écrit en partie ce récit en Normandie, à Panilleuse où il séjourna alors qu'il était atteint de tuberculose. L'auberge du récit, dite de Quilly, fait allusion à celle de Tilly, proche village où il est lui-même alléMichel Surya, Georges Bataille : la mort à l’œuvre, Paris, Gallimard, collection « Tel », 2012, .. Comme il l'écrit lui-même dans le manuscrit d'un projet de Préface intitulé Aristide l'aveugle. Le Mort : « Il y a de toute façon le rapport le plus étroit entre Le Mort et le séjour en Normandie du malade tuberculeux que j'étais. »Aristide l'aveugle. Le Mort, dans Romans et récits, . Par ailleurs, ce prénom Aristide est celui du père de Bataille, paralysé et aveugle, dont le souvenir est associé à de terribles visions d'enfance évoquées dans les « Réminiscences », à la fin de Histoire de l'œil. Ainsi cette figure du père apparaît comme une incarnation possible du mort, tous les récits de l'auteur ayant une part autobiographique. Bataille précise aussi dans quelles conditions affectives extrêmes et quel état d'esprit il a écrit ce texte : « Le reste se lie à l'excitation sexuelle délirante où j'étais, dans l'extravagance de novembre, dans ma solitude presque entière, je vivais alors non loin de Tilly, mais nous habitions à part à un kilomètre l'un de l'autre, une belle fille, ma maîtresse et moi ; j'étais malade, dans un état obscur, d'abattement, d'horreur et d'excitation. »