Alexandre Zinoview dit Zino est un peintre russe et français de la première moitié du , également agent secret de l'Okhrana de 1908 à 1917.
Son œuvre éclectique, que l'on peut admirer notamment à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, au musée des Années Trente, à la Manufacture de Roubaix et au Musée de la Grande Guerre de Meaux, prend la forme de nombreuses peintures et gravures, mais aussi de dessins, de décors de théâtre ou de gravures de mode.
Connu notamment pour son œuvre de dessinateur et décorateur pendant les Années folles, il a été récemment redécouvert comme un personnage singulier du Montparnasse des années 1910 et un peintre de guerre original de la Grande Guerre.
Zinoview fait en effet partie des nombreux artistes étrangers engagés à l'appel de Blaise Cendrars dans la Légion étrangère pour défendre leur patrie d'adoption. Il y servira pendant toute la durée de la guerre, notamment comme interprète auprès des troupes russes engagées en France. Sans aucun privilège ou statut lié à son talent artistique, il combat parmi les soldats, par exemple sur le Chemin des Dames en 1917 lors de l'engagement du Corps expéditionnaire russe en France et rend compte, sur le champ de bataille, de son expérience par de nombreux dessins et tableaux qui dévoilent la vie intérieure complexe des soldats tout autant que leurs rudes conditions de vie matérielle.
Cette œuvre de guerre, conservée intégralement dans son fonds d'atelier par l'artiste de son vivant, de même que son journal du front, n'a pu être exposée et redécouverte que récemment et a donné lieu à des travaux historiques qui ont permis de reconstituer la trajectoire originale de l'artiste.
L'apprentissage artistique et politique
Né en Russie en 1889, Alexandre Petrovitch Zolotarenko est le fils du chef d'orchestre du théâtre Korch de Moscou. Malgré le décès précoce de son père, en 1895, le jeune homme accomplit des études dans l'un des meilleurs établissements de la vieille capitale, le gymnase Mednikovskaïa. Il apprend notamment le français et l'allemand, et se fait remarquer pour son goût du dessin.
La guerre russo-japonaise frappe l'esprit du jeune homme, qui multiplie les dessins représentant des hommes en uniforme. Les quelques scènes de bataille qu'il a conservées voient apparaître pour la première fois l'un de ses motifs de prédilection, les volutes de fumée. Enfin, l'aquarelle "Héros de l'Extrême Orient" propose une critique d'ordre social. En effet, le jeune étudiant est aussi frappé par la violence qui enflamme le pays lors de la révolution de 1905. Portraits de militants, scènes de révolte, armes de poing et bombes pullulent dans ses cahiers.
Comme souvent dans le milieu intellectuel, ses sympathies vont aux marxistes du POSDR, dont il lit les brochures ; on le surprend aussi à quelques réunions plus ou moins clandestines. Or la répression tsariste connaît un pic et Zolotarenko attire sur lui l'œil de la police politique, l'Okhrana (Sécurité).
Entre et , il subit plusieurs perquisitions, sans autre suite que des interrogatoiresArchives d'État de la fédération de Russie (GARF), f. 63, op. 27, d. 481. . Mais le , le gouverneur de Moscou décide de son incarcération à la , l'une des pires de la ville. Une série de dessins à l’encre noire narre son parcours de détenu, sa découverte de la vie quotidienne en détention et dévoile surtout un état d'esprit très sombreAlexandre Zinoview. Un peintre russe sur le front français (1914-1918), Paris, Gallimard, 2017, ..
Entretemps, il est devenu agent secret de la Sécurité russe (nom de code "Senator") et a pris le pseudonyme de Zinoview (patronyme francisé). Sur ses œuvres antérieures à son travail sous couverture, sa signature a été supprimée ou altérée (sur les dessins, le coin inférieur droit est déchiré), pour protéger sa fausse identité selon Alexandre Sumpf Okhrana, La police secrète des Tsars, 1883-1917, Paris, Éditions du Cerf, 2022, .
Sa connaissance du français justifie le choix de le faire passer en France pour gagner la confiance de l'exilé politique Vladimir Bourtzeff. Principal adversaire de la police politique du tsar, le socialiste-révolutionnaire s’est donné pour mission de démasquer ses agents. Méfiant, il diligente une enquête sur ZinoviewArchives d'État de la fédération de Russie, f. 5802 (Bourtseff), op. 2, d. 340, ll. 13-15..
Cependant, il ne sera jamais vraiment soupçonné avant la chute de l'Okhrana.
Un peintre russe à Montparnasse À Paris, Zinoview se fait passer pour révolutionnaire tout en s’aguerrissant en tant que peintre. Il s'installe cité Falguière en , fréquente les artistes russes et noue une relation étroite avec Berthold Mahn. Son salaire d’agent secret () lui offre un train de vie plus aisé que nombre de ses camarades. Mais souvent, Zinoview doit rendre visite à sa cible et rédiger des rapports détaillés – conservés aujourd’hui dans le fonds du bureau parisien de l'Okhrana à la Hoover LibraryOkhrana records, Box 25 IIIf, Folder 36 (deep cover agents), file Zinoviev.
Zinovew se fait vite un nom dans le microcosme du Montparnasse bohème. Il y côtoie Picasso, Modigliani, et surtout Diego Rivera avec qui il se lie d'amitié. Il exécute en 1913 son portrait, tandis que le Mexicain lui fait l'honneur de son premier "portrait cubiste". voir http://www.foroxerbar.com/files/images/50/40retrato_del_pintor_zinoviev.jpg. Le style de Zinoview se nourrit de ces influences, saisit l'air du temps, sans jamais renier sa part d'originalité russe. Sa carrière prend son essor: il expose à Paris, Moscou et Saint Pétersbourg simultanément à partir de 1909. Au Salon des indépendants de 1911, il est dénoncé par Gil-Blas comme l'un de ces «fauves étrangers qui viennent de Kiew ou de Cincinnati, et qui colonisent Montparnasse.» Apollinaire remarque en Zinoview le portraitiste, dans ses comptes rendus du Salon des indépendants de 1913« On y remarque un robuste portrait du poète André Fontainas, par Zinoview.» portrait qualifié plus loin de « peinture un peu lourde, mais non pas ennuyeuse de Zinoview qui, dans un paysage semble très influencé de Friesz » (Apollinaire, Œuvres en prose complètes, P., Gallimard-La Pléiade, t. II, 1991, et 530).
Un peintre dans la Grande Guerre
Un combattant russe sur le front français
Le , malgré l'invitation de Diego Rivera à le rejoindre aux Baléares, le peintre s’engage pour la durée de la guerre, laissant une lettre d'adieu à Bourtzeff qui sonne comme un demi aveu : "Je m'engage comme volontaire [...] Si je suis tué, ne vous moquez pas de moi : je vous ai toujours voulu du bien".
Il rejoint la Légion étrangère, fait ses classes au sein du bataillon C du Régiment étranger, cantonné au camp de Mailly entre Marne et Aube. Le , l’unité part pour les tranchées de Craonnelle, dans l’Aisne. Il combat sur le front alors en première ligne, notamment comme mitrailleur. Avec Suippes en 1915, Auberive en 1916 et Thil en 1917, Zinoview reste sur le front de Champagne – une région qu’il finit par bien connaître à force de la sillonner à pied, en train, en ambulance ou même à moto.
Le , les autorités françaises imposent à tous les Russes mobilisables de combattre sur le front Ouest ou en Russie. On leur propose aussi de servir dans l’Ambulance russe patronnée par l’impératrice Alexandra et financée par les aristocrates russes de France. Les intellectuels sont surreprésentés dans ses cinq sections. Zinoview opte le pour la SSR , il sert apparemment en tant qu’infirmier-interprète, peut-être en tant que chauffeur. En , l’Ambulance russe se voit affectée au service sanitaire de la première brigade du Corps expéditionnaire russe en France (CERF), quelques milliers d'hommes débarqués fin avril à Marseille.
Zinoview arrive au camp de Mailly comme ambulancier sous uniforme français le ; début septembre, il se fait nommer interprète auprès du colonel Diakonov, qui commande le régiment de la Brigade. L’artiste s'éloigne un peu plus encore de la première ligne, il est promu en quelques semaines au grade d’adjudantService historique de la Défense, 17N647. Il porte la veste de sous-officier ornée des insignes de sa fonction, vit avec l’état-major et fait du tourisme dans les villages et les monuments ravagés par la guerre avec ses nouveaux amis officiers.
Un art du montage Zinoview a immédiatement documenté la guerre, a voulu se faire l’historien de sa guerre. Elle représente le thème central de sa création entre 1914 et 1918 ; surtout, l’artiste a sciemment constitué et soigneusement conservé un ensemble documentaire exceptionnel par sa richesse et sa qualitéIl représente la très grande majorité des objets exposés à l'Historial de la Grande Guerre dans le cadre de l'exposition Alexandre Zinoview. Le théâtre de la guerre.. Plus de 600 clichés photographiques, cinq carnets de guerre, une correspondance fournie, des articles de journaux collectés par le peintre et quelques militaria rendent sensible la guerre de Zinoview. Plusieurs lettres attestent l’intention de l’artiste de photographier la vie du front avec un automatique emporté dès le premier jourArchives privées Patrick Carantino. Parfois, il recherche des effets de lumière ou de cadrage, travail préparatoire à des œuvres graphiques ; d'autres fois, il se focalise sur des camarades, leurs visages, certaines postures inopinées ; toujours, le décor dramatique de la guerre (ruines, casemates, tombes) est omniprésent. Avec les (auto)portraits de Zinoview et les cartes postales qu’il a achetées, ces images composent une exceptionnelle histoire visuelle subjective de la Grande Guerre.
Son œuvre de guerre, composée sur le vif, évoque la vie quotidienne des tranchées, les fantasmes et les rêves des soldats autant que l'horreur des combats. En plein air, sous terre, de jour comme de nuit, les combattants sont soumis au rythme des saisons. L’épreuve imposée par les éléments aux corps est aussi physique que morale. Peindre les saisons permet d'un autre côté de relier la relier à l’ordre cosmique et de mettre à distance la réalité quotidienne. Zinoview compose parfois ses images de plusieurs fragments provenant d’espace-temps différents. Expression d’un univers qui explose, ce montage confronte le présent vécu, le passé individuel, l’histoire de l’humanité, la rêverie et une dimension spirituelle, afin de donner un sens à l’expérience de guerre. Zinoview place l’homme au cœur de son œuvre. Sa description des différents types de soldats insiste sur leurs nationalités, leurs fonctions et des situations caractéristiques. Il prend soin de détailler les tenues, les objets, les physionomies des étrangers volontaires ou coloniaux. Enfin, Zinoview associe montage et cadrages inspirés de sa pratique répétée de la photographie. Les figures en pied côtoient des visages en gros plan tronqués par les limites du support ou par d’autres motifs de la composition.
Une guerre qui n'en finit pas
La première Brigade russe participe à l'offensive Nivelle sur le flanc droit de la ligne d'attaque, juste au nord-ouest de Reims. Basés à Saint-Thierry et Thil, les Russes observent les positions allemandes renforcées autour du fort de Brimont.