thumb|Écorce de quinquina.

L'écorce de quinquina, Cinchonae cortex, est une drogue végétale constituée d'écorce séchée d'arbres du genre Cinchona (C. pubescens, C. calisaya, ou de leurs hybrides), contenant au minium 6,5 % d'alcaloïdes totaux dont sont constitués d'alcaloïdes du type de la quinine (selon la définition officielle de la pharmacopée européenne, Bruneton., 2009).

Le terme « quinquina » est polysémique : il peut aussi bien désigner l'arbre de l'espèce Cinchona officinalis que le genre Cinchona et donc servir de terme générique pour n'importe quelle espèce du genre (quinquina rouge, quinquina jaune, etc.). Par métonymie, il désigne aussi l'écorce de quinquina (une drogue, traitée dans cet article) ou le vin de quinquina (un apéritif).

La médecine galénique est restée longtemps impuissante contre les ravages des fièvres palustres. Ce n'est qu'après la colonisation du Nouveau Monde par les Espagnols qu'un nouveau remède efficace, tiré d'un arbre de la montagne du Pérou, fut découvert.

L'histoire de l'écorce de quinquina peut être découpée en quatre étapes se déroulant grosso modo chacune au cours d'un des quatre siècles allant du . Au , les jésuites du Pérou découvrent l'efficacité de l'« écorce des fièvres » contre les fièvres intermittentes. Ils amènent le remède au Vatican à Rome à partir de 1631, mais les mérites de l'écorce du Pérou sont longs à s'imposer. La reconnaissance de son efficacité ne se fit qu'une fois les bons dosages trouvés et les rois d'Angleterre et de France guéris par le remède secret (à base de quinquina) de l'apothicaire anglais Robert Talbor. Au , l'identité botanique des arbres donnant ce nouveau remède fut révélée par La Condamine et Joseph de Jussieu, deux savants français qui ont participé à une expédition scientifique au Pérou de 1735 à 1743. Peu de temps après, en 1753, Linné crée le genre nouveau Cinchona et la nouvelle espèce Cinchona officinalis pour l'arbre à quinquina (en fait une des espèces). La surexploitation du quinquina sauvage en Amérique du Sud conduisit peu à peu à sa raréfaction. À la fin du s'opère le passage du quinquina sauvage au quinquina de plantation. Pour répondre à la forte demande de ce nouveau fébrifuge, l'Angleterre puis les Pays-Bas développent de grandes plantations d'arbre à quinquina dans leurs colonies d'Inde et de Java. Cette époque se termine avec les destructions massives des sources d'approvisionnement durant la Seconde Guerre mondiale. Dans la seconde moitié du , les antipaludiques de synthèse éclipsent totalement la quinine d'extraction.

L'histoire du quinquina résume bien l'histoire de la pharmacologie européenne qui dans ses efforts pour comprendre la maladie et le mode d'action des remèdes, passa de l'usage des plantes médicinales aux médicaments chimiques. La production de quinine d'extraction et de produits de synthèse marque ainsi le début du remplacement des plantes médicinales au contenu variable, incertain et parfois frelaté, par des médicaments faciles à prendre et ne contenant que la molécule active, à une dose précise.

Les fièvres palustres Jusqu'au milieu du la médecine européenne est restée impuissante contre les fièvres palustres. Pourtant, tous les étés, des fièvres intermittentes frappaient les populations du bassin méditerranéen. Peu à peu, la maladie s'était étendue vers le nord ; elle atteignit les côtes méridionales de l'Angleterre au et traversa l'Atlantique avec les colons européens.

Rome était à cette époque la ville la plus impaludée du monde.. Plusieurs papes moururent de mal'aria (littéralement le « mauvais air »). Car le paludisme (ou malaria) était un mal relevant du domaine des fièvres, imputées au « mauvais air » d'après la théorie des miasmes d'Hippocrate. La fièvre n'était pas un symptôme mais une maladie qui lorsqu'elle touchait un grand nombre de personnes, au même moment et en un même lieu, ne pouvait être imputée qu'à ce que tous partageaient : l'air respiré..

Les médecins galénistes soignaient les fièvres intermittentes (tierce, quarte, double tierce, etc.) en pratiquant la saignée, associée à des purgatifs et des fébrifuges (comme la gentiane). Pour les paracelsiens, les fièvres étaient dues à une fermentation excessive du sang, liées à de fines particules corruptibles - un genre d'agent infectieux contre lequel on appliquait un remède chimique spécifique.. Nous verrons que l'expérience médicale va peu à peu établir le statut de remède spécifique au quinquina et contribuer à affaiblir la vision globalisante du galénisme.

À la fin du , la pharmacopée galénique totalement impuissante devant les ravages du paludisme, va profiter de l'exploration et la colonisation du Nouveau Monde pour prendre connaissance de nouvelles plantes et d'élargir ses moyens d'action.

La découverte de l'écorce du Pérou thumb|upright=0.75|L'Équateur et le Pérou actuels faisaient partie de la vice-royauté du Pérou

Ce furent les jésuites qui grâce à leur implantation mondiale trouvèrent dans le Nouveau Monde la plante guérisseuse. Au début du , un jésuite italien, Augustino Salumbrino créait à Lima au Pérou une grande pharmacie pour pourvoir aux besoins médicinaux de tous les jésuites de la vice-royauté. Un des membres de la Compagnie de Jésus de Lima, Bernabé Cobo., rapporte en 1639 : « Dans le district de la ville de Loja [aujourd'hui situé en Équateur] du diocèse de Quito pousse une certaine espèce de grands arbres qui ont une écorce semblable à la cannelle, un peu rugueuse et très amère ; laquelle, réduite en poudre, est administrée à ceux qui ont la fièvre, et avec ce seul remède le mal disparaît ». On sait qu'à partir des années 1631, lorsque les pères jésuites se rendaient à Rome, ils emportaient de « l'écorce du Pérou » avec eux. Les médecins du Vatican eurent alors la possibilité de vérifier que l'« écorce des jésuites » était très efficace contre les fièvres intermittentes qui décimaient chaque été les Romains, papes et cardinaux y compris. thumb|upright|Écorce de quinquina (Cinchona officinalis)

À cette époque, le terme de quinquina n'était pas encore employé. Les jésuites de Lima parlaient de l'arbol de las calenturas « l'arbre des fièvres », d' « arbre de Loja », et l'écorce était nommée corteza de las calenturas « écorce des fièvres » ou corticus peruvianus, « écorce du Pérou », cascarilla, quarango, etc. De plus, si le paludisme avait commencé à sévir à l'époque de la conquête coloniale, il ne s'y rencontrait qu'à faible altitude et non aux hauteurs où poussait l'arbre des fièvres. Il semble donc que les Indiens de l'époque précolombienne n'utilisaient pas son écorce contre le paludisme. Et les sources sur la connaissance qu'ils auraient pu en avoir pour d'autres usages restent confusesD'après Alexander von Humboldt (1807), à Loxa, les Indiens préféreraient plutôt mourir que d'avoir recours à un remède aussi dangereux que le quinquina : ..

Si le paludisme n'existait pas avant l'arrivée des Espagnols, quel rôle les Indiens ont-ils pu jouer dans la découverte des propriétés antipaludiques de l'écorce des fièvres ? D'après les écrits d'un médecin lusitano-espagnol Caldera de Heredia publié en 1663, les pères jésuites eurent l'idée d'utiliser la poudre des fièvres après avoir vu des mineurs indiens grelotant de froid après la traversée d'un torrent, prendre de l'écorce d'un arbre pour soulager leurs tremblements. Par analogie, ils supposèrent qu'un remède calmant les tremblements pouvait être employé pour soigner les fièvres intermittentes.

Pendant trois siècles, une tout autre histoire de la découverte des vertus du quinquina fut donnée. L'origine de ce récit, qu'on pense maintenant être fallacieux. ou la déformation d'un autre événement, se trouve dans les écrits. (publiés en 1663 mais écrits en 1639) du médecin génois Sebastiano Bado. Celui-ci raconte que la femme du nouveau vice-roi, la comtesse de Chinchòn, souffrant d'une fièvre tierce, fut guérie grâce à un remède secret donné par le corrégidor (fonctionnaire royal espagnol) de la région.

Bado, le médecin génois, fut aussi le premier à employer le terme de quinquina et à expliquer qu'il venait du quechua kinakina (qu'il écrit en latin China China). Seconde erreur : d'après la description qu'en donne le jésuite de Lima, Bernabé Bodo, il est clair que le terme quechua original kina kina désigne une légumineuse appartenant au genre Myroxylon et non pas le véritable arbre des fièvres de Loja que Linné rapportera plus tard au genre Cinchona. Il est importé en Europe sous le nom de . Il est clair que Sebastiano Bado a complété une description sommaire de l'arbre de Loja par celle de l'arbre à baume, en s'appuyant sur divers ouvrages. Ce fut pour longtemps une source de confusion totale. La méconnaissance de l'arbre, conjuguée à l'absence de convention des botanistes pour le nommer de manière univoque, facilita de nombreuses fraudes au cours du long parcours qui menait l'écorce des forêts des montagnes de Loja jusqu'aux apothicaireries européennes.

Reconnaissance des vertus de l'écorce en Europe vignette|Lots de quinquina tels qu'envoyés pour les droguiers. Les mérites de l'écorce du Pérou ne s'imposèrent pas immédiatement en Europe ; il fallait trouver le bon emploi et, dans certains pays, vaincre les réticences des protestants face à une drogue papiste.

La recette diffusée par les jésuites de Rome était de deux de quinquina pulvérisés dans du vin. Cette recette consignée dans la Schedula Romana se répandra en Europe comme une trainée de poudre. L'écorce du Pérou prend alors dès les années 1650, le nom de . En Espagne, à Séville El Puerto de América, après des essais thérapeutiques, les médecins préconisent une de quinquina pulvérisé donnée en infusion.

Le mode d'action du quinquina posait de nombreux problèmes théoriques aux médecins galénistes. En principe, l'amertume de l'écorce du Pérou était un signe de chaleur. Mais comment pouvait-elle alors soigner aussi bien les fièvres tierces (qui étaient chaudes) que les fièvres quartes réputées froides ? Pour Galien, un remède devait agir en allant dans le sens contraire de la cause. En outre, la fièvre résultant d'un déséquilibre des qualités (chaud, froid, sec, humide) et des humeurs, devait être soignée en expulsant les humeurs responsables d'un excès de chaleur ou de froid. Or le quinquina semble n'expulser aucune humeur. Les médecins sont donc confrontés à un remède qui fait tomber les fièvres de manière incompréhensible, sans empêcher les rechutes ni parfois des effets secondaires graves.

thumb|upright=0.75|Pot à écorce de quinquina chinae cortex

Au , l'écorce des jésuites est peu appréciée en Angleterre. Au problème de posologie qui restait encore très mal définie, s'ajoute le contexte politique. En 1679, à l'époque des grandes manifestations antipapistes, on porta en procession une cassette remplie de l'écorce des jésuites qui fut ensuite brûlée avec l'effigie du pape Voir en particulier la ..

C'est un Anglais particulièrement futé, Robert Talbor (1642-1681), qui sut vaincre les préjugés de ses contemporains. Ayant appris auprès d'un apothicaire comment doser l'écorce du Pérou pour soigner la fièvre sans provoquer d'effets secondaires calamiteux, il proposa son propre remède miraculeux à la composition tenue soigneusement secrète, tout en dénigrant méthodiquement le remède des papistes. Il soigna avec succès le roi d'Angleterre moyennant des sommes mirobolantes. Il alla ensuite à la cour de soigner le roi, le dauphin et nombre de princes, toujours avec le même succès. À sa mort, on apprit que l'ingrédient principal de sa potion miraculeuse était l'écorce de quinquina dont le goût amer était masqué par du sirop.