vignette|Caricature de 1815 dénonçant le Cabinet noir, Bodleian Libraries.

L'expression « cabinet noir » désignait un service de renseignement, chargé de l'inquisition postale et de cryptographie. De tels services œuvraient dans la plupart des pays européens, dès l'établissement des services postaux.

Définition

Le cabinet noir interceptait pour le compte des gouvernants de nombreuses correspondances, afin de repérer et censurer les opposants politiques, et s'informer des courriers diplomatiques ou militaires. Cette pratique, en vigueur dès l'ouverture de la poste au public, a été l'une des motivations de l'institution du monopole postal, présenté publiquement comme un moyen de protéger les usagers.

En 1841, l'ancien précepteur de Louis-Napoléon Bonaparte porte sur le cabinet noir le jugement moral suivant.:

Les dénonciations répétées de ces pratiques ont eu un grand retentissement public au cours du , à mesure qu'elles étaient dévoilées après la chute des gouvernements impliqués. L'expression « cabinet noir » est alors devenue très courante.

Elle peut prendre un sens plus large, en particulier pour désigner des services plus ou moins secrets chargés de déchiffrer les messages codés. En effet, les courriers diplomatiques étaient généralement codés et l'art du décryptage était aussi indispensable que celui du décachetage. Ainsi, entre 1736 et 1750, « plusieurs milliers de lettres et de dépêches ministérielles ont été manipulées, c'est-à-dire, décachetées, lues, copiées, déchiffrées, et ensuite adroitement recachetées et expédiées pour leur destination » par un cabinet secret de l'électorat de Saxe..

Elle peut également désigner des cellules politiques occultes, sans qu'elles soient nécessairement chargées d'espionner le courrier. Elle a par exemple été appliquée au comité royaliste responsable de l'insurrection du 2 au dans le canton suisse de Neuchâtel..

Elle figure parfois en français dans des textes en langue étrangère.., y compris pour qualifier des institutions officielles comme le Government Code and Cypher School (GC&CS)..

Histoire En France, ce service prit de l'importance sous Richelieu, et fut nommé officiellement Cabinet du secret des Postes (Louis XV). Il demeura actif sous la Révolution, le Premier Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire.

Les origines de la poste royale et du non-respect du secret des correspondances Si des officines équivalentes au cabinet noir ont sévi pendant des siècles dans la plupart des États européens, le présent article se limite principalement aux faits à propos desquels l'expression française a été employée explicitement par certains auteurs.

En France, le véritable fondateur des postes semble avoir été Louis XI. Dans lÉdit sur les Postes du , il est précisé que les postes sont créées uniquement pour le service du Roi et de son gouvernement (article 1), mais le pape et les princes étrangers des nations amies peuvent en bénéficier moyennant finances, et en s'engageant à en respecter les règles (art. 10). Il instaure en particulier un contrôle aux frontières empêchant la libre circulation du courrier international (art. 11), et précise que les agents du service postal doivent prendre connaissance de toutes les correspondances, en s'assurant qu'elles ne contiennent rien qui soit contraire au service du roi (art. 13-17).. La censure ne s'embarrassait donc pas encore de la contrainte d'agir secrètement, même si Maxime Du Camp y voit déjà l'origine du cabinet noir..

vignette|gauche|La delación secreta en la República de Venecia. Ce tableau de Ricardo María Navarrete y Fos (musée d'Almeria) représente probablement le doge Francesco Foscari lisant une lettre de dénonciation. À Venise vers 1450, personne n'était à l'abri de la violation du secret des correspondances, pas même le fils du doge qui en fit la cruelle expérience.

En 1454, les statuts de l'inquisition de la république de Venise comportait des directives organisant le contrôle systématique des correspondances, en particulier l'article 22 : « Tous les deux mois le tribunal se fera apporter la boîte du courrier de Rome, et les lettres en seront ouvertes pour prendre connaissance des correspondances que les papalistes pourraient avoir avec cette cour ».. Selon Pierre Daru, « Les moindres nouvelles insérées dans une correspondance pouvaient être un grave délit. D'abord on le punissait de la peine du bannissement, ensuite on imagina de faire couper la main qui avait tracé la lettre ». Le fils du doge Francesco Foscari fut lui-même condamné à l'exil à cause d'une lettre interceptée. À la même époque, a fait également usage de cette « inquisition épistolaire ». pour surveiller les princes germaniques. Au siècle suivant, Charles Quint s'en est servi contre pour le faire incarcérer, puis contre la ligue de Smalkalde. Selon Alfred Michiels, les « jésuites et les Espagnols » était alors devenus experts en « l'art de surprendre, d'ouvrir et de recacheter les lettres », et ils l'employaient sans restriction.

Il faut attendre l'édit de 1576 pour que la poste du roi de France soit mise officiellement à la disposition des particuliers, mais cet accès semble avoir été limité en pratique « au port des sacs et papiers de justice seulement ».. C'est Richelieu qui mit définitivement le service des postes à la disposition du public, et qui créa la « poste aux lettres ». S'il est difficile d'établir avec certitude qui organisa le premier cabinet secret attaché à cette poste, Tallemant des Réaux relate dans ces Historiettes que Richelieu rémunérait grassement un certain Antoine Rossignol « qui n'était pas malhabile à déchiffrer ». Il permit notamment d'écourter de huit jours le siège d'Hesdin en , « à cause d'une lettre en chiffre qu'on intercepta, par laquelle ceux du dedans demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvaient secourir, et qu'ils traitassent »..

Dix ans plus tard, le viol du secret des correspondances semble avoir été couramment perpétré par le parti de la Fronde, comme en témoigne par exemple une lettre adressée par Colbert à Mazarin en .. Dans son introduction aux Lettres, instructions et mémoires de Colbert (p. LXXXV), Pierre Clément rapporte que Colbert fut lui-même victime de telles pratiques, alors qu'il envoyait à Mazarin un mémoire destiné à nuire à la réputation du surintendant Fouquet (voir l'article consacré à Colbert) : ce mémoire « arrêté par le surintendant Nouveau, créature et pensionnaire de Fouquet, était envoyé en copie à celui-ci par le courrier même qui portait l'original».

Établissement du « cabinet du secret des postes » Le cabinet noir s'est manifesté depuis l’ouverture des postes royales aux particuliers et l’institution du monopole. Le véritable mobile de cette ouverture au public semble même avoir été, à l'origine, de placer la circulation des correspondances sous le contrôle royal, car elle a permis de mettre fin aux diverses postes particulières des grands seigneurs, des prélats et des universités.

Les agents des postes royales pouvaient ainsi lire ces lettres et en transmettre alors au gouvernement les extraits les plus compromettants. Ceux-ci étaient alors examinés par le monarque en son « cabinet noir », ce qui fut à l’origine de nombreuses disgrâces et condamnations.

Le Grand Dictionnaire universel du nous apprend que « c'est sous Louis XIV que fut créé le cabinet noir, par un ministre complaisant, qui ne se fit aucun scrupule de violer le secret des lettres pour instruire son maître des motifs qui faisaient correspondre entre elles certaines personnes. Dans ce but, il n'avait trouvé rien de plus simple que de charger des employés spéciaux du soin de décacheter les lettres des particuliers, de prendre connaissance du contenu et de faire un extrait qu'on mettait sous les yeux du roi de France et de Navarre ».. Le duc de Saint-Simon et Madame de Maintenon en ont laissé des témoignages. Le « ministre complaisant » est certainement Colbert qui, le par exemple, écrit à un intendant de police afin qu'il appréhende des individus suspects. L'identité de ces personnes, impliquées dans un réseau de communications préjudiciables au roi, figurait dans « des lettres qui ont esté interceptées »..

vignette|Une femme occupée à cacheter une lettre, gravure par Étienne Fessard (1714-1777) d'après Jean Siméon Chardin : une garantie de confidentialité bien insuffisante selon Madame de Sévigné.

Cette pratique jugée contraire à la légitimité monarchique, et fustigée, entre autres, par la marquise de Sévigné., était très impopulaire et soulevait l’hostilité de toutes les classes de la population.

Selon Pierre Larousse, ce n'est que sous la Régence (1715-1723) qu'elle fut régulièrement établie par l'abbé Dubois. Ce conseiller du Régent l'utilisa pour déjouer la conspiration de Cellamare. Le , il écrit à l’abbé de Targny, supérieur hiérarchique de Jean Buvat : « Le prince de Cellamare a envoyé ici un mémoire que je n’ai qu’entrevu, mais dans lequel j’ai reconnu au premier coup d’œil l’écriture de votre écrivain de la Bibliothèque du roi [Buvat]. Il n’est point blâmable d’avoir fait cette écriture, mais il pourrait être important de savoir qui lui a procuré la pratique de l’ambassade d’Espagne, et ensuite d’observer si on pourrait faire quelque usage de lui pour avoir des copies de ce qu’il écrit pour cet ambassadeur, ou du moins pour être averti de tout ce qu’il écrit, et en savoir le sujet et ce qu’il pourra en retenir. Si honnête garçon que soit votre écrivain, comme il s’agit du service de l’État, il ne doit pas faire scrupule de donner toutes les lumières qu’il pourra. Il manquerait tout au contraire au devoir de fidèle sujet du roi, s’il ne contribuait pas en tout ce qu’il pourra à ce qui peut être de son service ».. Buvat ne semble pas avoir été informé de ce courrier par Targny, mais il alla trouver Dubois pour dénoncer la conspiration à la fin de cette même année..

Le même article du Dictionnaire universel du XIXe siècle décrit précisément l'organisation du « cabinet du secret des postes » sous Louis XV. Il semble que ce comité ait été composé de rémunérés secrètement sur des fonds détournés du ministère des affaires étrangères, mais ces détails n'ont été rendus publics qu'en 1829, et ils sont donc sujets à caution. Madame du Hausset, femme de chambre de Madame de Pompadour, rapporte qu'elle a entendu dire que le ministre Choiseul se plaisait à divertir ses amis avec les intrigues amoureuses révélées par des lettres décachetées., mais peut-être s'agissait-il de médisances sans fondement.