Le bombardement de la place de Mai à Buenos Aires, en Argentine, fut la partie la plus visible et la plus sanglante d’un ensemble d’événements violents constitutifs d’une tentative (avortée) de coup d'État commise le par un groupe de militaires et de civils opposés au gouvernement du président Juan Perón.
Le projet de coup d’État avait germé quelques années auparavant chez plusieurs officiers supérieurs anti-péronistes appartenant principalement à l’aéronavale argentine, auxquels vinrent s’associer quelques personnalités politiques de l’opposition, et prévoyait de bombarder par un raid aérien le palais de gouvernement, la Casa Rosada, sis sur la place de Mai, dans le but d’assassiner le président Perón, pendant que des troupes rebelles au sol et les dénommés Commandos civils s’empareraient de certains édifices stratégiques dans le centre-ville de la capitale.
L’opération, médiocrement préparée, qui dut être hâtée en raison de soupçons qui avaient commencé à peser sur les conspirateurs et de la survenue d’une occasion jugée propice, se heurta à la résistance des troupes loyalistes et de civils péronistes venus nombreux leur prêter main-forte à l’appel du syndicat CGT, de sorte que les combats au sol tournèrent bientôt au désavantage des séditieux, et qu’il devint clair à la fin de l’après-midi du même jour que le coup d’État avait échoué. Du reste, Perón, prévenu d’un coup de force imminent, avait trouvé refuge dans le ministère de la Guerre, sis à de la Casa Rosada.
Le bombardement à proprement parler de la place de Mai fut effectué à partir de 10 heures du matin en deux grandes vagues par plusieurs escadrilles d’avions de l’aéronavale qui prirent pour cible, au moyen de projectiles aériens de , non seulement le palais du gouvernement, l’édifice de la CGT et ce qui était alors la résidence présidentielle, mais aussi la place de Mai sur toute son étendue, où une foule nombreuse était rassemblée en vue d’une cérémonie, provoquant ainsi la mort de plus de trois centaines de personnes, en grande majorité civiles, et en blessant plus de 700 autres.Jorge Luis Borges, Obras completas: 1952-1972 (), Rolando Costa Picazo et Irma Zangara, éd. Emecé, Buenos Aires 2009. . Le mépris absolu pour la vie humaine et la violence avec laquelle le coup de force fut exécuté, d’une ampleur sans précédent en Argentine, ont fait qu’on a pu le relier avec le terrorisme d'État apparu quelques années plus tard dans le pays..
Le à 3 heures du matin, il fut communiqué aux meneurs du soulèvement — savoir : Aníbal Olivieri (alors ministre de la Marine), Benjamín Gargiulo et Samuel Toranzo Calderón —, qu’ils seraient jugés selon la loi martiale, et qu’une arme serait offerte à chacun d’eux pour mettre fin à leur vie ; seul le vice-amiral Benjamín Gargiulo accepta la proposition, Olivieri et Toranzo préférant assumer pleinement leurs actes devant une cour de justice.. Nonobstant que la peine de mort eût dû être appliquée pour haute trahison, la peine la plus sévère, prononcée contre Toranzo Calderón, sera l’emprisonnement à perpétuité. Les militaires réfugiés en Uruguay, privés de leurs titres sur l’accusation de rébellion, seront dans la suite réintégrés dans l’armée par les nouvelles autorités issues du coup d’État militaire (réussi) du , lesquelles iront jusqu’à affirmer que « la principale cause du nombre élevé de victimes » fut « la détermination absurde » de la CGT à appeler ses adhérents à se rendre sur la place de Mai.
Antécédents
Le s’étaient tenues des élections générales où Juan Perón avait été élu président de la Nation argentine avec 52 % des voix. Le premier gouvernement Perón dut toutefois faire face à une forte opposition antipéroniste, mise sur pied et organisée dès avant ledit scrutin, servant notamment les intérêts britanniques et américains dans la région, et prenant la forme de confrontations de nature sociale voire racialeLe péronisme était très critique envers ce qu’il nommait « l’oligarchie », c’est-à-dire les classes supérieures et moyennes supérieures antipéronistes, tandis que certains antipéronistes appliquaient aux classes laborieuses le terme dépréciatif, voire raciste, de « têtes noires » (cabecitas negras). dirigées en particulier contre le pouvoir que les syndicats réussissaient à obtenir durant cette période, et de mises en cause de la légitimité démocratique du péronisme.
En 1951 avait eu lieu une première tentative de coup d’État menée par quelques effectifs de l’armée argentine avec l’appui de certains secteurs civils. Si la tentative avorta, plusieurs militaires étaient depuis lors néanmoins restés en état de conspiration latente Robert A. Potash, El ejército y la política en la Argentina (1945-1962). De Perón a Frondizi, éd. Sudamericana, Buenos Aires 1980, et ss.. Cette même année 1951, Perón avait de nouveau remporté les élections présidentielles, augmentant encore son score antérieur jusqu’à atteindre 62,49 % des voix..
La conspiration de la marine et préparatifs de coup d’État
Perón ne jouissait que d’un faible appui chez les effectifs de la marine de guerre.
En , quelques officiers de la navale s’étaient joints à la tentative de putsch de Menéndez, mais le service de renseignements de la marine s’était abstenu de les identifier.
Le , un commando antipéroniste avait commis un attentat terroriste sur la place de Mai contre une manifestation syndicale organisée par la CGT, attentat dont le bilan s’établit à 6 morts et 95 blessés (parmi lesquels 20 mutilés à vie)Elsa Portugheis, Bombardeo del 16 de junio de 1955, .. Après le coup d’État (réussi) de septembre 1955, ceux qui avaient été condamnés comme auteurs de l’attentat affirmeront avoir été torturés pour leur extorquer des aveux et seront amnistiés par la dictature militaire dite Révolution libératrice..
Au lendemain de ces actes de violence de 1953, la conspiration antipéroniste gagna encore en ampleur, et plusieurs plans furent élaborés au sein de la marine qui avaient pour but, sous couleur d’exercices militaires, de se préparer à une future révolution à laquelle aurait à prendre part en particulier la base navale de Puerto Belgrano et la flotte de guerre.
vignette|200px|Miguel Ángel Zavala Ortiz, l’un des plus hauts dirigeants de l’Union civique radicale, figurait parmi les meneurs du putsch.
Le Jorge Alfredo Bassi, embarqué pour un voyage annuel de routine d’instruction de la flotte de guerre, avait emporté avec lui le dernier bulletin du Centre naval ; il y lut un article de Mitsuo Fuchida, dans lequel celui-ci relatait comment il avait planifié et dirigé la première vague de bombardements de l’attaque de Pearl Harbor. Bassi conçut alors l’idée d’exécuter une manœuvre semblable contre le palais du gouvernement à Buenos Aires, la Casa Rosada., se laissant aller à dire : « combien il est beau d’imaginer la Casa Rosada comme Pearl Harbor ! »..
L’idée avait ensuite intéressé à son tour le capitaine de frégate Francisco Manrique, lequel, accompagné d’Antonio Rivolta et de Néstor Noriega, eux aussi capitaines de frégate, alla demander au général Eduardo Lonardi de l’aider à obtenir dans l’armée de terre des adhésions à la future rébellion. Lonardi, lorsqu’il eut pris connaissance du projet d’assassiner Juan Perón en bombardant la place de Mai, répondit que l’idée ne lui plaisait guère et qu’il ne souhaitait pas y participer.
Peu après, un plan fut imaginé consistant à capturer le président dans un vaisseau de la marine : à l’occasion de la célébration du jour de l’Indépendance, Perón, et avec lui son cabinet ministériel au complet, le chef de la police fédérale et les présidents des deux chambres législatives, seraient attirés à bord du croiseur ARA Nueve de Julio ; c’est le capitaine de frégate Carlos Bruzzone, commandant en second du vaisseau, qui dirigerait l’opération, secondé par Jorge Alfredo Bassi et Carlos Bonomi. Bassi s’entretint une nouvelle fois avec Lonardi ; le général dit accepter la convocation, mais après s’être concerté avec quelques autres personnes, arriva à la conclusion que le projet n’était porté que par un groupe assez réduit et sans les éléments suffisants pour mener l’opération à bonne fin. Pour cette raison, il décida d’annuler sa participation ; de toute manière, le plan des conjurés devint irréalisable après que le gouvernement eut contremandé la cérémonie avec la marine. Par son refus, Lonardi s’était coupé de ses contacts dans la marine et ne s’associera plus à eux jusqu’aux événements de 1955..
Fin 1954, le conflit entre le gouvernement péroniste et l’Église ― provoqué en particulier par la loi sur le divorce, la liquidation des associations professionnelles catholiques, la suppression de l’enseignement religieux et la légalisation de la prostitution ― donnera un nouvel élan aux différents groupes conspirateurs ; ceux-ci trouvèrent dans la querelle entre gouvernement et Église catholique un aliment propice à leurs fins, cette querelle ayant pour effet non seulement d’exacerber la tension entre le gouvernement et l’opposition, mais en outre d’engendrer des résistances au sein même du pouvoir en place. Perón appela à la tenue d’une convention constituante chargée d’instaurer la séparation de l’Église et de l’État.
Les capitaines de frégate Noriega et Bassi constituaient le noyau de la sédition dans la base aéronavale Punta Indio. Le plan de ce dernier, consistant à bombarder le palais de gouvernement, à l’exemple de l’attaque de Pearl Harbor, n’avait toujours pas d’appui dans l’armée de terre. ; c’était là le principal obstacle les retenant de passer à l’action immédiate.
En , Bassi et Francisco Manrique organisèrent dans le logis du grand propriétaire terrien Raúl Lamuraglia à Bella Vista, dans la proche banlieue de Buenos Aires, une série de réunions avec le capitaine de vaisseau Bruzzone, l’ancien capitaine de l’armée de terre Walter Viader, le commandant de la force aérienne Agustín de la Vega, et le docteur Miguel Ángel Zavala Ortiz de l’Union civique radicale. Hormis qu’il fut envisagé de convoquer également les généraux Gibert, Aramburu et Anaya, les réunions n’eurent aucun résultat concret.. Tandis que Lamuraglia s’employait à établir des liens avec les trois partis d’opposition les plus importants, un triumvirat civil fut désigné pour exercer le pouvoir dans le cas où les desseins révolutionnaires aboutiraient : Miguel Ángel Zavala Ortiz pour les radicaux, Américo Ghioldi pour les socialistes, et Adolfo Vicchi, originaire de Mendoza, pour les conservateurs..