Jeanne est un roman publié par l'écrivaine française George Sand en 1844, d'abord sous forme de feuilleton dans le journal Le Constitutionnel, puis en volume. Situé dans la Creuse, il a pour personnage principal une jeune paysanne très attachée aux légendes locales et à laquelle trois messieurs de la ville s'intéressent à divers degrés. Accueilli par des avis très partagés des critiques dans la presse littéraire, Jeanne est néanmoins apprécié par plusieurs écrivains en France et ailleurs, et il est remarqué par le critique Sainte-Beuve comme le premier roman de George Sand à s'intéresser au monde paysan, quelques années avant ses comme La Mare au diable ou La Petite Fadette.

Tombé dans l'oubli quelque temps après la mort de George Sand, Jeanne est redécouvert à la faveur de rééditions critiques dans les années 1970. Cela amène les universitaires à s'intéresser à la façon dont le roman emprunte aux codes de plusieurs genres romanesques : roman-feuilleton et roman paysan, il annonce aussi les romans sociaux publiés par Sand dans les années 1840-1850, et préfigure par certains aspects l'esthétique symboliste. Élaboration de l'ouvrage vignette|droite|alt=Première page du Constitutionnel qui comprend uniquement du texte. Le premier épisode de Jeanne figure sur le tiers inférieur de la page.|Une du Constitutionnel du avec le début du premier épisode de Jeanne.

Au moment où George Sand conçoit le projet de Jeanne, elle est déjà une romancière bien installée, qui écrit sous un pseudonyme masculin. Le premier roman qu'elle a écrit seule, Indiana, est paru en 1832 et a remporté un succès immédiat.. Cette réussite lui a donné indépendance financière et liberté personnelle, mais elle doit travailler sans relâche pour les préserver et procurer de quoi vivre à ses enfants (et parfois à son amoureux).. Elle travaille donc souvent sous la contrainte de délais serrés et de besoins financiers, tout comme son contemporain Honoré de BalzacIntroduction, .. Depuis 1832, elle a déjà publié près d'une quinzaine de romans (dont Valentine fin 1832, Lélia qui cause un scandale en 1833, Mauprat en 1837, Consuelo et sa suite La Comtesse de Rudolstadt en 1843), ainsi que des nouvelles et d'autres textes de genres variés.

Les toutes premières traces du projet du roman Jeanne remontent à 1841, peu après un voyage de George Sand à Toulx-Sainte-Croix durant lequel Charles Duvernet lui a servi de guide. Dans une lettre adressée à la femme de celui-ci début , George Sand indique que ce voyage lui a et qu'elle a besoin de précisions géographiques et statistiques qu'elle espère obtenir de Charles Duvernet. Il semble qu'elle ait commencé à écrire un roman ou au moins un projet à ce moment-là, mais que ce projet ait été abandonné ensuite pour quelques annéesIntroduction, 12..

Début 1844, George Sand, qui a fait de l'écriture son métier et doit constamment écrire et publier pour gagner sa vie, a besoin de ressources financières supplémentaires : elle souhaite installer à Boussac une machine de presse inventée par son ami Leroux afin d'imprimer un journal, L'Éclaireur de l'Indre. Afin de réaliser cet objectif, elle passe un contrat avec le journal Le Constitutionnel pour la publication en feuilleton de deux romans : Jeanne et un second roman plus long, Le Meunier d'Angibault, chacun lui rapportant (un très bon contrat pour l'époque). Le Constitutionnel n'a pas du tout la ligne politique de Sand et de ses amis, mais la somme gagnée doit permettre d'aider les combats politiques de Sand et le journal, alors dirigé par Louis-Désiré Véron, offre des contrats avantageux pour des romans-feuilletons à plusieurs auteurs, dont Eugène Sue et Honoré de BalzacIntroduction, ..

Pour Jeanne, George Sand reprend son vieux projet et imagine un roman ancré dans le monde paysan. Son ami Henri de Latouche, lui aussi très intéressé par le monde rural et paysan, avait déjà écrit plusieurs romans qui décrivaient longuement des régions comme le Berry, leurs habitants et leurs coutumes, mais George Sand innove en faisant des paysans les personnages principaux du roman au lieu de se contenter de leur consacrer des digressions et des passages annexes à l'intrigueIntroduction, .. Latouche indique à Sand les contraintes du feuilleton et, comme il a alors auprès d'elle un rôle de protecteur littéraire, il lui donne toutes sortes d'avis et de propositions de corrections… dont l'étude du manuscrit et du texte terminé montre qu’elle n'a pas tenu compte, agacée par ce protecteur envahissant et aux goûts plus académiques que les siens (notamment sur les noms des personnages et sur la grossièreté du personnage de la Charmoise).

La publication de Jeanne en feuilleton dans Le Constitutionnel commence ainsi le , plus vite que prévu (Le Juif errant d'Eugène Sue devait paraître en premier, mais Sue n'avait donné qu'un titre sans avoir encore le moindre plan prêt, de sorte que le roman de Sand commence à paraître en premier)Introduction, 10.. George Sand a commencé à écrire Jeanne en , ce qui représente pour elle des délais d'écriture très courts : elle doit commencer à écrire sans avoir un plan complet ni fixé la personnalité et le rôle de tous les personnages, et elle doit en partie improviser l'intrigue au fur et à mesure des épisodes, sans oublier de maintenir l'intérêt de son lectorat par des fins d'épisode relançant chaque fois le suspenseIntroduction, 11.. Le dénouement du roman pose problème et est l'occasion d'âpres discussions entre Sand et Véron. George Sand a visiblement souffert de ces contraintes, au point de porter a posteriori un jugement sévère sur son propre travail dans la « Notice » de la réédition de 1852« Notice » de 1852, ; elle se reproche de ne pas avoir su se couler convenablement dans la forme du feuilleton et ne pas avoir osé développer complètement ses idées et le style qu'elle aurait voulu adopter, avant de conclure : Simone Vierne, spécialiste de George Sand, estime que l'écrivaine n'a pas si mal réussi et que l'élaboration d'une telle intrigue au fur et à mesure relève d'un véritable tour de force.

Le manuscrit de Jeanne est l'un des rares manuscrits conservés de George Sand. Il prend la forme de deux volumes, de respectivement 252 et , reliés au format in-octo. Il est conservé à la Bibliothèque nationale de France (site Richelieu) sous les cotes NAF 13514 et NAF 13515. Il est malheureusement incomplet puisqu'il y manque les quatre derniers chapitres (soit les chapitres 22 à 25) ; en outre, quelques feuillets du chapitre 4 sont manquants315..

Intrigue Présentation En 1816, trois étudiants, Guillaume de Boussac (un jeune baron de la noblesse locale), Léon Marsillat (un roturier étudiant en droit) et sir Arthur Harley (un riche Anglais) se promènent en Creuse près des Pierres Jaumâtres, réputées être des vestiges gaulois, quand ils découvrent une jeune fille endormie qui les frappe par sa beauté et son innocence. Chacun lui laisse de l'argent et émet un vœu pour son avenir. Quatre ans après, Guillaume de Boussac repasse par la région et y retrouve par hasard, à Toull Sainte-Croix, la trace de son ancienne nourrice, Tula, qui vient de mourir et dont les voisins disent qu’elle a possédé des talents de magie blanche. Il découvre alors la fille de Tula, Jeanne, qui est donc sa sœur de lait. Frappé par sa beauté, il en tombe amoureux sans se l'avouer. Guillaume se rend compte que son ancien ami Léon Marsillat mène également des amourettes dans la région avec une amie de Jeanne, Claudie, et Marsillat, en vrai Don Juan, pourrait avoir aussi des vues sur Jeanne. Elle, tout à son chagrin après la mort de sa mère, est tourmentée par sa tante, la Grand'Gothe, réputée sorcière. Quand un incendie ravage la maison de Jeanne, celle-ci plonge héroïquement dans les flammes pour en retirer le corps de sa mère, mais elle a tout perdu. Après l'enterrement, Guillaume et le père Alain, le curé de la région, parviennent à persuader Jeanne de devenir servante chez la mère de Guillaume, au château de Boussac. Quoique réticente à l'idée de quitter sa campagne, Jeanne accepte, accompagnée par Claudie qui entre également au service de madame de Boussac.

Un an et demi s'écoule paisiblement. Jeanne regrette sa campagne mais s'est liée d'amitié avec la sœur de Guillaume, Marie. Les uns après les autres, les trois hommes qui avaient croisé Jeanne dans leur jeunesse tombent amoureux d'elle, ce qui gêne les projets de mariage de de Charmois, une amie de de Boussac, qui cherche à marier sa fille Elvire. Lors d'une plaisanterie de , Marie et Elvire déguisent Jeanne et Claudie en dames de la ville, mais la beauté de Jeanne est telle que sir Arthur Harley en tombe sincèrement amoureux et la demande en mariage. Les sentiments enfouis de Guillaume se réveillent et il se trouve partagé entre sa jalousie et son amitié pour Arthur. Jeanne, quoique touchée par la bonté de sir Arthur, vit dans un univers de croyances semi-chrétiennes et semi-païennes qui la rendent incapable de se faire à l'idée d'épouser un homme riche, surtout un Anglais. de Charmois fait tout pour faire chasser Jeanne du château. Triste et trompée par un faux avis de Raguet Bridevache, une crapule au service de Marsillat, Jeanne reprend le chemin de Toull alors que la nuit va bientôt tomber. Elle est rattrapée par Marsillat qui l'attire dans une métairie en ruines qu'il possède et tente de la séduire, puis de la violer. Jeanne est secourue au dernier moment par Guillaume et sir Arthur, prêts à se battre avec Marsillat. Mais Jeanne s'échappe en sautant d'une fenêtre et fait une chute grave qui finit par lui être fatale. Restée inébranlable dans sa vertu et dans sa naïveté, Jeanne meurt dans une hallucination où elle rejoint un troupeau céleste. Marsillat s'excuse auprès de sir Arthur, mais Guillaume se bat en duel contre Marsillat et l'estropie. Guéri de ses tendances donjuanesques, Marsillat s'oriente vers une carrière politique.

Résumé vignette|droite|alt=Jeanne, allongée et endormie, occupe le centre de l'image tandis que les trois hommes, assis autour d'elle, la regardent d'un air pensif.|Illustration de Tony Johannot pour une réédition de Jeanne en 1853 : Guillaume de Boussac, sir Arthur Harley et Léon Marsillat regardent Jeanne endormie. Le roman se déroule en France, dans les montagnes de la Creuse, au village de Toull (aujourd'hui Toulx-Sainte-Croix), entre 1816 et 1820.

Prologue Le prologue se déroule en 1816 et montre trois jeunes gens en train de se promener dans la région : Léon Marsillat, un roturier étudiant le droit ; Guillaume de Boussac, un noble ; et sir Arthur Harley, un Anglais. Ils découvrent les Pierres Jaumâtres, qui passent à l'époque pour des vestiges gaulois, et, dans un creux de ces pierres, une jeune fille endormie, Jeanne, dans la main de laquelle ils laissent subrepticement de l'argent avant de formuler pour elle trois vœux (avoir pour amant un gaillard vigoureux, avoir un protecteur riche et généreux, et avoir un mari honnête et aimant pour soutien).

Chapitre I Le reste du roman se déroule en 1820. Guillaume de Boussac repasse par la région, où il rencontre le paysan Léonard, puis la mère Guite et sa sœur la Grand'Gothe. Guillaume s'aperçoit que Claudie, fille de la mère Guite, est courtisée par Léon Marsillat, qui est lui aussi repassé dans la région.

Chapitre II En surprenant une conversation près du cimetière entre Léonard et la mère Guite, Guillaume retrouve la trace de sa nourrice d'enfance, Tula, et apprend qu'elle a en outre allaité Jeanne, qui est donc sa sœur de lait. Guillaume va trouver Tula, mais celle-ci, malade, vient de mourir.

Chapitre III Guillaume se présente dans la maison de la défunte. Il rencontre Jeanne et veille Tula avec elle à l'étonnement de la Grand'Gothe. Guillaume vient ensuite en aide à la jeune femme, qui est en butte aux persécutions de la Grand'Gothe, cupide et revêche. Guillaume se fait accompagner par Jeanne sous la pluie et tous deux trouvent un instant refuge au creux de gros rochers.

Chapitre IV