Neznaïko (en ) est le nom d'un conte populaire slave oriental et de son héros éponyme. Il figure en deux versions, assorties de variantes, dans les Contes populaires russes d'Alexandre Afanassiev, et était associé au conte-type AT 532, The Helpful Horse, « Le cheval secourable », intitulée simplement Neznaïko dans l'Index d'Andreev. Dans la classification Aarne-Thompson-Uther (2004), ce conte-type est regroupé sous la rubrique ATU 314, Goldener. Faisant intervenir un cheval magique, il partage des traits communs avec le conte de Sivko-Bourko.
Le surnom du héros, Neznaïko, lui est attribué parce qu'à toutes les questions, il répond « Je ne sais pas », soit, en , Nié znaïou.
Résumé (versions d'Afanassiev)
La double numérotation des versions renvoie à l'édition originale d'Afanassiev et à celle de 1958, préparée par Vladimir Propp.
Version principale 165a / 295
Le lieu de collecte de cette version est inconnu. thumb|left|Virgile, Astulf et Pégase, dans Paladin and Saracen de H.C. Hollway-Calthrop (1882 ; inspiré de L'Arioste). Un marchand veuf s'est remarié : sa nouvelle femme déteste IvanLe héros est donc ici Ivan-fils-de-marchand (koupetcheskyï syn), qu'on retrouve dans d'autres contes., le fils qu'il a eu de son premier mariage. Alors que le marchand s'apprête à partir commercer sur les mers, son fils lui demande de lui acheter « sa chance », sous la forme de la première bête qu'il croisera le lendemain à son réveil. Il s'avérera qu'il s'agit d'un poulain chétif et galeux. Le fils fait contre mauvaise fortune bon cœur, et tout en s'occupant des affaires de son père absent, il prend soin du poulain.
Un jour, il trouve son poulain sanglotantLe texte dit : « debout dans les larmes jusqu'aux chevilles ». Afanassiev indique une variante dans laquelle le poulain est debout dans le sang, la première fois jusqu'aux genoux, la seconde jusqu'au ventre, la troisième jusqu'au cou. et l'interroge : l'animal lui révèle que la marâtre, de connivence avec une sorcière, veut se débarrasser de lui par des moyens magiques. Il lui suggère, pour preuve, de faire courir devant lui son chien : celui-ci, à peine le seuil de la maison atteint, éclate en petits morceaux. La scène se répète avec un breuvage empoisonné, qu'Ivan jette par la fenêtre, faisant exploser le sol ; puis avec une chemise ensorcelée, qu'Ivan fait enfiler à un gamin qui en tombe mortCe motif rappelle celui de la tunique de Nessus de la mythologie gréco-romaine.. Lorsqu'Ivan lui enlève la chemise et la jette au feu, le gamin revit, mais le four éclate.
Au retour du marchand, la sorcière conseille à la marâtre de faire abattre le cheval, prétextant une maladie dont elle ne peut guérir que grâce à la bileEn (joltch'), d'une racine signifiant « jaune ». Selon les croyances populaires, la couleur de la bile, proche de celle de l'or, lui conférait des vertus magiques (note de Lise Gruel-Apert). de l'animal. Ivan demande à son père l'autorisation de caracoler une dernière fois sur le dos de l'animal, ce qui lui est accordé. Il en profite pour s'enfuir en compagnie du cheval, non sans faire parvenir à son père une lettre où il lui conseille, pour guérir sa femme, de se servir « du fouet à douze queues », procédé que le marchand expérimente avec succès.
Alors qu'ils s'approchent d'un troupeau de bovins, le cheval demande à Ivan de le libérer, tout en conservant trois crins de sa queue : faire brûler un crin lui permettra de faire apparaître aussitôt le chevalLe cheval utilise ici l'expression rituelle kak list pered travoï (littéralement : comme la feuille devant l'herbe), que l'on retrouve dans Sivko-Bourko et que l'on interprète comme « instantanément ».. Le cheval conseille à Ivan d'acheter aux vachers un taureau, de l'égorger, d'enfiler sa peau, de mettre sur sa tête sa vessie, et de répondre désormais à toutes les questions qu'on lui posera par : « Je ne sais pas ».
Lorsqu'Ivan parvient au bord de la mer, des mariniers, l'apercevant sous son affublement bestial, le questionnent, mais obtiennent pour seule réponse : « Je ne sais pas ». Ils le surnomment donc Neznaïko, puis le ramènent dans leur pays et le présentent au roi. Celui-ci n'obtient pas davantage d'explications de la part du jeune homme. Fatigué, le roi l'envoie servir d'épouvantail au jardinCet épisode est similaire à celui de la rencontre du roi et de Toutes-Fourrures, affublée de sa « peau de mille bêtes » et réfugiée dans un arbre creux..
thumb|right|upright=1.3|« On ne sait d'où, surgit son bon cheval dont le galop faisait trembler la terre. » (V.V. Vladimirov, Sivka Bourka). Un jour, un prince arabe, menaçant, exige du roi la plus jeune de ses trois filles : la guerre est déclarée. Neznaïko retire sa peau de bête, convoque son chevalIci encore, la manière d'appeler le cheval est quasi identique au passage correspondant de Sivko-Bourko. en faisant brûler l'un de ses crins, et l'enfourche. Le cheval magique l'emporte en volant « par-dessus la forêt immobile »Le cheval lui demande s'il faut l'emporter à mi-hauteur des arbres ou par-dessus la forêt, Ivan choisit la deuxième manière.. Il rejoint les rangs ennemis où il fait un carnageÀ partir d'ici, le conte se rapproche du style des romans de chevalerie, ou des bylines., sous les yeux du roi et de ses filles qui n'ont pas reconnu Neznaïko sous les traits du preux chevalier. Puis il s'éclipse, renvoie son cheval et reprend son rôle d'épouvantail à corbeaux. Par la suite, le prince arabe revient à la charge, mais son armée est à nouveau défaite par Neznaïko. Toutefois, celui-ci est blessé, et la fille du roi bande sa blessure avec son propre foulard avant qu'il ne disparaisse à nouveau.
Le roi fiance ses deux filles aînées à des princes « de bonne renommée » et organise une fête pour l'occasion. La plus jeune princesse, cependant, a remarqué Neznaïko, qui porte son foulard au bras, et finit par exiger de son père de l'épouser ; le roi y consent. Le prince arabe, qui n'est pas au courant de ce mariage, menace à nouveau le roi s'il ne lui accorde pas la princesse. Ivan, monté sur son cheval magique, le tue en combat singulier. Le roi découvre que le preux chevalier et l'épouvantail Neznaïko ne font qu'un. Il fait de lui son héritier, fait venir son père à la cour, et fait supplicier la marâtre.
Version 165a / 295 : variante thumb|left|upright=0.8|« Ses cheveux eurent aussitôt des boucles d'argent et des boucles d'or. » (Raphaël, Portrait de Bindo Altaviti). La première partie du conte est assez voisine de la version précédente.
Ivan prend congé de son père et part au galop dans la plaine. Il rend la liberté au cheval, et s'en va à pied, à travers une forêt profonde. Il y découvre un palais, demeure du dragon Tchoudo-Youdo, qui est absent : personne dans le palais, où pourtant un repas est servi. Ivan se rassasie, puis se dissimule derrière le poêle à l'arrivée de Tchoudo-Youdo. Celui-ci, qui a flairé « une odeur russe »Expression traditionnelle indiquant qu'un être de l'autre monde a détecté la présence d'un être vivant. En Europe occidentale (Bretagne notamment), elle est souvent remplacée par « une odeur de chrétien »., lui demande de se montrer, et le prend à son service. Le lendemain, le dragon s'envole pour vaquer à ses affaires, non sans avoir confié à Ivan ses clefs, mais en lui interdisant l'écurie, sous peine de mortMotif codifié C611 (« Forbidden chamber ») par Stith Thompson dans son Motif-Index of Folk Literature, et qui se retrouve dans La Barbe bleue notamment.. Ivan enfreint l'interdiction, et découvre un lion attaché devant un tas d'avoine, et un cheval devant un quartier de bœuf. Il restitue à chaque animal la nourriture qui lui convient, et ceux-ci lui permettent de découvrir un onguent magique dont il s'enduit la tête, provoquant la transformation de sa chevelure en or et en argent. Ivan quitte le palais du dragon, se revêt d'une peau de vache et se fait embaucher comme jardinier chez le tsar, mais se refuse à retirer sa chapka devant la princesse, qui s'en plaint à son père ; il prétend pour sa défense avoir la tête saleCe motif se retrouve par exemple dans le conte de Grimm, Jean de Fer (Der Eisenhans, KHM 136). C'est lui qui donne son titre au conte-type ATU 314, Goldener. (...).
Version principale 165b / 296
Cette version a été recueillie dans le gouvernement d'Arkhangelsk. Le style est plus héroïque, influencé par la poésie épique des bylines et des louboks. Barag et Novikov, dans leurs Notes, le qualifient de « tout à fait original » de ce point de vue, et le rapprochent par ailleurs d'un conte biélorusse du même recueil, Le Vieux de cuivre (voir Front-de-cuivre). thumb|right|upright=1.2|« Je-ne-sais-pas eut l'idée de changer de place les pommiers et autres arbres fruitiers. » (Verger de pommiers à Kolomenskoïe). Un vieux paysan a trois fils ; le troisième, Vaniouckha, est paresseux et un peu simplet. Vaniouchka décide de partir à l'aventure, après avoir réclamé à ses parents sa part d'héritage par avance. Il dépense tout en ripailles et beuveries dans les tripots et y gagne le surnom de Neznaïko parce qu'il affirme ne pas connaître son nom. Puis il se loue chez des marchands de bétail avec pour seul salaire la nourriture et la boisson ; mais il se contente de manger et de boire sans rien faire.
Il se loue ensuite pour surveiller les jardins du tsar, aux mêmes conditions. Une nuit, il décide de déplacer les arbres fruitiers, les déracine et les jette par-dessus le mur d'enceinteCet épisode semble être une déformation d'un motif classique : habituellement, c'est l'être hostile qui saccage le verger, et non le héros. Algirdas Greimas a étudié en détail dans Des dieux et des hommes (voir Bibliographie) un conte lituanien : Le Soleil et la Mère des Vents (repris de , 1973) dans lequel le héros est commis par la Mère des Vents à la garde d'un verger, dont des géants viennent arracher les pommiers. Le héros tue les géants et la Mère des Vents lui fait don de trois pommes de grande valeur pour le remercier., mais est épié par la plus jeune des trois filles du tsar. Au matin les jardiniers, furieux, le traînent devant le tsar. Il prétend que les arbres étaient mal plantés et, avec l'accord du tsar, remet tout en ordre la nuit suivante. En présence du souverain, il donne à chacune des trois princesses une pomme : une pomme trop mûre à l'aînée, une autre à point à la deuxième, et une dernière trop verte à la plus jeune. Le tsar comprend qu'il lui faut marier ses filles, et envoie des messagers par tout le royaume pour susciter des prétendants. Ceux-ci, princes et puissants guerriers, sont réunis pour un grand festin, au cours duquel les deux filles aînées se choisissent chacune un fiancé ; mais la troisième n'en trouve aucun à son goût. Le roi organise un second festin, avec cette fois des boïars et des marchands, mais encore une fois sans succès. Furieux, il décide alors de réunir les rustres, les idiots et les bouffons du royaume ; Neznaïko est parmi eux. La princesse le remarque et lui tend la coupe de vodka par laquelle elle le désigne comme son fiancé. Les trois mariages sont célébrés.
thumb|left|upright=0.8|Tête de Sarrasin, enseigne de pub anglais.