Djebel Irhoud ou Adrar N'Ighoud (en ), en ) , est un site préhistorique du Maroc, situé à environ au sud-est de Safi, dans la région administrative de Marrakech-Safi. Le site était exploité par une mine de barytine qui a éventré la colline et mis au jour une ancienne grotte, entièrement comblée au fil du temps par des dépôts sédimentaires.
Depuis 1960, le site a livré des ossements fossiles d’Homo sapiens, dont la datation est restée longtemps imprécise en raison de la destruction de la stratigraphie par l'activité minière, et du manque de méthodes de datation fiables dans ce contexte jusqu'à une époque récente. En 2017, grâce à la découverte de nouveaux fossiles, l'équipe des paléoanthropologues français Jean-Jacques Hublin et marocain Abdelouahed Ben-Ncer a publié une nouvelle datation d'environ avant le présent, qui repousse de plus de l'ancienneté précédemment attribuée à l'espèce Homo sapiens.
Historique vignette|redresse=1.5|Jean-Jacques Hublin sur le site de Djebel Irhoud (Maroc), pointant son index vers , éléments de crâne humain découverts .
En 1960, un ouvrier de la mine découvrit sur le site un crâne humain assez complet, noté . Il le remit au médecin-chef de la compagnie minière, lequel le transmit à son tour à un anthropologue de l'université de Rabat. Le paléoanthropologue français Émile Ennouchi intervint sur le site en 1961, et découvrit peu après un deuxième crâne moins complet, noté . Émile Ennouchi entreprit alors des travaux d'excavation importants pour mettre au jour les couches archéologiques à exploiter, profondément enfouies. En 1968, son équipe découvrit , une mandibule fragmentaire appartenant à un enfant de , puis en 1969 , un humérus juvénile, trouvé pour la première fois dans un contexte stratigraphique précis..
Émile Ennouchi publia en 1966 une datation par le d'au moins , ce qui correspondait à la limite permise par cette méthode, seule disponible à l'époque. En raison de l'outillage de type moustérien trouvé avec les restes humains et de certains caractères anatomiques, à l'époque mal compris, les fossiles ont d'abord été attribués à l'espèce Homo neanderthalensis.
La première époque de fouilles a livré en tout , , correspondant à quatre individus, deux adultes et deux enfants. Pendant de nombreuses années, aucun autre fossile n'a été trouvé sur le site. Une mission américaine lancée en 1989 n'a fait aucune découverte supplémentaire.
En 2007, une nouvelle datation directe uranium-thorium fut proposée par une équipe conduite par , basée sur l'analyse d', qui aboutit à un âge d'environ ., équivalent à celui de l'Homme de Herto, trouvé en Éthiopie en 1997 et publié en 2003.
Jean-Jacques Hublin, devenu en 2004 directeur du département d'évolution humaine de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, à Leipzig en Allemagne, et Abdelouahed Ben-Ncer, de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP) au Maroc, lancèrent une nouvelle campagne de fouilles en 2004. Ils purent explorer une zone de dépôts sédimentaires encore non dégradée par l'activité minière, où ils découvrirent, de 2007 à 2016, fossiles supplémentaires, , représentant au moins cinq individus, trois adultes, un adolescent et un enfant. Parmi cet ensemble de nouveaux fossiles, il convient de mentionner , rassemblant des éléments de crâne, et , une mandibule adulte quasi-complète. Les découvertes et analyses de l'équipe ont été publiées dans la revue britannique Nature en .
Paléo-environnement Sous climat relativement sec, l'environnement de Djebel Irhoud était relativement ouvert, couvert d'arbustes de manière assez disséminée, comprenant une faune d'équidés, bovidés, gazelles, rhinocéros et divers prédateurs.
Industrie lithique vignette|Outils lithiques trouvés à Djebel Irhoud.
Les outils de pierre trouvés sur le site sont de type moustérien, une culture lithique qui a longtemps été associée aux seuls Néandertaliens en Eurasie. Le Moustérien était en fait partagé par les différents groupes humains vivant en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et en Europe, à partir d'environ avant le présent. En concurrence avec le Moustérien, d'autres industries du Paléolithique moyen sont trouvées aussi dans ces régions, comme l'Atérien en Afrique du Nord, le Yabroudien au Moyen-Orient, ou le Micoquien en Europe centrale.
Morphologie
Les nouveaux fragments de la face trouvés depuis 2007 (la mandibule , des maxillaire et malaire gauches, des fragments de l'orbite et du torus sus-orbitaire) ont été projetés par imagerie virtuelle sur le crâne , auquel ils correspondaient sur le plan morphologique, ce qui a permis d'attribuer le crâne à la même population.. et ont apporté la principale contribution fossile à la reconstitution d'un crâne virtuel complet incluant la face et le neurocrâne.
Une analyse de la face en morphométrie 3D montre qu'elle se situe à l'intérieur de la variabilité de l'Homme moderne, malgré un bourrelet sus-orbitaire plus développé. En revanche, le neurocrâne d', qui sert de référence, a une forme plus archaïque, qui ne correspond pas à la forme globulaire d'un crâne d'Homme moderne, tout en restant différente des formes néandertalienne, d’Homo heidelbergensis, et d’Homo rhodesiensis.
La morphologie de la face ressemble à celle de l'Homme de Florisbad, un spécimen trouvé en 1932 en Afrique du Sud, daté en 1996 d'environ , et considéré aujourd'hui comme une forme archaïque d’Homo sapiens..
Datation
Deux méthodes de datation indépendantes ont été mises en œuvre qui convergent vers une datation moyenne d'environ avant le présent.
La méthode de datation par thermoluminescence a été appliquée à des vestiges lithiques trouvés dans les . Cette méthode exploite le fait que la charge radioactive contenue dans une roche est entièrement purgée par une forte source de chaleur, telle qu'un foyer. La roche enfouie réabsorbe ensuite lentement au fil du temps des ions ambiants. En chauffant à nouveau la roche pour libérer et pouvoir ainsi mesurer la charge radioactive accumulée, il est possible d'en déduire le temps écoulé depuis le dernier contact de la roche avec le feu.
Dans la , une gazelle découpée et travaillée pour récupérer la moelle des os était localisée près des vestiges d'un foyer. Des outils en silex utilisés pour décharner ou briser les os ont été échauffés par le foyer installé ensuite par-dessus.
Les mesures de thermoluminescence ont livré les datations moyennes suivantes : : ± ; : ± .
L'émail d'une dent de la mandibule a été daté de par la méthode de résonance de spin électronique.
Analyse
Les plus anciens restes reconnus d’Homo sapiens étaient jusque-là l'Homme de Kibish, avec deux crânes mis au jour en 1967 en Éthiopie et datés en 2005 de , et l'Homme de Herto, découvert en 1997 en Éthiopie et daté en 2003 de . L'Homme de Djebel Irhoud repousse donc de plus de l'ancienneté attribuée auparavant à l'espèce Homo sapiens.
Pour Jean-Jacques Hublin, les fossiles de Djebel Irhoud montrent qu'il existe un stade « Homo sapiens archaïque », déjà moderne au niveau de la face mais encore archaïque au niveau de l'encéphale. Jean-Jacques Hublin met en avant depuis cette découverte la théorie d'une émergence panafricaine de l'Homme moderne, qui ne serait pas limitée à un groupe humain précis ni localisée dans une région particulière d'Afrique, mais qui serait issue d'un chemin évolutif ayant associé depuis au moins l'ensemble des populations du continent africain. Cette vision est celle d'une origine multirégionale de l'homme moderne limitée au continent africain.
Des sites préhistoriques ayant livré une industrie lithique moustérienne ou du (équivalent du Paléolithique moyen en Afrique australe et orientale), datés entre avant le présent, sont trouvés dans de nombreuses régions d'Afrique, mais le plus souvent sans fossiles humains associés. Ils pourraient être liés à l'émergence d’Homo sapiens en Afrique.
Débat
Une étude des chercheurs Aurélien Mounier et , publiée en 2019 dans la revue Nature, envisage que les spécimens de Djebel Irhoud fassent partie d'une population d’Homo sapiens présente dans le Nord de l'Afrique et qui aurait pu contribuer par hybridation à la morphologie des Néandertaliens en Europe : ...
Divergences
La paléoanthropologue espagnole ., de l'université de Londres, ne reconnait pas l'attribution de ces fragments à Homo sapiens, soulignant l'absence d'un véritable menton et du contour frontal qui caractérise le taxon..
La paléoanthropologue argentine ., de l'université de Cambridge, s'interroge sur une définition du taxon sapiens qui ne prend pas en compte l'encéphale représenté par la forme de la voute crânienne : ..
Le paléoanthropologue américain ., de l'université de Pittsburgh en Pennsylvanie, n'est pas convaincu par l'attribution au taxon sapiens : .
Dans les médias
Un documentaire d'Olivier Julien (Bellota Films), diffusé sur Arte en 2020, et intitulé Homo sapiens, les nouvelles origines, retrace les différentes étapes de cette découverte..
Ce documentaire a été rediffusé le , toujours sur Arte. Bien reçu par la critique, il est présenté comme .. Dans le même article, le problème scientifique essentiel que pose cette découverte et son interprétation est résumé ainsi :
Ce qui renouvellerait l'argumentaire à l'appui de l'hypothèse d'une émergence progressive avec variations, et multirégionale dans l'ensemble de l'Afrique, de notre espèce Homo sapiens envisagée de façon plus diversifiée que le consensus scientifique ne l'a fait jusqu'ici. Comme le dit un des chercheurs interviewé dans le documentaire : .
Références
Voir aussi Articles connexes Origine africaine de l'Homme moderne Homme de Florisbad Homme d'Eliye Springs Homme de Kibish Homme de Herto
Liens externes
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