Le royaume d'Arménie ou Grande-Arménie (par rapport à l'Arménie Mineure) est fondé en 190 av. J.-C. par Artaxias , fondateur de la dynastie artaxiade. Connaissant son apogée sous le règne de Tigrane le Grand, il devient ensuite un enjeu entre Romains et Parthes, puis entre Romains et Sassanides. Au , son trône passe aux Arsacides, qui le conservent jusqu'en 428, date de l'abolition de la monarchie et du début du marzpanat.
Dynastie artaxiade
Naissance et expansion du royaume d'Arménie Ancienne satrapie de l'Empire perse achéménide (), l'Arménie passe au pouvoir d'Alexandre le Grand en 331 av. J.-C., puis de ses successeurs, pour faire partie du royaume séleucide, sous des souverains orontides (la Sophène et la Petite-Arménie, détachées, ayant leurs propres souverains). La défaite du roi séleucide face aux Romains à Magnésie du Sipyle Battle of Magnesia (190 BC) en 190 av. J.-C. redessine la carte politique du Moyen-Orient. Aux termes de la paix d'Apamée (188 av. J.-C.), Antiochos III ne peut plus intervenir au nord du Taurus, créant un vide politique que remplissent immédiatement de nouveaux royaumes indépendants. Dès 190 av. J.-C., le satrape d'Arménie Artaxias, auprès duquel s'est réfugié le Carthaginois Hannibal, fonde sur ses conseils la ville d'Artaxate (au sud de l'actuelle Erevan) sur les rives de l'Araxe, et en fait la capitale d'un royaume d'Arménie dont il se proclame roi, avec la bénédiction des Romains. Artaxias fonde ainsi la dynastie royale des Artaxiades qui règne sur le pays jusqu'au début du .
Situé dans une région montagneuse et difficile d'accès, le royaume d'Arménie occupe en Orient une position stratégique. À partir de son territoire, des attaques dévastatrices peuvent être lancées contre la Syrie septentrionale, la Cilicie, ou encore l'ouest de l'Iran (région de la Médie, autour d'Ecbatane). Les grandes puissances qui contrôlent ces régions menacées ont en revanche de grandes difficultés à pénétrer en Arménie, et encore plus à s'y maintenir de façon durable. C'est pourquoi, sans chercher à annexer directement ce royaume, elles s'efforcent pendant toute l'Antiquité de le neutraliser en contrôlant son aristocratie et surtout son roi. Cette aristocratie, en grande partie d'origine iranienne ou iranisée (un héritage de l'Empire achéménide), a des liens naturels avec celle de l'Empire parthe, puissance nouvelle dans la région, issue principalement du délitement de l’empire des Séleucides. Cet empire parthe est alors gouverné par la dynastie des Arsacides. Vers 110 av. J.-C., l’armée parthe défait l’Arménie ; Artawazd fut ainsi obligé de plier face à l’autorité du roi parthe Mithridate II. L'Arménie est alors contrainte de reconnaître la tutelle du souverain parthe sur son territoire, ainsi qu'elle doit donner des gages : on envoya donc comme otage - pratique courante dans l'Antiquité - le prince Tigrane en Mésopotamie, dans la région de Babylone. Cet éloignement n'est pas dénué d'avantages pour les rois vaincus : envoyant son neveu chez les Parthes, Artawazd neutralisait ainsi un rival potentiel. Gage de l’exécution du traité entre les Parthes et l’Arménie, Tigrane demeura en Mésopotamie pendant quinze ans : des journaux astrologiques, rédigés sur des tablettes cunéiformes par les prêtres du temple de Marduk à Babylone, attestent le séjour du « prince héritier » d’Arménie, ainsi que son retour en Arménie après la mort de son oncle. D'ordinaire, ces documents cunéiformes ne parlent que très peu des régions extérieures à la Mésopotamie : la mention qui en est ainsi faite est le signe que le retour de Tigrane en Arménie revêtait une dimension particulièrement forte.
Les années en tant qu'otage n'avaient cependant pas amoindri les ambitions du jeune Tigrane : bien au contraire, son expérience dans les cercles de cour et de gouvernement parthes avaient participé à sa formation en tant que futur souverain, et lui permirent de devenir un politique assez brillant, chose qu'il démontra lors de son retour en Arménie. Il monte en effet sur le trône en 95 av. J.-C., âgé de , et initia une politique de puissance régionale.
L'apogée du royaume d'Arménie : un empire régional au thumb|upright=1.7|Expansion maximale de l'Arménie sous Tigrane II. thumb|upright=1.7|Carte situant l'Osroène, l'Adiabène, la Gordyène (ou Corduène), la Sophène, la Commagène et l'Atropatène à l'époque de l'apogée de l'Arménie sous Tigrane II. Entre les années et , le roi arménien prit la tête d’un véritable empire qui arrêta l’avancée de Rome au Proche-Orient. Il est cependant négligé par l'historiographie romaine, comme par les historiens modernes.
Les sources à disposition des historiens sur ce roi et son règne reflètent pour l'essentiel le point de vue de Rome, présentant ainsi les guerres contre Tigrane comme un épisode des guerres mithridatiques où le roi arménien joue un rôle mineur par rapport à son allié du Pont, ennemi de Rome, . Pourtant Tigrane, pendant presque vingt ans, fut à la tête d’un empire aux dimensions plus que respectables, paré de l’épithète royale de « Grand » et du titre de « roi des rois », récupérant à ce titre une communication royale proche de celle de l'Empire perse mais aussi des autres souverains hellénistiques. Sa superficie en Asie occidentale était d'environ , soit dix fois la surface de 'Arménie actuelle.
Entre Rome et les Parthes donne au royaume d’Arménie une ampleur inédite. Après avoir cédé aux Parthes plusieurs territoires de son pays, Tigrane réussit à les convaincre que ses ambitions territoriales ne menaçaient pas directement leur alliance. Cependant, Tigrane avait aussi compris que ses chances étaient meilleures en tournant son regard vers l'Occident romain, où Mithridate VI du Pont commençait à étendre son influence en Asie Mineure, au grand dam de Rome. Tigrane établit rapidement un accord avec lui, qui fut scellé par son mariage avec Cléopâtre, fille de Mithridate. Cette alliance lui permit de mener par la suite une série de campagnes militaires qui aboutirent à l’occupation d’une bonne partie de l’Anatolie orientale, contrôlée par des rois amis de Rome, et de ce qui restait de l’empire des Séleucides, désormais en pleine décadence. Tigrane occupa d’abord le petit royaume arménien de Sophène, puis d’autres territoires en Anatolie. Ces différentes opérations militaires déclenchent ainsi la réaction des Romains qui interviennent sous la conduite de Sylla. Tigrane se tourne aussi contre les Parthes et s'avance en Médie jusqu'à Ecbatane (Hamadan, Iran) et en Assyrie jusqu'à Arbèles (l'ancienne Adiabène, présentement Erbil, Irak). En 83 av. J.-C., Tigrane envahit la Syrie et la Cilicie, à la requête même des cités grecques de ces régions, comme à Damas. Il fonde une nouvelle capitale qu'il nomma Tigranocerte (probablement au sud de Diyarbakır, Turquie). Au moment où le royaume séleucide s'écroule totalement, et où une nuée de chefs tribaux se disputent le Proche-Orient, l'Arménie apparaît donc à beaucoup comme la grande puissance capable de rétablir l'ordre et la sécurité.
Entre-temps, Mithridate, l’allié de Tigrane, avait multiplié les succès face à Rome, bouleversant l’équilibre stratégique de l’Anatolie. L’alliance avec l’Arménie ayant consolidé sa position, le roi du Pont avait trouvé d’autres soutiens auprès des cités d’Asie Mineure et de Grèce, qui se mobilisèrent contre les exactions romaines. Des massacres de citoyens romains, comme les vêpres éphésiennes, obligèrent Rome à intervenir par le biais d'une violente répression. Pour autant, Rome ne réussit pas dans un premier temps à conserver le contrôle sur la Méditerranée orientale. Les sources romaines mettent même en valeur Mithridate, relayant Tigrane au rang de personnage secondaire de cette histoire : Tigrane y est décrit comme arrogant, tyrannique, recevant les ambassades étrangères au travers un protocole démesuré impliquant des rois vassaux, symbolisant son pouvoir et son autorité.
Les Romains réagissent à nouveau aux exactions de Mithridate, dès 74 , et ce dernier est contraint de se réfugier auprès de Tigrane en 71 Ce dernier refuse de livrer son beau-père. L'Arménie est donc attaquée et vaincue en 69 av. J.-C. par Lucius Licinius Lucullus, qui prend Tigranocerte au terme d'un long siège coûteux en hommes pour Tigrane. Lucullus parvient ensuite devant Artaxate l'année suivante. Cette défaite provoqua la défection des alliés de Tigrane, l’obligeant à abandonner la Syrie et à renoncer à presque toutes ses conquêtes. La place forte de Nisibe, en haute Mésopotamie, fut prise par les romains malgré la défense organisée par Gouras, le frère de Tigrane qui gouvernait alors ce district du royaume, et malgré le talent de l’ingénieur militaire Callimaque. L’année suivante, en 68 , dans une nouvelle bataille près d’Artaxate, c'est l'aristocratie arménienne qui est décimée au combat.
En 66 av. J.-C., Pompée, fin diplomate et chef militaire brillant, venant d'écraser la piraterie en Méditerranée et à plusieurs titres plus redoutable que Lucullus, prend en main les expéditions romaines, et bat Mithridate, qui se suicide en 63. Dans la foulée, le fils de Tigrane se rend aux Romains, et trahit son père : Tigrane le Jeune fournissant des informations sur le pays, Pompée put alors marcher à son tour sur Artaxata. Pompée le laisse sur le trône, moins par respect pour l'âge de Tigrane que par stratégie : confiant dans la clémence du Romain, Tigrane avait décidé de capituler, il ne restait à Pompée qu'à se contenter d’accepter la soumission de Tigrane, de faire payer à l'Arménie un lourd tribut. Pompée faisait aussi preuve de prévoyance : entouré d'un bon conseil, notamment de notables grecs connaissant la région, il avait compris que déposer Tigrane le Grand au profit de son fils aurait eu pour principale conséquence de nuire à l'autorité royale du nouveau souverain, au profit de la noblesse arménienne, et donc d'une instabilité potentielle de la région en cas de crise de succession. Le royaume d'Arménie survit donc politiquement mais est réduit à son foyer historique, autour d'Artaxate. Tigrane le Grand, quant à lui, se maintient sur le trône jusqu'en 55
Désormais, les frontières de la « Grande Arménie » étaient fixées : sauf quelques intervalles, le royaume demeura indépendant jusqu’en 428
Tigrane le Grand, un souverain bâtisseur à l'identité mixte Au cours de son règne (95-55), et pour consolider son empire, fraîchement étendu en Syrie (Antioche) et en Mésopotamie (Nisibe, conquête de la Médie), Tigrane fit construire une capitale, capitale royale en Arménie méridionale, vers la Mésopotamie : Tigranocerte (littéralement la « ville faite par Tigrane »), dont le site archéologique correspond aujourd’hui au territoire du petit village d’Arzan, en Turquie.
Tigranocerte était dotée d’édifices de style hellénistique, comme un grand théâtre grec, connu par le biais de prospections aériennes et satellites. Cela peut être interprété soit comme l’indicateur d’une effective hellénisation du souverain et de sa vie de cour, soit comme un simple vernis d’hellénisme introduit dans un contexte oriental. À Tigranocerte, les éléments relevant de l’hellénisme étaient mêlés à de nombreux éléments plus typiquement iraniens mentionnés par les sources littéraires, tels que le complexe du palais avec son « paradis » (« jardin » en persan) destiné aux chasses royales. Le caractère hétérogène de la ville reflète le projet ambitieux de constituer un royaume multiethnique, gouverné par un roi qui se voulait en même temps hellénistique – un descendant d'Alexandre au fond – et iranien – héritier de l'empire Achéménide.