Le Visible et l'Invisible est le titre attribué au regroupement de notes de travail que le philosophe Maurice Merleau-Ponty avait rédigées en vue d'un ouvrage futur sur l'origine de la vérité, interrompu par son décès prématuré. Ces notes comportant environ manuscrites, rassemblées en vue de leur publication par le philosophe Claude Lefort, correspondaient, selon celui-ci, à l'introduction d'un ouvrage qui aurait pu avoir des dimensions considérables. Les indications laissées ne permettant pas d'imaginer le plan et la structure de l'œuvre définitive qu'aurait pu lui donner l'auteur, Claude Lefort de son propre chef, à la lumière de quelques indications s'est résolu à structurer le texte en trois chapitres suivi d'un dernier fragment plus précisément affecté au concept de « chiasme » et à des notes de travail diverses. Claude Lefort fait précéder l'œuvre d'un avertissement explicatif et le parachève d'une postface interprétative.
Mouvement général
Si la Phénoménologie de la perception a une architecture traditionnelle (œuvre académique: sensation, jugement, attention), dans le Visible et l'invisible on a l'impression d'une pensée qui s'improvise, qui cherche à se frayer un chemin. Dans les notes de travail en fin de l'ouvrage (VIp253), Merleau-ponty écrit remarqué par Marc Richir. C'est pourquoi Claude Lefort peut résumer l'intention de l'ouvrage .
Dans la recherche de la vérité, qui est l'objectif ultime du philosophe, la perception joue traditionnellement un rôle fondamental. Mais lorsque nous essayons d'articuler cette thèse ( (VIp17), c'est pourquoi pour faire face à son apparence indubitable, l'auteur substitue au terme de perception, celui de « foi perceptive ». Avec cet ouvrage il est question d'introduire c'est-à-dire de diriger le lecteur vers un domaine que ses habitudes de pensée ne lui rendent pas immédiatement accessible. Claude Lefort écrit : .
C'est sur l'analyse des différentes facettes de cette « foi perceptive » que Claude Lefort va s'appuyer pour articuler un plan qui n'avait pu être prévu par son auteur. Une première partie intitulée Réflexion et interrogation est consacrée à la formulation de cette « foi » face à la prétention de vérité de l' « attitude naturelle » et de la science qui croient ensemble à l'objectivité du monde. Une deuxième partie intitulée Interrogation et dialectique, écarte toute possibilité de prouver l'existence du monde à partir de raisons qui par définition présupposent cette existence. La troisième partie, Interrogation et intuition tient acquise l'existence du monde pour étudier son sens d'être. L'ouvrage proprement dit se termine par un texte, sur L'entrelacs et le chiasme , qui constitue un rajout disjoint du mouvement d'ensemble .
La foi perceptive La première phrase de l'ouvrage le visible et l'invisible de Merleau-Ponty s'énonce d'une façon condensée, comme un paradoxe . Ce qui veut dire que la sensation nous ouvrirait au monde lui-même, autrement dit à un monde qui ne peut être simplement subjectif alors même (c'est là que réside le paradoxe) qu'il ne saurait nous être étranger, puisqu'il n'est autre que cela que nous percevons souligne Renaud Barbaras. Dans l'attitude du « doute cartésien » le monde en général est présupposé, ainsi que la possibilité de découvrir dans les choses le vrai en soi. Merleau-Ponty change la problématique, il ne s'interroge plus sur l'existence mais sur le sens d'être du monde, son « phénomène », en écartant les idées naïves d'une alternative indépassable entre l'existence d'un « être en soi » ou d'un être qui ne serait que pour la conscience (VIp21). L'auteur découvre entre moi et le monde, entre mon corps et les choses comme entre mon corps et les autres un (VIp23). Pascal Dupond résume la conception ultime de Merleau-Ponty .
Les limites immédiates de la « foi perceptive » étant posées Merleau-Ponty examine ce qu'il en est de la science et plus généralement de la philosophie réflexive qui y ont leur fondement.
La foi perceptive et ses limites Sachant que, selon Merleau-Ponty, la (VIp207), il y aura une difficulté pour accomplir la réduction transcendantale que nous commande la « phénoménologie » qui en suspendant le « préjugé du monde» nous donne accès à l'événement pré-empirique de l'ouverture du monde. Merleau-Ponty étudie les obstacles de fait ou théoriques à la réalisation de cette réduction. Claude Lefort écrit dans sa postface .
Ainsi, . De même Merleau-Ponty (VIp24) met à jour l'indistinction entre le « sentant » et le « senti » relève Renaud Barbaras. Le philosophe relève deux types de confusion dans l'approche classique :
La confusion dans notre rapport aux choses : . (VIp23) cité par Étienne Bimbenet.
La confusion dans mon rapport aux autres : La foi perceptive pose l'existence d'un monde objectif et commun, or cette certitude s'avère intellectuellement injustifiable, alors même que (VIp27). Il y a par exemple écrit Merleau-Ponty (VIp90), .
Enfin, la perception ignore le sujet percevant : la pensée objective traditionnelle ignore le sujet concret de la perception. Elle l'ignore parce qu'elle lui substitue un penseur universel, théorique, le « spectateur détaché » note Pascal Dupond.
La foi perceptive et la réflexion
Partant de l'exigence de radicalité, l'auteur remarque (VIp144). Il lui faut chercher ce qu'est le monde, la vérité et l'être malgré l'enchevêtrement qui nous lie à eux. La réponse n'est pas auprès d'un « Être absolu » inatteignable mais vers (VIp145). L'auteur qui se pose la question conclut que l' « essence » qui dépend de l'expérienceL'eidos est connaissable comme l'invariant d'un étant assuré de son identité à soi à travers le flux de la variation imaginaire des transformations possibles En phénoménologie, la connaissance « eidétique » concerne l'essence des choses, et non leur existence. La réduction eidétique conduit du phénomène psychologique et de la connaissance empirique à l'essence pure. Tout individu possède un fonds eidétique, c'est-à-dire une essence que d'autres individus réels ou possibles possèdent. De même on définit des ensembles ou régions de l'être matériel qui possède un seul et même fonds eidétique, telle par exemple que la « région nature », qui relèvent d'une science eidétique régionale. L'eidos se distingue du concept kantien d'Idée qui fait référence à une essence idéale-, ne saurait être la question ultime (VIp147).
La « philosophie réflexive » ne nous permet pas de comprendre et de justifier la « foi perceptive » qui se veut au-delà des preuves. La philosophie ne peut pas se contenter de décrire, elle doit se donner pour tâche d'expliquer comment il peut y avoir . En justifiant à la fois la perception comme vision de la chose même et en même temps comme vision nous appartenant en propre différente de celle des autres, la « foi perceptive » entre dans une contradiction insoluble (VIp49). Merleau-Ponty recherche une dimension où cette discordance, entre le sentir et le senti, le sujet et l'objet s'abolirait. La solution phénoménologique qui jusqu'à lui tentait de résoudre ces antinomies par est récusée (VIp52).
(VIp53). s'interroge l'auteur. Pour la philosophie réflexive il est essentiel pour la clarté de l'analyse de nous replacer en un centre de choses à partir duquel on peut entreprendre de reconquérir après « réduction », tout ce que nous sommes. (VIp54). Cet effort est voué à l'échec dans la mesure où (VIp55). L'analyse réflexive est naïve en ce qu'elle se dissimule son propre ressort et que pour constituer un monde il faut avoir la notion d'un monde préconstitué, révélant ainsi une pensée en cercle (VIp56).
La foi perceptive et la science Le paragraphe consacré à ce rapport est explicitement titré (VIp31). Pour la science, (VIp31). La science n'arrive pas à se détacher de la « foi perceptive », c'est-à-dire (VIp46-47). Comme le souligne Claude Lefort
D'autre part, la science d'aujourd'hui peine à intégrer de nouveaux phénomènes liés aux relations entre l'observateur et l'observé ou qui n'ont de sens que pour une certaine situation de l'observateur (VIp32)-. C'est d'une manière artificielle qu'on essaie de les ramener à des principes connus-. La science s'est construite en excluant les prédicats qui viennent aux choses de notre rencontre avec elles (VIp31).
Il s'agit de comprendre en quel sens la nature forme un monde , ce qu'est le monde et (VIp47). Ce travail qui implique une nouvelle définition de ce qu'est un « corps »-., ne peut pas être effectué par la science pour la raison que ce monde elle le présuppose plutôt qu'elle ne le thématise (VIp47).
L'interrogation et la dialectique Merleau-Ponty demande, si à l'instar des autres croyances, il pourrait être fondé de s'interroger sur les raisons de cette croyance au monde. La croyance aux choses comme au monde, libérée de toute sujétion, et de tout préjugé ne pourrait être que l'apanage d'un « sujet absolu » qui n'aurait aucune part au monde ou d'un Être-sujet qui nous (VIp76).
Merleau-Ponty réfute le projet de vouloir expliquer rationnellement cette vison des choses, cette question ne voulant rien dire puisque le monde et nous sommes donnés en deçà de la distinction du possible et de l'impossible qui implique un dénuement que notre expérience récuse, note Claude Lefort. Il suffit pour rendre cette réflexion possible d'une (VIp77). Ce n'est pas mon acte de perception qui est constitutif du sens de la chose (VIp77). La question du langage Pour Merleau-Ponty, la philosophie ne saurait se ramener à une analyse linguistique qui supposerait que le langage a son évidence en lui-même, et que par exemple la signification du mot « monde » ou « chose » n'offre en principe aucune difficulté (VIp131)(VIp132). Dans le Visible et l'invisible, le langage qui ambitionne de courir tout droit à l'« Idée » rationnelle (au sens platonicien) de Vérité et par là passe outre nos différences est qualifié par l'auteur, de « coup de force ». écrit Étienne Bimbenet. Cependant, , (au nom de la science par exemple)(VIp132)Un tel langage (VIp167).
La question de la vérité La philosophie n'espère pas dans une vérité car elle est ni une connaissance, ni une prise de conscience mais la poursuite d'une interrogation (VIp137). (VIp140)
Le rapport à autrui La certitude d'accéder aux choses s'accompagne de la certitude d'accéder au même monde que perçoivent les autres. La certitude d'un monde qui nous soit commun est en nous l'assise d'une sorte de vérité ». Elle est « lien ombilical » qui nous relie à l'Être. Même si la perception du monde par les autres ne saurait entrer en compétition avec celle que j'ai moi-même (VIp85). Cette confrontation avec les autres remplace le « pêle-mêle » du monde auquel nous serions solitairement condamné par (VIp91).
L'auteur consacre de longs développements à surmonter l'antinomie que révèle le rapprochement de ces perspectives indépendantes. (VIp91). cité Par Étienne Bimbenet.
Le chiasme ou entrelacs De ce dernier chapitre, Marc Richir a écrit, . Merleau-Ponty y est toujours guidé par l'espoir d'un retour à l'expérience originaire avec le monde. Marc Richir, parle d'une recherche de , ce qui implique un regard purifié des préjugés et des évidences. Or nous accordons d'emblée une valeur indubitable au visible en soi, (VI173) alors même que c'est de notre seul regard qu'il tire sa première preuve d'existence (VIp173). La frontière entre mon corps et le monde n'a pas de sens ontologique juge Merleau-Ponty. En raison de cette appartenance du corps au monde, l'auteur, tire cette conclusion essentielle, qu'il est possible d'étendre à l'ensemble de l'être, le mode d'être charnel du corps. écrit Marc Richir. D'où la formule de Merleau-ponty . La chair (VIp184), .
L'ontologie de Merleau-Ponty