Alphonse Kann, né le à Vienne et mort le à Londres, est un amateur d'art et un grand collectionneur franco-britannique, qui fut un ami d'enfance de Marcel Proust et le conseiller de nombreux marchands et collectionneurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, sa collection fut une des quatre plus importantes collections françaises pillées par les nazisI. Le Masne de Chermont et D. Schulmann, Le pillage de l'art en France pendant l'occupation, Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, Paris : La Documentation française, 2000, .. La majeure partie des pièces, en particulier les peintures, fut retrouvée et restituée après-guerre, soit à lui-même, soit à son ami et colégataire, Peter Pitt-Millward, soit à ses neveux Warin et BokanowskiVente Hélène Bokanowski, ses autres frères et sœurs ayant été mis de côté sans raison Henri Charles Kann - Olga Kann; Artcurial, 22 février 2017.

Biographie Alphonse Kann est né le à Vienne (Autriche-Hongrie) dans une famille juive originaire de Francfort. Son père, Ludwig (1843-1900), est banquier. Sa mère est née Émilie Stiebel (1849-1897). L'un de ses oncles est William Kennett Loftus, installé à Londres, et qui fut archéologue. Il est un parent de Maurice Kann et de Rodolphe Kann (son grand-père, Abraham Hirsch-Kann (1814-1861) est cousin issu de germain de Rodolphe et Maurice Kann), d'importants collectionneurs d'art vivant entre Paris et Vienne, dont les collections sont dispersées en 1907 et qui comprenaient entre autres douze Rembrandt dont un portrait de Titus van Rijn, désormais exposé au Kunsthistorisches Museum D'Alphonse à Hélène Kann. La Passion de l'art en héritage, Paris, Arcurial, 22 février 2017, — témoignage issu d'un texte retrouvé à la bibliothèque Jacques Doucet, fonds Marcel Jouhandeau (INHA)..

Vers 1875, sa famille vient s'installer à Paris. Un frère, Émile, naît en 1876. Suivi par Olga, Lucie, et le petit dernier Henri Kann. Elève au lycée Condorcet où il décroche un premier prix de grec et de latin. Il y est le condisciple de Marcel Proust : l'amitié entre eux est solide, au point que l'écrivain en fait un des modèles de Charles Swann dans À la recherche du temps perdu. En revanche, Kann n'aime pas Robert de Montesquiou, un autre intime du jeune Marcel. Après le baccalauréat, Kann part vivre chez ses cousins installés à Londres pour se former à la finance puis se lance dans le monde des affaires. Il est naturalisé britannique en 1894R. Cusimano et D. Schulmann, "L'Homme à la guitare" de Georges Braque, Mémoire du Musée national d'art moderne, 2008, .. Sa mère, qui est très liée à Jules Barbey d'Aurevilly, est l'une des victimes de l'incendie du Bazar de la Charité le .

À Paris, il fréquente le salon de Pauline Ménard-Dorian , où se croisent Proust, Boni de Castellane, Émile Zola, Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt, puis plus tard Max Jacob, Jean Cocteau, le peintre Eugène Carrière, le musicien Érik Satie, etc. vignette|Le Mûrier (1889) de Vincent Van Gogh : acquis par Kann en 1928 sans doute chez Ambroise Vollard (Norton Simon Museum). Âgé de trente ans et alors que son père vient de mourir, il se retire des affaires et se consacre à ses collections, comme ses parents avant lui. Il possède aussi bien des œuvres d'art du XVII et du XVIII siècle, que des primitifs italiens, des bronzes, des toiles de Manet, Cézanne, Van Gogh. Il se tourne de plus en plus vers les modernes, et vers 1910, il acquiert des toiles de Picasso et des cubistes. Il conseille la galerie Bernheim-Jeune, puis Paul Guillaume. Son œil est sûr, et son expertise, reconnue.

Vers 1922 ou 1924, il décide de quitter son appartement de l'avenue Foch pour Saint-Germain-en-Laye où il aménage rue des Bûcherons un hôtel particulier datant du XVII siècle : le lieu est rempli d'objets anciens, céramiques et marbres grecs, sculptures et chapiteaux médiévaux, faïences et verres Renaissance, statuaires asiatiques. Les murs sont couverts de tableaux : Siècle d'or espagnol, impressionnistes français, cubistes.

Il acquiert également un ancien couvent situé à Capri D'Alphonse à Hélène Kann. La Passion de l'art en héritage, Paris, Arcurial, 22 février 2017, .. En , une partie de sa collection de tableaux est dispersée lors d'une vente à l'American Art Association (New York) The Alphonse Kann Collection, catalogues en ligne sur Archive.org.. Durant ces années-là, il fréquente André Breton, André Derain, Salvador Dali, Roland Penrose, Charles et Marie-Laure de Noailles, qui séjournent à Saint-Germain-en-Laye.

En 1938, il s'installe à Londres et laisse ses collections à son hôtel de Saint-Germain-en-Laye. Dans son cercle de relations britanniques, on peut citer le collectionneur et historien du cubisme , qui enquêtera après-guerre sur la spoliation de la collection Kann Centre des archives diplomatiques de La Courneuve, 209SUP/377/1, lettre de Douglas Cooper au président de la Commission de récupération artistique Albert Henraux, 16 décembre 1945..

Une collection pillée et partiellement restituée vignette| Peter Pitt-Millward photographié chez Alphonse Kann à St Germain-en-Laye, v. 1930/1938Centre des archives diplomatiques de La Courneuve, 209SUP/983.

Dès l'été 1940, sa propriété est occupée par les nazis et la plus grande partie des œuvres est saisie. À partir de l'automne 1940, le service Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, spécifiquement chargé de procéder aux spoliations de biens culturels s'installe à Paris, au musée du Jeu de Paume, et commence à inventorier les collections juives confisquées les semaines précédentes. L'inventaire de la collection d'Alphonse Kann totalise piècesArchives du ministère des Affaires étrangères, La Courneuve, carton 209SUP/95. Certaines des œuvres sont destinées au Führermuseum, d'autres à Hermann Göring, tel un Portrait de femme du Nancy Yeide, Beyond The Dreams of Avarice : The Hermann Goering Collection, Dallas : Laurel Publishing, 2009, .. Certains toiles modernes d'Honoré Daumier, Edouard Manet, Edgar Degas, Paul Cézanne, Georges Braque, Henri Matisse sont échangées par les hommes de main de Göring contre des tableaux anciens ou bien sont revendues à des marchandsNancy Yeide, Beyond The Dreams of Avarice : The Hermann Goering Collection, Dallas : Laurel Publishing, 2009, ..

Ses biens immobiliers ainsi qu'un reliquat de ses collections restées à Saint-Germain-en-Laye qui n'avaient pas été transférées par les Allemands sont saisis par le Commissariat général aux questions juives (CGQJ)I. Le Masne de Chermont et D. Schulmann, Le pillage de l'art en France pendant l'occupation, Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, Paris : La Documentation française, 2000, .. Le CGQJ nomme un administrateur provisoire, Élie Pivert, qui fait procéder à la vente de ce reliquat à l'Hôtel Drouot, en . Sous le marteau du commissaire priseur, maître Blond, 199 œuvres sont adjugées pour un total d'un million de francs.

vignette| Photographie prise vers 1942 de peintures entreposées au Jeu de Paume et en attente d'être échangées : on distingue plusieurs œuvres de la collection d’Alphonse Kann dont, à droite, un grand baigneur de dos, de Paul Cézanne, au-dessus d’une œuvre de Fernand Léger, et au fond, les Dahlias au vase rose d'André Bauchant — Centre des archives diplomatiques de La Courneuve, 209SUP/991.

Les œuvres de la collection Kann, photographiées et très connues du milieu de l'art, sont plus facilement identifiables que d'autres collections juives spoliées moins célèbres. La majeure partie de la collection est donc retrouvée et restituée après-guerre par les services français de récupération artistique. En 1947, un peu plus de 700 pièces sont restituéesCentre des archives diplomatiques de La Courneuve, 209SUP/3.. Kann meurt l'année suivante à Londres. Il laisse comme héritiers Peter Pitt-Millward, Michael Stewart et ses neveux Bokanowski"L'Homme à la guitare" de Georges Braque, R. Cusimano - D. Schulmann, Mémoire du Musée national d'art moderne, 2008, .. D'autres œuvres leur furent restituées dans les années qui suivirent la mort de KannArchives du ministère des Affaires étrangères, La Courneuve, carton 209SUP/3..

La collection Kann après 1948 Quarante ans plus tard, à la suite de la parution de l'essai du journaliste portoricain Hector Feliciano, Le Musée disparu, en 1995, la question des spoliations antisémites de la Seconde Guerre mondiale reparaît dans le débat public. Les héritiers d'Alphonse Kann entreprennent des recherches et, pour les œuvres qu'ils ont pu localiser, des démarches de restitution. Plusieurs œuvres rapatriées d'Allemagne après-guerre et mises en dépôt dans les musées français sont identifiées, et sont restituées aux dates comme suit : un paysage d'Albert Gleizes (R1P), en Base MNR-Rose Valland R1P. un dessin de François-Marius Granet, Mort de Nicolas Poussin (REC97), le Base MNR-Rose Valland REC97 ; https://www.la-croix.com/Archives/1998-03-18/Le-Louvre-restitue-un-dessin-aux-heritiers-d-Alphonse-Kann-_NP_-1998-03-18-454687]. un dessin de Francis Picabia, Enfant au cheval (R1D), en Base MNR-Rose Valland R1D. un vitrail du siècle (OAR518), le Base MNR-Rose Valland OAR518. un tableau de Pablo Picasso, Tête de femme (R16P), le Base MNR-Rose Valland R16P ; Le Journal des Arts, 18 avril 1997 une estampe de Paul Cézanne, Baigneurs (MNR633), le Base MNR-Rose Valland MNR633.

Pour les autres œuvres conservées dans les collections publiques françaises, un accord d'indemnisation est signé entre les pouvoirs publics et les ayants droit Kann en 2005 « L'Homme à la guitare reste à Paris », dans Journal des arts, 2 décembre 2005..

Pour les œuvres conservées en mains privées ou dans des institutions étrangères, l'enquête se poursuit. Une toile, Fumée au-dessus des toits, de Fernand Léger datant de 1911, ne fut restituée aux héritiers Kann qu'en 2008 par le Minneapolis Institute of Arts, après plus de onze ans d'enquêtes et de procédure « MIA returns painting stolen by Nazis », par Mariane Combs, MPR News, 30 octobre 2008..

Une vente publique comportant des œuvres provenant de la collection Kann, et restituées après-guerre, D'Alphonse à Hélène Kann : la passion de l'art en héritage, a eu lieu chez Artcurial, organisée et dirigée par Astrid Guillon, le D'Alphonse à Hélène Kann : la passion de l'art en héritage, vente Artcurial, mercredi 22 février 2017, Paris : Artcurial, 168 p..

Témoignages

– Adolphe Basler, La Peinture… religion nouvelle (1926)

– Pierre Loeb, Voyages à travers la peinture (1946)

– Germain Seligman, Merchants of art: 1880-1960. Eighty years of Professional Collecting (1961)

Notes et références

Annexes Articles liés Liste des restitutions d'œuvres d'art spoliées par les nazis collections Maurice Kann et Rodolphe Kann, ses cousins.

Bibliographie René Gimpel, Journal d'un collectionneur marchand de tableaux, préface de Jean Guéhenno, Calmann Lévy, Paris, 1963 — lire à la date du .

Liens externes

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