Le centre d'extermination de Bełżec () est le premier des trois centres destinés à l'extermination des Juifs d'Europe dans le cadre de l’Aktion Reinhard, avant la mise en service de Sobibór et Treblinka, dont il constitue le prototype. Il est aussi le premier à être doté de chambres à gaz fixes construites à cet effet. En activité de à , soit pendant dix mois, il est le théâtre du gazage de , majoritairement juives et Roms. Il se situe à côté de la petite ville de Bełżec en Pologne, dans le département de Lublin, au nord-ouest de Lwów.

Dirigé par Christian Wirth, qui met en place une culture et des pratiques fondées sur une extrême violence, il permet de tester puis de roder le travail forcé de certains déportés, les , au cœur même du processus d'extermination et de compenser la faiblesse de l'effectif SS par l'appel à des gardiens supplétifs formés à Trawniki. Preuve de la redoutable efficacité mortifère du camp, moins d'une dizaine de survivants sont identifiés après-guerre.

Création et organisation Origine

Le , Heinrich Himmler se rend à Lublin et y rencontre le Odilo Globocnik, adjoint direct du , Friedrich-Wilhelm Krüger, afin de préparer la transformation du district de Lublin en bastion de la police et de la SS, en évacuant la population polonaise et juive pour « germaniser » la région, puis à terme tout le Gouvernement général de Pologne ; lors de cette réunion, il donne l'ordre à Globocnik de construire un nouveau camp à Majdanek. Selon l'historien Richard Breitman, il est vraisemblable que les deux hommes ont évoqué lors de cet entretien la déportation des Juifs vers un système de camps de concentration et d'extermination. En , Himmler et Philipp Bouhler, chef de la chancellerie du Führer, envisagent de mettre sous les ordres de Globocnik une partie du personnel spécialisé dans les gazages, inactive depuis l'arrêt de l’Aktion T4, afin de l'affecter au massacre de Juifs.

Le , soit trois mois avant la conférence de Wannsee du , Himmler, Globocnik et Krüger se mettent d'accord sur la création d'un centre d'extermination à Belzec. Début novembre une centaine de fonctionnaires de l'Aktion T4 sont envoyés sur place pour travailler avec Globocnic et Adolf Eichmann sur la conception et la construction du camp . Avec les deux autres centres d'extermination de l'Aktion Reinhard, à Sobibór et à Treblinka, ces centres de mise à mort sont destinés à l'assassinat des quelque qui vivent dans le Gouvernement général de Pologne. Selon la chronologie établie par Édouard Husson, la décision de créer un centre d'extermination à Belzec précède , qu'il date de début .

Choix du lieu et construction upright=1.25|vignette|gauche|Localisation des centres d'extermination nazis en Pologne.

Comme Sobibór et Treblinka, Belzec est choisi en raison de son isolement, de la proximité des voies ferrées (il est construit à moins de de la gare existante) et de la présence d'importantes communautés juives dans les environs ; le centre est ainsi situé dans le district de Lublin, ville où se trouve l'un des plus grands ghettos de Pologne. Son emplacement, au voisinage des territoires occupés par l'Union soviétique, permet également d'entretenir l'illusion que les Juifs disparus sont déportés dans des camps de travail à l'Est. Par ailleurs, le centre est construit à l'emplacement de fortifications frontalières bâties en 1940 et dotées de fossés antichars pouvant permettre d'ensevelir les corps des victimes.

Situé sur l'emplacement d'un camp de travail forcé pour les Juifs du ghetto de Lublin, actif durant une bonne partie de l'année 1940, Belzec est conçu comme un prototype permettant de déterminer la meilleure technique de massacre à grande échelle et d'estimer la capacité des chambres à gaz, afin d'acquérir de l'expérience pour construire d'autres centres d'extermination, en tenant compte des résultats obtenus.

Courant , les autorités SS prennent contact avec l'administration communale de Belzec pour que vingt travailleurs polonais réquisitionnés soient mis à leur disposition. Les SS choisissent l'emplacement précis pour la construction du centre et les travaux débutent le , sous la direction de Josef Oberhauser. Belzec inspirera la conception des centres de Sobibór et Treblinka, tous trois construits selon le même modèle . Les travaux s'achèvent courant ou début et de guerre soviétiques, libérés de captivité pour participer aux activités du camp, posent une voie ferrée à écartement étroit et une clôture ; après le renvoi des travailleurs polonais, un groupe de Juifs provenant des ghettos avoisinants, dont des travailleurs qualifiés, tels que des charpentiers, maçons et forgerons, est affecté à la poursuite des opérations de construction. En et , le site est ceinturé de miradors et fin , les bâtiments et installations nécessaires au processus d'extermination sont terminés et opérationnels.

vignette|upright=1.5|Le centre d'extermination après son extension. Mesurant de long sur de large et comprenant un quai de chemin de fer, le centre est entouré d'une double clôture de barbelés de trois mètres de haut entrelacés de branches d'arbres. Il est divisé en deux secteurs.

Certains bâtiments sont situés à l'extérieur du périmètre du centre : les gardes SS sont tout d'abord logés dans trois maisons à proximité de la gare, à environ du centre, au voisinage immédiat de quelques maisons de Polonais habitant le village ; les gardes sont par la suite regroupés dans des bâtiments situés en face de la gare. Les biens volés aux victimes sont stockés dans l'ancien dépôt de locomotives, vers lequel ils sont acheminés par une voie de chemin de fer à écartement étroit, dans des wagons poussés par des , au départ du centre de regroupement situé dans le ; la laverie du centre est également située dans le village à proximité du pont sur le fleuve.

Le est destiné aux tâches annexes et préparatoires au processus d'extermination. Il est subdivisé en deux sections : la plus petite regroupe les bâtiments administratifs et les logements des , tandis que le secteur d'arrivée des déportés occupe la plus grande portion. S'y trouvent aussi les logements et ateliers où travaille une partie des , des hangars pour l'entreposage des bagages et objets de valeur, les salles de déshabillage et celle où l'on rase les cheveux des femmes.

Le , séparé du par une clôture de barbelés, regroupe les installations d'extermination. Il comporte un bâtiment rudimentaire en bois divisé en trois compartiments, soit autant de chambres à gaz, les fosses communes et un baraquement pour les chargés d'extraire les corps des chambres à gaz et de les enfouir dans les fosses. Pour passer du au , les victimes doivent emprunter un couloir large d'à peine deux mètres bordé de barbelés de de haut et dissimulés par une clôture de branchages empêchant les déportés de voir à l'extérieur : il est surnommé le boyau () ou l'écluse (). Le camouflage constitue un élément essentiel et doit convaincre les Juifs qu'ils se trouvent dans un camp de transit avant d'être envoyés dans un camp de travail.

Entre mi-juin et mi-, les activités d'extermination sont temporairement suspendues : les chambres à gaz en bois sont détruites pour être remplacées par un bâtiment en béton nettement plus grand, comportant six chambres à gaz, ce qui permet d'augmenter significativement le nombre de victimes gazées quotidiennement. Cet accroissement de la capacité du centre fait suite à une réunion entre Viktor Brack et Odilo Globocnik, début , réunion au cours de laquelle, selon le témoignage de Josef Oberhauser qui y assiste également, Globocnik est informé du plan d'extermination totale des Juifs.

Les exécuteurs Le personnel allemand vignette|upright=1.5|alt=Groupe de soldats portant de longs manteaux devant une maison blanche|Membres du personnel SS en 1942. Sur cette photographie prise à l'extérieur du centre, on peut notamment reconnaître Lorenz Hackenholt, le troisième à partir de la droite (et aussi le plus proche du photographe). vignette|gauche|upright=0.8|Christian Wirth. La construction du centre s'effectue sous le commandement de Josef Oberhauser et est concrètement supervisée par Richard Thomalla. Une fois celle-ci terminée, Christian Wirth devient le premier commandant du centre, à partir de la deuxième quinzaine du mois de . Gottfried Schwarz, dont la cruauté vaut bien celle de Wirth, est commandant-adjoint, assumant la responsabilité du , tandis que Josef Oberhauser, officier d'ordonnance, occupe la troisième place de la hiérarchie du centre.

Comme tous les membres des gardes SS, Wirth dépend à la fois de Viktor Brack responsable des affectations et des soldes et d'Odilo Globocnik sur le plan opérationnel. Il est considéré par ses subordonnés comme le « maître absolu » du centre : il donne directement des ordres détaillés à tout le personnel SS et en surveille personnellement la bonne exécution.

Wirth a été choisi en raison de son expérience dans des opérations d'extermination, dans le cadre de l’Aktion T4, campagne d'assassinat à grande échelle des handicapés mentaux et physiques en Allemagne. C'est sur la base de ces activités qu'il conçoit le processus de gazage à Belzec, en combinant les chambres à gaz fixes utilisées lors de l’Aktion T4 et l'utilisation de gaz d'échappement d'un moteur pour asphyxier les victimes, mise en pratique à Chełmno. S'il expérimente brièvement l'utilisation de bouteilles de monoxyde de carbone, il y renonce, notamment en raison des problèmes logistiques, préférant l'utilisation d'un moteur qui ne nécessite qu'un approvisionnement en carburant plus facile et plus discret.

Wirth vérifie systématiquement la bonne exécution de ses ordres sur place en se rendant tant au qu'au , et va jusqu'à participer personnellement, de temps à autre, à toutes les étapes du processus d'extermination, usant de sa cravache sur les déportés, mais aussi sur les SS et les , poussant les déportés vers les chambres à gaz à travers le « boyau » ou expliquant aux SS comment fusiller les déportés incapables de suivre le rythme du processus de gazage. L'extrême brutalité de Wirth a un impact considérable sur le fonctionnement du centre et s'étend aux SS et aux , qui en usent en permanence, par imitation ; le successeur de Wirth, Gottlieb Hering, s'aligne sur le comportement et la méthode de commandement de Wirth, même s'il ne suscite peut-être pas la même terreur chez ses subordonnés.

La garnison SS comporte vingt à trente hommes, majoritairement d'anciens participants à l’Aktion T4 affectés à différentes tâches liées au processus d'extermination et à la gestion du centre. Ces hommes contrôlent directement les opérations d'extermination, de l'arrivée des convois au gazage, et à l'assassinat par balle des déportés incapables de se déplacer. Comme dans le cadre de l', tous doivent signer une déclaration de confidentialité les engageant pendant et après leur service au centre.

Lorsque Wirth est nommé inspecteur des trois centres d'extermination de l'opération Reinhard en , Gottlieb Hering lui succède comme commandant du centre, en gardant Schwarz comme adjoint.

Les supplétifs de Trawniki

vignette|Passage en revue des volontaires par le commandant du camp de Trawniki, Karl Streibel. Le reste du personnel du centre, soit environ , est constitué de détachements de prisonniers de guerre soviétiques « libérés », , essentiellement d'origine ukrainienne, mais aussi en provenance d'autres républiques soviétiques, des pays baltes ou de Russie ; ce groupe comporte également des qui bénéficient d'une plus grande confiance de la part des Allemands. L'effectif varie en fonction des besoins, passant de 90 à 100 gardiens au début des activités du centre, puis à 120 ou 130 hommes lors de l'intensification des exterminations, pour être réduit à 60 ou 70 (gardes) au moment du démantèlement du centre.