La croisade d'Henri le Despenser (ou croisade de l'évêque de Norwich, parfois seulement croisade de Norwich) est une expédition militaire conduite par l'évêque anglais Henri le Despenser en 1383 pour assister la ville de Gand dans son combat contre les partisans de l'antipape Clément VII. Elle a lieu pendant le Grand Schisme d'Occident ainsi que pendant la Guerre de Cent Ans qui oppose l'Angleterre et la France. Tandis que la France soutient Clément VII, qui est établi à Avignon, les Anglais soutiennent le pape Urbain VI à Rome.

Populaire à l'époque parmi les couches basses et moyennes de la société, la croisade d'Henri le Despenser : . Parmi les critiques contemporains, on compte John Wyclif et le chroniqueur Jean Froissart, qui accuse ses chefs d'hypocrisie.

Causes de la croisade Rébellion de Gand La bataille de Roosebeke, remportée en 1382 par le comte de Flandre Louis de Male sur les villes flamandes révoltées, n'a pas mis fin au ressentiment de ces dernières : plusieurs ont été pillées, y compris des cités ayant soutenu Louis de Male . Courtrai subit la vengeance des Français : ceux-ci n'ont pas pardonné à la ville d'avoir abrité dans son église Notre-Dame les éperons laissés par les Français vaincus lors de la bataille des Éperons d'or en 1302. La ville est brûlée, malgré les appels à la clémence de Louis de Male. Bruges et Gand doivent se soumettre. Mais rien n'est réglé, les vieilles haines demeurent vives, le sort de Courtrai émeut la Flandre. Rentré en France, Charles VI entreprend de restaurer l'autorité royale, en soumettant les villes qui ont montré de l'intérêt pour les communes flamandes révoltées. Il désarme la commune de Paris, dissout les confréries, abolit les privilèges de la ville, fait exécuter des personnes rebelles à son autorité, multiplie les impositions. Rouen, Reims, Troyes, Orléans subissent le même sort. Ces mesures soulèvent l'indignation en Flandre dont les villes ressentent ces mesures comme une menace pour leur devenir.

Louis de Male se montre lui aussi très maladroit. Il se sent humilié par le fait d'avoir eu besoin des Français pour venir à bout de la révolte des villes flamandes. Il imagine donc de restaurer son autorité en exigeant que toutes les communes de Flandre, sans distinction entre les cités rebelles et les fidèles, lui livrent leurs chartes de privilèges . Les communes s'exécutent en déposant leurs archives mais ressentent une amertume certaine et se sentent menacées. Dans les villes restées loyales, l'incompréhension est grande d'être traitées sans davantage d'égards. Ces éléments, ajoutés à la lassitude de la guerre et à la crainte des destructions, vont conduire plusieurs villes de Flandre à n'opposer guère de résistance lorsque les Anglais se présenteront. Déjà, à peine Charles VI est-il sorti du comté de Flandre que Gand recommence à concentrer les mécontents et reprend les contacts avec l'Angleterre. Le contexte plus général de la Guerre de Cent Ans fait que l'Angleterre ne peut que se satisfaire de ces éléments et montrer une oreille complaisante aux récriminations venues de Flandre, tout en se préparant à saisir la moindre occasion d'assurer le succès de ses revendications sur le trône de France. Il ne manque plus qu'un prétexte : il vient de Rome.

Schisme de la chrétienté

Dans la chrétienté de l'époque sévit le Grand schisme d'Occident, qui voit deux papes se disputer le rôle de chef de l'Église : Urbain VI, élu à Rome en , et Clément VII, élu par le collège des cardinaux à majorité française six mois plus tard, en réaction à l'autoritarisme d'Urbain VI dont les Français rejettent l'élection au motif qu'elle leur a été arrachée de manière non libre sous la pression de la population en insurrection. Dès lors, l'Église se déchire et avec elle l'Occident : selon leurs intérêts politiques, les États reconnaissent l'un ou l'autre. La France reconnait Clément VII installé à Avignon, ce qui lui permet de prolonger la période des papes d'Avignon et lui ouvre la perspective de mieux contrôler la Papauté. Les royaumes ibériques font de même. Leurs ennemis, l'Angleterre et le Saint-Empire romain germanique, reconnaissent Urbain VI. Clémentins et Urbanistes se livrent une lutte acharnée.

Urbain VI multiplie les bulles envoyées à l'Angleterre au début de l'année 1383, l'exhortant à prendre les armes contre les Clémentins. Il promet à ceux qui s'engageront dans cette croisade l'absolution de leurs péchés mais aussi la possibilité de prélever la dîme sur les biens des églises, car il sait que . Ainsi que l'indique François de Belleforest, . Afin de rassurer les fidèles, de garder l'affaire sous contrôle de l'Église et de lui garantir l'allure d'une croisade, il demande que celle-ci soit menée sous l'autorité d'Henri le Despenser, évêque de Norwich, en tant que chef spirituel et temporel. Celui-ci jouit d'une grande popularité en Angleterre où il avait déjà montré ses talents militaires, et pense du fait de son titre de Légat du Pape. Urbain VI nomme également l'évêque de Londres comme chef d'une autre croisade contre l'Espagne, moyen de s'assurer le soutien de Jean de Gand, duc de Lancastre . Le duc de Lancastre doit cependant ronger son frein car priorité est donnée à l'expédition de l'évêque de Norwich.

Déroulement de l'expédition Débarquement anglais L'armée anglaise débarque à Calais, ville anglaise à l'époque, le . L'évêque de Norwich est secondé par Hugues de Calveley, son premier lieutenant. Calveley a la réputation d'être un homme loyal et de grande bravoure et s'est déjà illustré pendant le combat des Trente . Il a aussi compté au nombre des chevaliers qui ont permis à Jean de Montfort de devenir duc de Bretagne en 1364 sous le nom de Jean IV. L'armée anglaise comprend de nombreux chevaliers et écuyers anglais et gascons pour atteindre, selon Froissart, environ 600 lances (soit ) et autres gens d'armes . Elle forme ainsi un ensemble conséquent.

Il y a débat entre les nobles seigneurs de l'expédition sur la direction à prendre pour mener leur « croisade ». En toute logique, ils doivent se diriger vers des terres « clémentines », c'est-à-dire l'Artois et la Picardie, terres françaises, pour respecter l'objectif de leur expédition ainsi que pour respecter le serment fait au roi d'Angleterre Richard II de ne combattre que les Clémentins. C'est notamment la position d'Hugues de Calveley. Mais l'évêque de Norwich ne l'entend pas ainsi : selon lui, la Flandre peut également être visée bien que le comte de Flandre ait pris le parti d'Urbain VI. Le raisonnement de l'évêque repose sur les liens de féodalité : le suzerain de la Flandre est le roi de France , lequel a d'ailleurs soutenu son vassal dans l'affaire de Roosebeke. De plus, de par le mariage de la fille unique et héritière du comte de Flandre avec le duc de Bourgogne , la Flandre est destinée à un prince lui aussi Clémentin. Hugues se soumet d'autant plus que le corps anglais est rejoint par des bourgeois de Gand, arrivés avec des renforts, lesquels donnent de ce fait une certaine légitimité à une intervention en Flandre. En réalité il semble bien que le choix de l'évêque repose essentiellement sur sa tentation par les richesse de la Flandre, ses villes et châtellenies opulantes.

Incursion en Flandre Après quelques jours d'attente d'un renfort d'Angleterre promis par Richard II , la troupe anglaise se dirige au début du mois de vers Gravelines. La ville est prise par surprise et tombe sans résistance. Gravelines n'avait aucune raison de se méfier des Anglais car, contrairement aux lois de la chevalerie, il n'y a pas eu de déclaration de guerre préalable. La nouvelle fait grand bruit : la Flandre se barricade dans ses villes fortifiées, Bergues, Bourbourg. Le comte de Flandre Louis II de Male, choqué par cette façon de faire mais conscient des dangers d'une nouvelle guerre, tente de privilégier le dialogue. Il envoie deux émissaires auprès de l'évêque afin de le convaincre de quitter la Flandre ou de donner à ses envoyés un sauf-conduit pour se rendre auprès du roi d'Angleterre pour plaider sa cause.

La négociation tourne court, l'évêque reprend l'argumentation relative aux positions du duc de Bourgogne et du roi de France en y ajoutant le fait que, de toute façon, la Flandre maritime appartient à la comtesse de Bar Yolande de Flandre qui elle est Clémentine. Yolande a hérité de son père Robert de Cassel toute la Flandre maritime. Robert de Cassel l'a lui-même reçue en apanage de son père le comte Robert III de Flandre lorsque celui-ci a partagé ses biens et doté confortablement Robert afin qu'il ne soit pas tenté de contester l'attribution du comté de Flandre à son frère aîné Louis de Nevers. En 1383, Yolande est comtesse douairière depuis fort longtemps. L'argumentation de l'évêque n'en demeure pas moins discutable : tantôt il s'appuie sur les liens de suzeraineté, tantôt il feint de considérer le seigneur de premier rang. En outre, il refuse de donner un sauf-conduit aux négociateurs pour qu'ils se rendent en Angleterre car, selon lui, il n'agit pas au service du roi d'Angleterre mais pour le compte du Pape. En réalité, son refus provient de sa crainte que la Flandre ne profite d'une trêve pour améliorer sa défense.

Premier affrontement À Bourbourg, l'émotion est grande. La ville sait, en tant que place fortifiée, que les Anglais ne peuvent la laisser derrière eux sans danger et se doute du fait de sa proximité géographique avec Gravelines qu'elle sera la prochaine cible. De plus, cinq anciens échevins de Bourbourg, exilés après Roosebeke car estimés trop favorables aux villes révoltées, ont gagné l'armée anglaise et incitent celle-ci à prendre la châtellenie. Bourbourg se rend sans combattreSelon Froissart, la prise de Bourbourg intervient près celle de Dunkerque. L'abbé Monteuuis utilise une autre source (Meyer Annales Flandriae) pour prendre l'option de Bourbourg prise avant Dunkerque. Selon Meyer, il y aurait eu également une double prise de Dunkerque par les Anglais mais cela parait moins plausible.. Les Anglais l'épargnent et s'y ravitaillent puis se dirigent vers Mardyck avec l'intention de prendre Dunkerque car les Gantois leur ont fait miroiter l'intérêt de cette riche ville peu fortifiée à l'époque et dépourvue de garnison. Les Flamands commencent à réagir. Il n'y a eu jusque-là que quelques escarmouches sans importance ni conséquence. Sous l'impulsion de Jean Sporkin, gouverneur des domaines de Yolande de Flandre, et d'un des enfants naturels de Louis de Male, Louis le Haze, une troupe finit par se réunir non sans difficultés. En effet, les habitants des campagnes rechignent à l'idée d'une nouvelle guerre sans compter une certaine sympathie envers les Gantois, défenseurs des libertés des Communes. De plus, les chutes de Gravelines et de Bourbourg sans combattre ne contribuent pas à entretenir leur motivation. On attend également des renforts des autres villes telles Bergues, Cassel, Bailleul et Poperinge. Les pérégrinations de cette armée divisée révèlent les difficultés rencontrées : d'abord rassemblée autour de Looberghe, puis sous les murs de Bergues, elle finit, renforcée par les apports des villes de Furnes, Nieuport et Dixmude, par se mettre en position devant Dunkerque. Au total environ se préparent au combat.