Le coup d’État de 1930 en Argentine est le renversement du gouvernement légal par l’armée argentine et la confiscation du pouvoir exécutif au profit d'une junte militaire placée sous la direction du général José Félix Uriburu. La période dictatoriale civico-militaire dont ce coup d’État fut le prélude, et qui sera plus tard surnommée « Décennie infâme », se caractérisera par la pratique systématique de la fraude électorale, appelée « fraude patriotique », par la persécution des opposants politiques (principalement des membres de l’UCR), et par de nombreux cas de corruption qui scandaliseront l’opinion publique argentine.
Le coup de force eut lieu dans un contexte d’impopularité croissante du président Hipólito Yrigoyen, élu à l’automne , flétri autant sur sa droite par les fractions conservatrices et par l’extrême droite (et leurs organes de presse), qui le taxaient de démagogie, que sur sa gauche, en raison de grèves ouvrières vigoureusement réprimées et de multiples interventions fédérales dans les provinces (c’est-à-dire de leur mise sous tutelle directe par le pouvoir central). De façon générale, le gouvernement « yrigoyéniste », incapable d’apporter une réponse efficace à la crise économique des années 1920 (il y avait plus de 300 mille chômeurs en Argentine), était devenu synonyme de corruption et la population semblait avoir perdu foi dans le régime démocratique.
Le coup d’État, qui fut préparé lors de réunions (à peine clandestines) de conspirateurs militaires et civils, avait pour chefs de file les généraux Uriburu et Justo (ce dernier anciennement membre du Parti radical). Le matin de l’événement, Uriburu réussit à réunir une colonne peu nombreuse, composée de militaires de la garnison de Campo de Mayo et de quelques cadets du Collège militaire de la nation, à laquelle vinrent se joindre quelques effectifs de la base d’El palomar, laquelle colonne, conduite par Juan Perón, fit mouvement vers la place de Mai et s’empara du palais du gouvernement. Yrigoyen fut contraint de démissionner et mis en détention.
Le gouvernement militaire à peine mis en place, avec Uriburu à sa tête, les premiers tiraillements apparurent entre, d’une part, la tendance, incarnée par Uriburu et formulée notamment par l’écrivain Leopoldo Lugones, prônant un État corporatiste, glorifiant la « hiérarchie », réservant un rôle fondamental aux forces armées et rêvant d’un chef d’État militaire charismatique, et, d’autre part, un secteur estimant que « le salut de la patrie » s’obtiendrait en limitant la participation populaire dans le gouvernement et en confiant la conduite de celui-ci à une élite idéologique « choisie et restreinte ». L’une comme l’autre tendance exprimait son hostilité au suffrage universel, même si la loi Sáenz Peña ne fut pas remise en cause.
Uriburu, qui aspirait à remplacer la Constitution et le système démocratique par un régime corporatiste, s’emploiera, dans les premiers mois de son gouvernement, à mettre en chantier un dispositif institutionnel en ce sens, qui lui permît d’instaurer un gouvernement inspiré du fascisme (italien et espagnol), régime dans lequel il voyait un exemple de paix et d’ordre. Le nouveau pouvoir adopta des mesures protectionnistes et de relance de l’industrie nationale, mais se signalera surtout par un usage systématique de la torture contre les opposants et par des mesures répressives à l’encontre des secteurs jugés les plus récalcitrants : dirigeants de la Fédération universitaire d'Argentine, radicaux « yrigoyénistes », communistes et anarchistes. Les syndicats et le Parti socialiste adoptèrent cependant une attitude passive, voire de complaisance, devant le coup d’État, la majorité de leurs membres ne percevant guère de différence entre le gouvernement radical d’Yrigoyen et celui des conservateurs. Néanmoins, la politique antisyndicale du nouveau gouvernement porta les syndicats, jusque-là dispersés, à hâter leur coalition en une grande confédération, la Confédération générale du travail de la République argentine.
S’étant avisé de ce que la plupart des forces politiques qui avaient appuyé le coup d’État se rejoignaient tous, nonobstant leur hétérogénéité, dans le rejet de son projet corporatiste et que, de surcroît, il manquait de soutien dans une fraction majoritaire des officiers des forces armées, Uriburu songea, pour sortir de l’impasse politique, à une issue électorale et s’enhardit à convoquer des élections provinciales échelonnées, dans la présupposition que les résultats seraient favorables à son groupe conservateur, et vaudraient en quelque sorte plébiscite lui permettant ensuite de mettre en œuvre la réforme constitutionnelle nécessaire à son projet corporatiste. Frustré dans son dessein par la victoire inopinée des radicaux de l’UCR à Buenos Aires en , le gouvernement étendit le champ de la consultation électorale en organisant des élections générales, y compris présidentielles. Les radicaux, réorganisés, notamment sous la direction d’Alvear revenu d’exil, furent cependant interdits de participation au scrutin sous prétexte de violences et de stigmates d’« yrigoyénisme ». Justo qui, ancien membre de l’UCR, avait su prendre quelque distance d’avec le gouvernement, rassembla sur son nom les voix conservatrices et une partie des voix radicales et fut élu président le ; son parti nouvellement formé, l’alliance conservatrice Concordancia, d’idéologie libérale-conservatrice, deviendra le principal parti de gouvernement pour les douze années à venir.
Antécédents
Position politique des radicaux
Jusqu’à ce que la loi Sáenz Peña ne fût adoptée en , l’Union civique radicale (UCR) en était réduit à recourir à des actions insurrectionnelles, telles que la Révolution de 1890 (dite révolution du Parc) et la , où les militants radicaux côtoyèrent des militaires de carrière, c’est-à-dire de jeunes officiers ayant passé par l’étape de l’école de cadets et formés dans une discipline d’obéissance à la prussienne. Ainsi, une partie de l’armée était-elle impliquée aux côtés d’insurgés civils dans la rébellion qui éclata le , laquelle fut marquée par la capture du vice-président et fut en passe de triompher. Le radical Yrigoyen, aux yeux de qui les gouvernements du « régime » étaient illégitimes, rejetait le projet du gouvernement et de l’état-major visant une stricte professionnalisation de l’institution militaire ; pour lui en effet, le militaire était avant tout un citoyen ayant le devoir sacré d’« exercer le suprême recours de la protestation armée », ainsi que l’énonçait le manifeste du . En somme, les radicaux estimaient que les militaires devaient se soumettre aux civils, mais seulement à ceux qui défendaient, dans le gouvernement ou dans l’opposition, l’idéal démocratique.
Si, par suite de l’échec du coup d’État de 1905, nombre de militaires eurent leur carrière détruites, Yrigoyen continuera néanmoins de mettre sa confiance dans les forces armées, à telle enseigne qu’il convint avec le gouvernement de laisser à l’armée le soin d’établir les listes électorales, et qu’il demanda même au gouvernement que l’armée garantît l’élection du gouverneur de la province de Santa Fe en .
Élection d’Yrigoyen à la présidence
Le , Yrigoyen accéda à la présidence de la Nation, mais l’opposition gouvernait 10 des 14 provinces et détenait la majorité au Sénat et à la Chambre des députés. Le manque d’audace et d’imagination politiques d’Yrigoyen, qualités nécessaires dans la période de grande effervescence sociale qu’il lui incomba de gérer, lui valut dans les classes nanties et dans de larges fractions de l’armée une reputation de démagogue favorable aux travailleurs.
Contexte économique
Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la position hégémonique du Royaume-Uni dans l’économie mondiale était sur le déclin, en même temps que ce pays était peu à peu supplanté par les États-Unis en tant que centre économique et financier. Du point de vue argentin, les produits industriels américains étaient mieux adaptés à ses besoins, mais dans le même temps les États-Unis étaient un concurrent de l’Argentine pour la production agricole et tendaient en outre à renforcer leur politique protectionniste ― de sorte qu’en somme le Royaume-Uni était le principal client de l’Argentine pour ses exportations agricoles et la source des livres sterling qui, une fois converties, servaient à payer les importations de produits américains.
Les salaires réels étaient à la baisse depuis ; l’armistice avait provoqué sur le marché international une chute des prix des produits alimentaires que l’Argentine exportait ; le nombre et l’intensité des conflits sociaux s’accrurent au point que les nombres record de journées perdues pour cause de grève dans les années ne sera pas égalé dans les décennies ultérieures. Quoiqu’Yrigoyen maintînt en vigueur les lois répressives dites et de sûreté sociale, voire fît appel en quelques occasions aux forces de police, à la marine et à l’armée pour combattre les grèves, il s’évertua d’autre part, davantage pas ses postures que par sa politique sociale, à renforcer, dans les fractions mécontentes de la bourgeoisie et dans les forces armées, son image de démagogue recherchant l’appui des classes « inférieures »Rouquié (1982), ..
Entre et , l’Argentine connut une certaine embellie économique, qui cependant commença à s’inverser à partir de . La diminution des exportations, la hausse des dépenses de l’État, la baisse des taux d’intérêt, la fuite des capitaux eurent un effet délétère sur la valeur de la monnaie nationale contraignant Yrigoyen à interrompre en la convertibilité du peso argentin. Cette mesure signifiait que l’État argentin n’était plus obligé d’échanger les pesos contre l’or qui lui servait de couverture. Une mission commerciale britannique, arrivée en Argentine à l’invitation du gouvernement argentin, parvint avec ce dernier à un accord préfigurant le futur pacte Roca-Runciman de : l’Argentine s’engageait à se pourvoir pendant deux ans auprès du Royaume-Uni en équipements et fournitures pour les chemins de fer de l’État, en contrepartie de quoi le Royaume-Uni s’engageait à poursuivre ses achats habituels de viandes argentines.
Idéologie radicale et dérive autoritaire
L’Union civique radicale professait une sorte de « religion civique » et aimait à s’identifier elle-même à une « cause » providentielle et messianique, qui s’opposait à l’« oligarchie » ayant gouverné jusque-là. Elle s’érigea en représentante du « peuple » ou de la « nation », d’un ensemble de citoyens aux contours imprécis, en s’appuyant sur la foi, enracinée dans de larges secteurs de la population, en l’application ― réelle ou imaginaire ― des principes de mobilité sociale et en les possibilités du progrès individuel. Yrigoyen, qui avait su lors de la campagne électorale de 1928 éveiller de fortes attentes quant à ses capacités de réalisation, était l’expression suprême de cette « religion civique ».
Les gouvernements radicaux d’Yrigoyen et d’Alvear furent, avec celui d’Urquiza, ceux qui, jusqu’en 1930, avaient mis en œuvre le plus souvent la procédure de l’intervention fédérale (à 19 reprises). Toutes les provinces ― à l’exception de Santa Fe ― eurent à subir une telle intervention une fois au moins (quelques-unes même jusqu’à trois fois) sous le premier gouvernement d’YrigoyenPersello (2001), ., ce qui, remarque Waldo Ansaldi, « ne peut apparaître que comme un paradoxe : la principale force motrice de la démocratisation politique fit appel à une pratique institutionnelle qui, de fait, fermait la possibilité d’affirmer et d’approfondir la démocratie… De surcroît, lorsque le radicalisme prit le contrôle du Parlement, essentiellement la Chambre des députés, il n’hésita pas à appliquer la ‘tyrannie du nombre’ pour rejeter les accréditations de législateurs représentant l’opposition et alla jusqu’à procéder à des excisions dans le tronc des partis, comme dans les cas des élus de Mendoza (lencinisme) et de San Juan (cantonisme)Ansaldi (2001), p. 39-40..