vignette|Artiste inconnu, Sainte Anne trinitaire dite « Anna Selbdritt », vers 1500, Kronach, Fränkische Galerie.
La sainte Anne trinitaire, parfois appelée sainte-Anne-en-tierce ou sainte Anne ternaire, est un thème iconographique chrétien anciennement connu sous le nom de sainte Anne, la Vierge et l'Enfant. Il s'agit d'une image de dévotion associant la grand-mère Anne, la mère Marie et l'Enfant Jésus.
Le thème se développe dans le cadre du culte rendu à sainte Anne. Absentes des textes canoniques bibliques, la figure et l'histoire de la sainte proviennent du récit apocryphe grec du Protévangile de Jacques ainsi que de son adaptation latine, l'Évangile du Pseudo-Matthieu. En outre, la propagation des récits de La Légende dorée rédigée entre 1261 et 1266 par Jacques de Voragine en assied définitivement l'installation dans la culture populaire.
Le motif initial mettant en scène la figure de sainte Anne est un binôme issu de la tradition orientale où elle est associée à sa fille Marie. Parvenu en Europe à la suite des croisades, le motif se voit adjoindre la figure du Fils, dès la seconde moitié du dans le Saint-Empire romain germanique et à partir du en Italie. La représentation de la sainte Anne Trinitaire prend son essor véritable dans l'Occident chrétien à partir du milieu du et connaît son apogée entre la fin du et le début du , notamment en Italie ainsi que dans les pays de culture germanique où elle subsiste jusqu'au .
Le thème est présent sur tous les supports mais apparaît principalement sous forme de sculpture et de peinture. Bien qu'ayant évolué au cours du temps, ses caractéristiques iconographiques ont toujours pour but de signifier la dépendance physique et la subordination de Marie et Jésus envers Anne. Ainsi les œuvres adoptent parfois un caractère antinaturaliste, où Marie et sa mère peuvent avoir le même âge et la première être miniaturisée ; de même, il arrive que Marie soit représentée comme une petite fille à peine plus âgée que son fils. Deux types de composition cohabitent : une composition verticale directement issue de la tradition byzantine, où la sainte domine sa descendance et que l'on trouve plutôt en Italie, et une composition horizontale qui dérive de la première et a la faveur des pays du nord de l'Europe.
Dans la première moitié du , le thème connaît un relatif reflux après les critiques de Martin Luther puis du concile de Trente, qui remettent en cause le rôle de sainte Anne et sa dévotion qui est alors considérée comme déplacée : sont incriminés l’épisode légendaire du triple mariage de la sainte, de même que l'impossibilité pour Marie, alors adulte, de côtoyer sa mère qui est morte lors de sa prime enfance ; certains chercheurs considèrent par ailleurs que ces critiques constitueraient également la remise en cause de ce qui est en fait vu comme la résurgence d'un culte païen antique d'autant plus grave qu'il concerne une figure féminine.
Sujet vignette|droite|redresse=1|alt=Fresque représentant des personnages regroupés sous une porte de ville et sur un pont, dont deux, auréolés, qui s'embrassent.|Une scène importante de la vie de sainte Anne : La rencontre d'Anne et Joachim à la Porte Dorée (Giotto di Bondone, entre 1303 et 1305, Padoue, église de l'Arena de Padoue).
Le thème de la sainte Anne trinitaire fait intervenir, outre Jésus et sa mère Marie, la figure d'Anne. Considérée par la tradition chrétienne comme la mère de Marie, donc la grand-mère de Jésus, et l'épouse de Joachim, Anne est vénérée comme une sainte. En effet, alors que les parents de Marie ne sont jamais mentionnés dans les textes canoniques bibliques, leur histoire est narrée dans le Protévangile de Jacques, un récit apocryphe grec du intitulé à l'origine Nativité de Marie. Au cours du temps, cet écrit subit des modifications pour se conformer aux écrits canonisés. L'histoire est ensuite traduite puis adaptée du grec vers le latin pour former l'Évangile du Pseudo-Matthieu, connu aussi sous le titre ou . Elle est enfin enrichie de détails hagiographiques au fil des siècles.
Selon le récit, Anne et son mari Joachim forment un couple frappé de stérilité et se séparent de corps pour cette raison. Or chacun apprend séparément par un ange que la femme est enceinte.. Anne et Joachim reprennent la vie commune et, en remerciement de ce miracle, ils décident de vouer leur enfant à venir à Dieu.
Alors que les récits apocryphes s'arrêtent avec la mort des deux personnages dans les premières années de vie de leur fille, la légende du « Triple Mariage de sainte Anne », qui apparaît au , est reprise au par Jacques de Voragine, qui raconte dans sa Légende dorée. qu'après la mort de son mari, Anne vit suffisamment longtemps pour se marier encore deux fois, agrandissant le cercle familial autour de Jésus et expliquant ainsi l'existence de la fratrie élargie de celui-ci décrite dans les évangiles canoniques.
Place dans le corpus biblique Loin de constituer de simples récits anecdotiques de personnages saints, les récits apocryphes puis La Légende dorée de Jacques de Voragine poursuivent des intentions théologiques précises.
En premier lieu, il s'agit d'édifier l'Incarnation de Dieu au moyen de l'établissement de la lignée noble et donc de l'ascendance divine de Marie. Ce n'est plus seulement la vie du Christ qui tient de la sainteté mais bien celle de Marie, grâce et à travers la figure d'Anne. En effet, le voit se développer des conflits opposant partisans et adversaires d'une naissance humaine ou divine de la mère de Jésus. Elle subit ainsi des attaques l'accusant d'être de basse lignée, voire la soupçonnant d'adultère. Or . La conséquence en est l'importante mise en valeur de la figure de Marie dans la piété et le culte futurs.
Par ailleurs, ces écrits s'inscrivent dans le cadre de la justification de la conception virginale, selon laquelle Marie a conçu Jésus tout en restant vierge. En effet, d'une part, cette conception devient la répétition d'un miracle qui s'est déjà produit avec sa propre mère et, d'autre part, . C'est seulement vers la fin du que les promoteurs du dogme de l'Immaculée Conception s'appuieront sur ces textes pour le justifier. Comme ce miracle implique que la mère de Marie, Anne, gagne en importance théologique, ils insèrent le thème de la sainte Anne trinitaire dans le culte marial pour diffuser leurs idées.
Enfin, ces deux objectifs sont mis en évidence par un procédé d'intertextualité biblique, qui consiste à inscrire les écrits apocryphes dans la continuité de récits issus de la Bible hébraïque. Les récits du Protévangile de Jacques et de l'Évangile du Pseudo-Matthieu sont ainsi calqués sur la vie d'Elkana et Hannah, les parents de Samuel, prophète et dernier juge d'Israël. ; de même, il est possible de les rattacher au modèle d'Abraham et de Sarah. Ce rattachement est suffisamment important pour que les chercheurs parlent volontiers du Protévangile de Jacques comme d'un .
Historique du thème Émergence et essor, de l'Antiquité à l'époque médiévale vignette|redresse=0.75|gauche|alt=Fresque murale représentant une femme portant un bébé dans les bras|Sainte Anne avec Marie enfant, vers 650, Rome, église Santa Maria Antiqua. La représentation collective de trois personnages d'âges différents trouve son origine dans l'Antiquité. La plus connue représente la déesse Déméter et sa fille Perséphone accompagnées de Triptolème : il s'agit alors de personnifier le cycle de la nature du passé, du présent et du devenir.
Le motif initial mettant en scène la figure de sainte Anne est un binôme où elle est associée à sa fille Marie. La représentation se fait dans un contexte d'essor du culte rendu à la grand-mère de Jésus : celui-ci se développe d'abord en Orient dans l'Empire byzantin, particulièrement à Jérusalem et à Constantinople dès le . Par la suite, la représentation migre en Occident : la première image d'une Anne tenant Marie enfant dans ses bras se retrouve ainsi en peinture sur les murs du presbytère de l'église Santa Maria Antiqua à Rome, au milieu du . Le marque l'installation définitive du culte de sainte Anne avec le transfert de reliques associé au retour de pèlerins lors des croisades : ainsi en , la tête de sainte Anne est confiée à la cathédrale de Chartres, offrant l'occasion de créer dans le premier tiers du un groupe statuaire votif unissant sainte Anne et sa fille, qui servira par la suite de modèle pour de nombreux artistes européens.
La dévotion à sainte Anne, limitée longtemps à quelques sanctuaires, se répand dans le monde catholique à partir du , avec la propagation des récits de La Légende dorée rédigée entre 1261 et 1266 par Jacques de Voragine, qui a pour conséquence d'associer plus étroitement le culte de sainte Anne à celui de la Vierge. L'association iconographique des deux femmes est définitivement installée. Pour autant, (celle-ci étant considérée en tant que théotokos), les premières représentations associant la grand-mère, la mère et le fils apparaissent dès la seconde moitié du dans le Saint-Empire romain germanique et à partir du en Italie.
De fait, si le culte de sainte Anne ainsi que l'association iconographique Anne-Marie ont une origine orientale, le thème iconographique de la sainte Anne trinitaire voit sa construction en Occident. Il rencontre la plus grande faveur dans le Saint-Empire romain, à tel point que le terme germanique d' (« sainte Anne à trois », « en tiers », « trinitaire ») demeure employé dans les autres langues pour désigner ce groupe. La première d'entre elles se trouve dans l’église Saint-Nicolas à Stralsund et est datée de 1260 : sainte Anne est assise sur un trône ; Marie se tient sur son bras gauche, les pieds posés sur sa jambe gauche ; l'Enfant Jésus est assis sur la cuisse de sa mère, les jambes croisées ; le corps de Marie est réduit par rapport à celui d'Anne ; les traits du visage des deux femmes sont identiques et stylisés.
Apogée au début de la Renaissance vignette|redresse=1|droite|200px|Anna selbdritt, vers 1260, Stralsund, église Saint-Nicolas. La représentation de la sainte Anne Trinitaire prend de l'ampleur à partir du milieu du et connaît son apogée entre la fin du et le début du .
La finalité du culte de sainte Anne à travers sa représentation en tierce est multiple : en tant que grand-mère de Jésus , son culte est dédié aux femmes stériles ou enceintes dont elle est la patronne ; il se pratique également dans le but d'obtenir son intercession pour être protégé contre les maladies ou les épidémies ; ou plus simplement parce que la sainte est la figure tutélaire du lieu, comme pour la ville de Florence ou la Bretagne entière où son culte connaît un grand essor.
Il apparaît que ce succès procède d'une importante dévotion populaire, et non d'un quelconque appui des théologiens ou des autorités ecclésiales, qui redoutent l'importance ainsi donnée à des figures féminines ; de fait, si ces derniers consentent à intégrer cette représentation dans les églises, c'est en la bornant fortement comme en témoigne, par exemple, son nom donné en Italie de « », c'est-à-dire « la troisième » pour en souligner sa subordination à la figure masculine de Jésus.