Philosophie de l'Inconscient – Résultats spéculatifs obtenus par la méthode inductive des sciences de la nature (en allemand : Philosophie des Unbewussten : Speculative Resultate nach inductive naturwissenschaftlicher Methode) est un livre du philosophe Eduard von Hartmann paru dans sa première édition en 1869. Hartmann y passe en revue le travail de nombreux philosophes allemands et discute certaines idées des Védas indiens. Il y présente les dernières connaissances scientifiques sur l'instinct, la perception, la vie émotionnelle, l'association des idées, l'intellect, les traits de personnalité, où il voit s'exercer l'activité de l'Inconscient. Le rôle de L'Inconscient dans le langage, la religion, l'histoire et la vie sociale, ainsi que dans le destin individuel et universel, y sont également abordésD. Nolen, « Introduction du traducteur », dans E. de Hartmann, Philosophie de l'Inconscient, Paris, Germer Baillère et Cie, 1877, p. I-LXXI..

La Philosophie de l'Inconscient est avant tout une spéculation métaphysique qui mêle une forme d'hégélianisme avec une forme de panthéisme inspirée de la philosophie de SchopenhauerJ.-C. Filloux, L'inconscient (1947), Paris, PUF, 2001, p. 11-14.. L'Inconscient en est le principe fondamental. Ses deux attributs essentiels sont la Volonté et l'Idée, notions inséparables qui décrivent respectivement la réalité dynamique du monde et sa nature ordonnée. La Volonté apparaît dans la souffrance, l'Idée dans l'ordre et l'intelligence. Bien que dissociées dans la conscience, Volonté et Idée sont à l'origine parfaitement unies et doivent retrouver cette unité originelle au terme d'un progrès collectif conduisant à la négation du premier principe par le second. Il y a ainsi autant de justification à opter pour le pessimisme que pour l'optimisme, et puisque l'Absolu est unique, ceux-ci doivent être réconciliés dans l'attitude philosophique.

Perçue à la fois comme un aboutissement des spéculations de la philosophie romantique allemande et comme une synthèse des découvertes scientifiques des deux premiers tiers du H. F. Ellenberger, The Discovery of the Unconscious: The History and Evolution of Dynamic Psychiatry (1970), tr. fr. J. Feisthauer, Histoire de la découverte de l'inconscient, Paris, Librairie Arthème Fayard, p. 240-241., la Philosophie de l'Inconscient est devenue célèbre en Allemagne dès sa première parution, puis en France et en Angleterre après sa traduction quelques années plus tard. L'ouvrage a été notablement étendu par ses éditions successives, mais sans modification substantielle du plan d'origine. La septième édition allemande est celle qui a été traduite en français par Désiré Nolen en 1877 sous le titre de Philosophie de l'InconscientE. de Hartmann, Philosophie de l'Inconscient, tr. fr. D. Nolen, Paris, librairie Germer Baillère et Cie, 1877.. Elle se divise en deux tomes intitulés Phénoménologie de l'Inconscient et Métaphysique de l'Inconscient.

L'Inconscient selon Hartmann

La réflexion de von Hartmann sur l'Inconscient a pour point de départ les deux principes identifiés par Schopenhauer que sont la volonté et la représentation (ou idée). Le principe de toute chose n'est pas l'Idée, comme l'a cru Hegel, car ce serait admettre dans l'idée même un élément illogique ou irrationnel appartenant au monde. Ce n'est pas non plus la volonté aveugle décrite par Schopenhauer, car une volonté sans idée ne peut expliquer la logique et la fécondité de l'univers. Cherchant à concilier les deux thèses, Hartmann soutient alors une forme de « monisme » qui établit que la réalité absolue, ou « chose en soi », est à la fois volonté et idée. Ces deux attributs en expriment respectivement l'existence et l'essence, et sont, dans l'Inconscient, indissociables.

L'Inconscient est l'essence active de tous les processus naturels et psychiques. C'est lui qui permet le développement téléologique dans la vie organique et il est au fondement de tout ce qui existe. Il représente également l'âme universelle – l'Un-Tout – qui apporte au sein de la nature une cohérence immanente. Il investit tous les aspects de la nature, jusque dans les profondeurs de la matière, et comprend trois niveaux de développement :

l'Inconscient absolu, qui constitue la substance de l'univers et dont relèvent les autres formes de l'Inconscient ; l'Inconscient physiologique qui s'exerce dans la génération, le développement et l'évolution des êtres vivants, y compris en l'homme ; l'Inconscient relatif ou psychologique qui réside à la source de notre vie mentale consciente.

Non seulement l'Inconscient intervient dans les processus de la vie organique, mais l'activité consciente elle-même repose nécessairement sur une activité inconsciente. C'est donc une version originale du panpsychisme qui est défendue et développée par Hartmann dans cet ouvrage, et le sens qu'il donne à l'idée d'inconscient ne recouvre que très partiellement celui qui lui sera donné par Sigmund Freud et la psychanalyse.

Phénoménologie de l'Inconscient

Dans la Phénoménologie de l'Inconscient, Hartmann examine les manifestations de l'Inconscient dans la nature et en l'homme, ainsi que ses effets dans la culture, l'histoire et la société. Il y distingue clairement l'Inconscient dans la vie corporelle et l'Inconscient dans l'esprit humain. En outre, il oppose au rôle de l'Inconscient dans les fonctions organiques celui de la conscience dans la vie spirituelle. Il y établit que la vie consciente entière est sous l'influence dominatrice du psychisme inconscient.

Par une longue introduction, Hartmann expose d'abord le projet, la méthode et les antécédents historiques de sa philosophie de l'Inconscient. Il passe ensuite en revue les manifestations les plus instructives de l'Inconscient dans la vie corporelle, dans les fonctions nerveuses de la moelle et des ganglions nerveux, dans l'exécution des mouvements volontaires, dans l'instinct, dans les mouvements réflexes et les guérisons naturelles. Il étudie enfin l'activité de l'Inconscient dans la formation de l'organisme. Un organisme n'est pas seulement un individu vivant et se conservant par lui-même, il est aussi un ensemble organisé d'individus exerçant chacun leurs fonctions organiques spéciales de façon coordonnée, travaillant en même temps dans l'intérêt de l'ensemble, et se subordonnant aux volontés d'un individu ou d'un organe supérieur. Cette activité est inexplicable comme simple mécanisme ; il y a donc un psychisme de l'organisme, et c'est pour Hartmann l'Inconscient.

Les réflexes, par exemple, à partir desquels se développent l'instinct et qui dominent la vie organique, sont à la fois volontaires et inconscients. Il s'agit donc bien de processus psychiques inconscients comparables aux mécanismes physiques en ce qu'ils ne sont pas conscients, et aux processus volontaires conscients en ce qu'ils sont intelligents et dirigés vers une fin. Ni les mouvements réflexes ou instinctifs, ni les processus de formation organique ou de guérison spontanée, ni même les mouvements volontaires ne peuvent se comprendre sans l'intervention d'une volonté et d'une idée inconscientes agissant selon une finalité secrète.

On doit ainsi admettre l'action partout présente dans l'organisme d'une volonté et d'une intelligence inconscientes « qui se font sentir dans les moindres processus chimiques ou psychiques »De Hartmann 1877, tome I, p. 220.. Puisque l'Inconscient vit en nous comme dans le reste de la nature, c'est en nous que nous devons d'abord l'étudier par une analyse « phénoménologique » de la façon dont il s'y exerce. Après une analyse des phénomènes psychophysiologiques – sensibilité, perception, caractère, etc. – Hartmann examine alors le rôle de l'Inconscient dans les phénomènes de la vie intellectuelle, spirituelle et artistique.

Métaphysique de l'Inconscient

C'est sous le nom de métaphysique qu'Hartmann qualifie son analyse des formes universelles de la réalité : la matière, l'individualité, l'espèce, la conscience, l'être universel. La métaphysique de l'Inconscient consiste alors à examiner en eux-mêmes les principes que la phénoménologie a étudiés dans leurs manifestations. Ces principes caractérisent l'essence inconsciente du monde.

Selon Hartmann, la matière n'est pas cette masse inanimée qui semble se présenter aux sens ; elle est une des fonctions de l'Inconscient où se retrouvent, comme dans toutes les autres manifestations de l’Être, l'association d'une volonté et d'une pensée inconscientes. Elle est composée d'atomes qui sont des unités de force et qui représentent le degré ultime de l'existence individuelle. Le végétal, l'animal et l'homme représentent quant à eux des unités d'une complication infiniment plus grande. Le monde est l'individu inconscient qui renferme tous les autres ; il est la manifestation phénoménale de l'Inconscient identifié à l' « individu suprême ». Celui-ci est également nommé « Un-Tout » ou « âme universelle », car il est le principe universel à partir duquel se déploie la multiplicité des individus et des formesVoir de Hartmann 1877, tome II, ch. VI..

La conscience n'est pas, quant à elle, un état constant ou une substance, mais un acte. Elle résulte de conditions physiologiques que l'activité organique des centres nerveux ne remplit que de manière discontinue et inégale selon les individus et les espèces. Elle dérive en dernière analyse de l'opposition des fonctions de l'Inconscient, ou du conflit des forces dans la nature, et se trouve ainsi largement présente dans la nature, y compris à l'échelle des atomes. Mais loin d'être une perfection, la conscience constitue une véritable imperfection au regard de l'Inconscient, puisqu'elle repose sur l'action de forces conflictuelles et sur l'opposition du sujet et de l'objet.

Contrairement à la conscience, l'Inconscient a la « clairvoyance parfaite » et la « sagesse infinie » de Dieu, lui-même identifié à l' « Un-Tout ». Bien que la vie soit globalement mauvaise, l'Inconscient réalise le meilleur des mondes possibles. Il joue le rôle de véritable providence, intervenant non seulement par des lois générales dans le cours des événements mais aussi par des actions particulières. Il n'est pas absolument étranger à la conscience, puisqu'il a conscience de la souffrance universelle. En ce sens, il est « supra-conscient » plutôt qu'inconscient, à la fois bien supérieur et plus fondamental que la conscience humaine. Aussi, Hartmann critique-t-il sévèrement la théologie des religions théistes lorsque celles-ci conçoivent la volonté et l'esprit de Dieu à l'image de la conscience de l'homme.

Hartmann soutient une conception dynamique du CosmosM. J. Inwood, in Ted Honderich (éd.) The Oxford Companion to Philosophy, Oxford University Press, 2005, p. 361.. Au fur et à mesure que le processus cosmique avance, l'idée prévaut sur la volonté, rendant les plaisirs esthétiques et intellectuels possibles. Pourtant, le développement intellectuel augmente notre aptitude à la souffrance, et le progrès matériel supprime les valeurs spirituelles. Par conséquent, le bonheur ultime est inaccessible sur la Terre comme au Ciel. Les espérances illusoires qui lui sont associées sont des ruses employées par l'Inconscient pour induire l'humanité à se propager. D'après Hartmann, nous finirons un jour par rejeter ces illusions et par commettre un suicide collectif de type eschatologique, ce qui constituerait alors le triomphe final de l'Idée sur la Volonté.

Réception et influence thumb|Eduard von Hartmann en 1902.