Le Discours Cinq pour un (en espagnol Discurso del Cinco por Uno) est le nom sous lequel est ancré dans la mémoire collective argentine l’ultime discours que le président Juan Domingo Perón prononça du balcon de la Casa Rosada à Buenos Aires le , quelques semaines avant son départ pour un exil qui durera dix-huit ans. Seize jours plus tard en effet éclata le coup d’État du 16 septembre 1955, prélude à la dictature militaire autodénommée Révolution libératrice, qui le destitua de la présidence.

Le discours intervint dans un contexte de forte tension sociale et de violence politique, qui avait porté Perón dans les semaines précédentes à afficher une volonté de conciliation, voire à envisager de démissionner afin d’apaiser la situation. Perón non seulement se rétracta par ce discours, mais encore prononça plusieurs phrases qui frappent par leur virulence de ton et de contenu, à telle enseigne que certains y voient la prémisse d’une longue période de violences politiques, que Perón aurait ainsi banalisées.

Contexte

Tout au long du mois d’, plusieurs dizaines d’étudiants et d’autres présumés perturbateurs de l’ordre public, occupés notamment à distribuer des tracts anti-péronistes, furent arrêtés par la police, sans toutefois que l’on pût identifier les imprimeries qui produisaient ces libelles. En outre, deux bombes avaient explosé dans Buenos Aires, provoquant la mort d’un policierIsidoro Ruiz Moreno, La revolución del 55, éd., Editorial Claridad, Buenos Aires 2013. , ..

Ces faits portèrent le président Perón à suggérer le , dans une note adressée au Parti péroniste, la possibilité pour lui de démissionner de la présidence comme moyen alternatif de réconcilier le pays divisé. La CGT, qui appartenait au mouvement péroniste, décréta pour le lendemain une grève générale des travailleurs et un rassemblement sur la place de Mai dans le but de solliciter le général Perón de ne pas démissionnerIsidoro Ruiz Moreno, La revolución del 55, ..

Le discours

Le , jour froid et nuageux, la manifestation débuta à 17h. par le discours du secrétaire général de la CGT, Hugo di Pietro, suivi de celui de la dirigeante de la branche féminine du parti péroniste, Delia Parodi. À 18h.30, ce fut au tour de Perón de se présenter au balcon de la Casa Rosada. Si tous les présentsOutre Ramos Mejía, voir article de Félix Luna dans le quotidien La Nación : « Pour les péronistes, tout cela n’était guère plus qu’une routine : il était proprement impossible que Perón abandonnât la présidence. Pour les opposants, ce n’était rien de plus qu’une farce ». s’attendaient certes à ce que Perón rétractât sa proposition de démission, personne n’avait prévu la teneur violente du discours qu’il prononcerait.

Perón faisait allusion au bombardement de la place de Mai, survenu deux mois et demi auparavant, le .

La mémoire collective, retenant plus particulièrement ces dernières paroles, les a intégrées dans la chanson populaire Cinco por uno / no va a quedar ninguno (littér. Cinq pour un / il n’en restera aucun). Il s’agit là d’un des principaux et des plus précoces appels à la violence politique, qui allaient ensuite se multiplier dans les années 1960Juan Carlos Torre, Los años peronistas (1943-1955): Nueva Historia Argentina, Editorial Sudamericana..

Ce que redoutaient le plus ceux qui n’adhéraient pas au péronisme était que l’on se mît à armer le peuple péronisteMaría Estela Spinelli, Los vencedores vencidos: el antiperonismo y la revolución libertadora, .. Le jour de l’incendie du Jockey Club de Buenos Aires en 1953, Perón avait demandé d’incendier tout le quartier de la Recoleta, et le feu récemment mis à plusieurs églises, dans le sillage du bombardement de la place de Mai, avaient épouvanté les opposantsSelon les mots du président, « l’histoire se souviendra du plus grand brasier jamais allumé par l’humanité », Isidoro Ruiz Moreno, La revolución del 55, ..

Postérité

L’idée qu’il serait juste d’user de violence pour atteindre ses objectifs allait au fil du temps prendre racine dans certains milieux politiques. En 1973, après l’accession au pouvoir du président Héctor José Cámpora, différents groupements de guérilleros entreprirent, lors du dénommé Devotazo, de libérer leurs camarades condamnés pour actions de guérilla et incarcérés dans la prison de Devoto. Ils entonnaient alors, en visant les antipéronistes, la chanson Cinco por uno / no va a quedar ningunoCantitos de los setenta sur le site El Ortiba..

En 1975, Ernesto Piantoni, membre de l’organisation péroniste d'extrême droite Concentración Nacional Universitaria (CNU), fut assassiné à Mar del Plata. Le soir du même jour, des membres de la CNU attaquèrent la maison d’une famille qui était réputée non péroniste, et exercèrent leur vengeance en assassinant les cinq personnes qu’ils y trouvèrentNazarena Belén Mora, La CNU y el caso del Cinco por Uno marplatense, V Jornadas de Jóvenes Investigadores, Instituto de Investigaciones Gino Germani, Facultad de Ciencias Sociales, Université de Buenos Aires 2009.Résumé journalistique dans le quotidien Página 12..

Notes et références

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