vignette|alt=|Page de titre de l'édition originale des Observations. Exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Les Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre sont un pamphlet publié en avril ou par le libraire parisien Nicolas Pépingué, qui attaque violemment Le Festin de Pierre, Le Tartuffe et leur auteur, accusé d'avoir « fait monter sur le théâtre », le libertinage, l'impiété et l'athéisme. L'ouvrage est attribué à un « Sieur de Rochemont », pseudonyme d'un personnage peut-être fictif, dont on ignore aujourd'hui encore l'identité réelle.
Le fulgurant succès remporté par cette brochure de 48 pages — on dénombre plus d'une vingtaine d'exemplaires dans les seules bibliothèques publiques du monde entier, exemplaires eux-mêmes répartis en une demi-douzaine d'éditions ou tirages différentsBibliothèque nationale de France (Mitterrand, Arsenal, Arts du spectacle), Bibliothèque de la Sorbonne, Bibliothèque municipale de Troyes, Bibliothèque de la Comédie-Française, Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras (Vaucluse), Bibliothèque de l'université de Harvard (Cambridge, Massachusetts, États-Unis), Fondren Library de Rice University (Houston, États-Unis), Bibliothèque de l'université de Sante Barbara (Californie, États-Unis), Bibliothèque universitaire de Göttingen (RFA), etc. — donna lieu à un procès opposant Pépingué à son collègue Gabriel Quinet.
Sa virulence, qui, selon certains commentateurs, pourrait expliquer que Le Festin de Pierre n'ait jamais été repris du vivant de son auteur, suscita deux réponses anonymes de partisans de Molière, dont la plus longue et la plus argumentée est probablement l'œuvre de Jean Donneau de Visé.
Historiens et commentateurs du Festin de Pierre s'accordent à souligner l'importance des Observations pour la compréhension de la pièce, et font valoir en particulier la pertinence de l'analyse que fait « Rochemont » de l'irréligion des deux principaux personnages .
Histoire éditoriale La première édition paraît avec mention au titre d'une « permission » qui ne figure nulle part dans le livre. Vers la fin du mois de mai ou peut-être même plus tard, en tout cas après la mise en vente de contrefaçons présentant un permis d'imprimer signé du lieutenant civil Dreux d'Aubray (voir ci-dessous), Nicolas Pépingué procèdera à un second tirage. Le titre deviendra : Observations sur une comédie de Moliere, intitulée, le Festin de Pierre, par B. A. Sr D. R., Advocat en ParlementVoir Observations., et la dernière page, recomposée, présentera une permission signée de Hourlier, bailli du PalaisClaude Hourlier (16??-1678), « sieur de Méricourt, conseiller du roi, lieutenant général civil et criminel au bailliage du Palais »: « Il est permis à Nicolas Pépingué, marchand Libraire au Palais, d’imprimer, faire imprimer, vendre & débiter les Observations sur une Comédie de Molière, intitulée, Le Festin de Pierre : Et défenses sont faites à tous autres de l’imprimer, vendre ni débiter sans le consentement dudit Pépingué, à peine de 500 livres d’amende, & de confiscation des exemplaires. Fait à Paris ce .» Sur les deux exemplaires aujourd'hui subsistants qui reproduisent cette permissionBNF, Rés YF 4572, et Bibliothèque de la Sorbonne, Fonds Victor Cousin, 11835, pièce., celle-ci a été recouverte d'un papier collé, de même provenance que celui du tirage, qui la rend lisible seulement par transparence, indice peut-être que Hourlier a révoqué sa permission en cours de (re)tirageVoir Comédies et pamphlets sur Molière, éd. par Georges Mongrédien, Paris, Nizet, 1986, .. Deux autres exemplaires portant au titre «par B. A. Sr D. R.»Bibliothèque municipale à vocation régionale de Troyes, z.16.3533 (Belles Lettres) et Fondren Library, Rice University, Houston, Texas, États-Unis, PQ1831. R6 1 Restricted WRC (nocirc)., et qui contiennent plusieurs corrections de sens, ne reproduisent plus cette permission et présentent une page 48 où le mot FIN est à nouveau isolé des dernières lignes du texte.
centre|thumb|1200x1200px|Images 1 & 2 : Édition originale de Nicolas Pépingué. Images 3 & 4 : Second tirage de l'édition originale, avec changement de nom d'auteur et reproduction d'un permis d'imprimer. Images 5 & 6 : Contrefaçon Gabriel Quinet. Images 7 & 8 : Deux autres contrefaçons.
L'ajout de cette permission est sans doute motivé par la mise en vente, au cours de la seconde quinzaine de mai, de plusieurs contrefaçons portant toutes l'adresse de Nicolas Pépingué et reproduisant, au bas de la dernière page, un permis d'imprimer d'origine différente et non nominatif : « Permis d'imprimer Les Observations sur une Comédie de Molière, intitulée, Le Festin de Pierre, etc. Fait ce . Signé, D'AubrayAntoine Dreux d'Aubray (1600-1666), seigneur d'Offémont, lieutenant civil du Châtelet de Paris. Il mourra empoisonné par sa fille aînée, la fameuse marquise de Brinvilliers.» Les premières de ces contrefaçons ont été fabriquées pour le compte du libraire Gabriel Quinet, contre lequel Pépingué présentera, le , devant le Parlement, une requête « tendant à ce que défenses soient faites au défendeur [Quinet] et à tous autres libraires et imprimeurs, de vendre et débiter au public le petit livre intitulé Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre, d’autres que ceux du demandeur » et à ce que tous les exemplaires contrefaits soient saisis « en tous les lieux qu'ils pourront être trouvés ». Le , un arrêt du Parlement renverra Pépingué et Quinet devant les syndics de la librairie pris comme arbitres.
Les éditeurs du pamphlet Le libraire-imprimeur à l'adresse duquel paraissent les Observations, Nicolas Pépingué, a publié, au cours des trois années précédentes, une pièce de Charles Robinet, Le Panégyrique de L'École des femmes, ou Conversation comique sur les œuvres de M. de Molière, trois d'Antoine Monfleury, fils du célèbre acteur de l'Hôtel de Bourgogne, dont L'Impromptu de l'Hôtel de Condé et L'École des jaloux ou le Cocu volontaire, qui toutes deux mettent cause plus ou moins directement Molière, et six comédies d'Edme Boursault, dont Le Portrait du peintre ou la Contre-critique de l'École des femmes, créé par la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, lui a valu, à l'automne 1663, une cinglante réponse du "peintre" dans L'Impromptu de Versailles. Autant dire que Pépingué, qui n'a jamais publié un texte de Molière, s'est fait une spécialité de publier les œuvres de ses plus ardents détracteurs.
Plusieurs des contrefaçons qui paraissent à son adresse sont mises en vente par le libraire Gabriel Quinet.
Le sieur de Rochemont L'auteur des Observations n'a jamais été clairement identifié. Un moliériste du , Charles-Louis Livet, a cru reconnaître dans l'acronyme « B.A. Sr D.R. » les initiales de l'avocat janséniste Jean Barbier d'AucourCh.-L. Livet, "Quel est l’auteur des Observations sur le Festin de Pierre, par B.A., sieur de Rochemont, avocat en Parlement", Le Moniteur universel, 14 mars 1878. ; quelques historiens modernes, notamment Alain NiderstAlain Niderst, Molière, Paris, Perrin, 204, p. 186. et Alain VialaAlain Viala, Lire les classiques au temps de la mondialisation, in: Dix-septième siècle, 2005/3 (), p. 396., partagent encore cette opinion, malgré les objections qui y ont été faites. D'autres (Jules-Antoine Taschereau, Eugène RigalEugène Rigal, Molière, Paris, Hachette, 1908, tome premier, p. 301., Théodore-J. Van VreeTh.-J. van Vree, Les Pamphlets et libelles littéraires contre Molière, contribution à l'étude documentaire sur le grand comédien, thèse... pour le doctorat de l'Université de Paris, Paris-Courtrai, sans date [thèse soutenue en 1933], p. 156.) ont vu dans Rochemont le curé Pierre Roullé, auteur en 1664 d'un libelle qui vouait Molière aux flammes de l'enferPierre Roullé, Le Roi glorieux au monde, ou Louis XIV, le plus glorieux de tous les rois du monde, s. l., 1664. Paul Lacroix « aimerait à le retrouver » sous le nom d'un obscur abbé Hébert de RocmontLe Bibliophile Jacob [Paul Lacroix], Notice pour les Observations sur le Festin de Pierre. D'autres encore, comme le dix-septiémiste Antoine Adam, soupçonnent Pierre Nicole ou Arnaud d’AndillyAntoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, tome III, "L'Apogée du siècle", Paris, 1962, p. 336.. L'éditeur Paul Mesnard, qui a fait une édition commentée du pamphletŒuvres de Molière, tome V, 217-232. Sur l'identité de Rochemont, voir p. 41., et le critique Robert HorvilleRobert Horville, Dom Juan de Molière, une dramaturgie de rupture, Paris, Larousse, 1972, p. 52. penchent eux aussi pour un janséniste. Raoul Allier, à qui l'on doit une retentissante étude sur la Cabale des dévots, et Laurent Thirouin, auteur d'une récente édition critique des ObservationsPierre Nicole, Traité de la comédie, et autres pièces d'un procès du théâtre, édition critique par Laurent Thirouin, Paris, Honoré Champion, 1998, p. 145-166., verraient plutôt en Rochemont un membre ou un ami de la Compagnie du Saint-SacrementRaoul Allier, La Cabale des dévots, Paris, 1902, p. 402.. Louis LacourLouis Lacour, Le Tartuffe par ordre de Louis XIV, Paris, 1877, p. 47-48., Georges CoutonMolière, Œuvres complètes, Paris, NRF, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, tome II, p. 1537. et Georges MongrédienComédies et pamphlets sur Molière, Paris, Nizet, 1986, p. 72. se prononcent pour l’attribution au prince de Conti ou à l’un de ses officiers : cette hypothèse peut s'appuyer sur le fait que Conti, qui avait été le protecteur de Molière durant ses années de province, s'était converti en 1656 et, obéissant à son directeur de conscience, « avait réformé en conséquence ses mœurs, son train de vie et sa relation aux plaisirs » : une situation non sans analogie avec celle du Tartuffe.
Selon François Rey, Rochemont « a toute chance d'être une fiction ou un fantôme, et le pamphlet une mystification », un faux composé par Molière lui-même pour se poser une nouvelle fois en victime des ultra-dévots, ramener ainsi la question du Tartuffe au cœur des débats et obliger Louis XIV à lui renouveler son soutienFrançois Rey & Jean Lacouture, Molière et le Roi. L'Affaire Tartuffe, Paris, Le Seuil, 2007, .. Cette thèse a été reprise sous une forme romanesque par le moliériste Gabriel ConesaGabriel Conesa, Le Pauvre homme ! Molière et l'affaire du Tartuffe, Paris, L'Harmattan, 2012, ., puis en 2019 par Jacques Malaterre dans le téléfilm Brûlez Molière !.
Les auteurs de la plus récente édition de la Pléiade tiennent, quant à eux, mais sans s'en expliquer davantage, pour l'hypothèse d'une « œuvre probablement collective » et croient pouvoir conclure, à propos de la « querelle du Festin de Pierre », qu'« il y a lieu de ne pas surévaluer la portée de cette escarmouche, comme on l'a souvent fait sous l'influence du mythe romantique de l'artiste persécuté »Georges Forestier, Claude Bourqui, Audrey Faulot., Étienne Kern, Marie-Christine Rochmann, Molière, "Dom Juan", Marivaux, "Le Paysan parvenu", Lamartine, "Méditations poétiques" et "Nouvelles méditations poétiques", Kourouma, "Les Soleils des Indépendances" : le roman, l'œuvre littéraire, ses propriétés, sa valeur, littérature et politique, Neuilly, Atlande, 2012, ..
Résumé du libelle