thumb|Colons juifs défilant sur leurs tracteurs pour l'anniversaire de la Révolution d'octobre en 1926 à Freidorf en Crimée.|260x260px

L’autonomie juive en Crimée est l’un des projets par lesquels les autorités soviétiques cherchèrent une option d’organisation territoriale pour la population juive d’URSS. Il se développe pendant les années 1920 et 1930, mais n’aboutit pas, malgré la création en Crimée de plus de quatre-vingts colonies agricoles ou kolkhozes juifs et de deux raions autonomes juifs. Une nouvelle tentative est faite en 1944 sur l’initiative du Comité antifasciste juif, mais elle est rejetée par Joseph Staline. La seule forme d’autonomie juive sera finalement en Russie l’oblast autonome juif, dans le district fédéral extrême-oriental, en Sibérie orientale, constitué sur le territoire de l’oblast de l'Amour.

Origines du projet d'« agrarisation » des Juifs En 1917, le Gouvernement provisoire de la république russe supprime la zone de résidence (parfois appelée « Yiddishland », mais ce concept est en fait territorialement et chronologiquement plus vaste) où les Juifs étaient cantonnés par le pouvoir impérial russe depuis 1791. Un grand nombre d’entre eux se déplace dans les années suivantes à l’intérieur des limites de la nouvelle Russie soviétique, notamment pour échapper aux destructions, réquisitions et massacres de la guerre civile russe, ou encore à la famine soviétique de 1921-1922. En nationalisant les terres communautaires, les boutiques privées et les échoppes artisanales, en luttant contre les petits métiers de la rue, la révolution fait disparaître les bases économiques traditionnelles de la population juive, et porte un coup sérieux à ceux qui étaient indigents, les privant de leurs moyens de subsistance. Mais le parti bolchevik désormais seul au pouvoir entend en les Juifs (comme tous les autres peuples soviétiques) et en les écartant des activités considérées comme bourgeoises (la finance, le commerce, le petit artisanat) pour les amener au travail manuel.. En raison de la désorganisation de l'économie pendant son étatisation, l’industrie était paralysée en Russie, et la des Juifs ne pouvait se faire que par la voie d’une , c’est-à-dire de leur transformation en paysans. Ce processus était relativement facile dans les shtetlech, qui se vouaient déjà en partie à l’agriculture et cultivaient leur terroir en commun, mais plus ardu pour les Juifs citadins qu’il fallait encourager fermement à aller peupler les nombreuses terres non cultivées mais propices à l'agriculture ; pour cela, en , un « commissariat central pour les questions juives » auprès du Commissariat du peuple aux nationalités est créé. Parmi ses attributions, la recherche de terres libres pour l’établissement des Juifs. L’utilité de la création d’une entité territoriale autonome pour les Juifs est confirmée par Lénine lui-même en 1919. À la fin des années 1920 le programme de est officiellement lancé.

Pour l’organisation et le soutien à ce mouvement, le Comité pour l'installation des Juifs (KomZET), avec à sa tête est créé en 1924 par une décision du Praesidium du Comité exécutif central de l’URSS. En décembre c’est le tour de l’organisation éponyme, l’OZET, dirigée par . Leur tâche est de mobiliser l’opinion publique, en premier lieu à l’étranger, pour soutenir le projet.

Premières colonies agricoles juives De premières colonies agricoles juives ont été établies au début du dans les gouvernements de Podolie, de Bessarabie, de Kherson, de Iekaterinoslav et de Tauride. Par la suite, la politique d'encouragement de l'agriculture juive est entravée par l'oukase d'Alexandre II du .

Les pogroms de l'époque impériale, la guerre civile, la famine soviétique de 1921-1922 et les épidémies font disparaître une partie de ces colonies. Plus généralement, les Juifs quittent les bourgs et les villages ruraux pour chercher du travail dans les grandes villes, et émigrent aussi vers les États-Unis, l'Europe occidentale, la Palestine et les pays d'Amérique latine. La population juive de Crimée passe de personnes en 1921 à Juifs en 1923, auxquels peuvent être ajoutés Karaïmes.

Les organisations sionistes commencent alors à intervenir en Crimée, avec la création en 1919 de centres de formation agricoles pour les futurs émigrants juifs. En 1922-24, le mouvement HeHalutz fonde en Crimée 5 communes agricoles, de 300 personnes au total. Ces communes furent dissoutes par les autorités à la fin des années 1920.

En même temps que sont créées les communes sionistes, commence dans les années 1920 une installation spontanée en Crimée, pour travailler dans l'agriculture, de Juifs venant des villes où sévissent la désorganisation, la famine et le chômage. À la fin 1925, il y a en Crimée 20 colonies agricoles juives, dans lesquelles vivent 600 familles. Les immigrants reçoivent une aide de l'American Jewish Joint Distribution Committee (JDC ou Joint). L'aide étrangère se développe, et aurait couvert pendant les années 1925 - 1929 86 % des dépenses d'installation des émigrants juifs en Crimée.

L'agriculture juive se développe significativement, et dépasse déjà en 1923 ( et personnes (travailleurs et membres de leurs familles) son niveau de 1917 ( et personnes).

Les Krymtchaks, communauté juive vivant en Crimée depuis des siècles, prirent à peine part à la création de ces colonies agricoles.

Soutiens et résistances au projet d'autonomie juive en Crimée , directeur du département russe de l'organisation américaine de bienfaisance le Joint, est un des initiateurs de l'idée d'une colonisation juive de la Crimée. Elle fut officiellement lancée par le journaliste et par le vice-commissaire aux affaires nationales . Par la suite, Abram Braguine publie en 1924 avec Mikhaïl Koltsov Судьба еврейских масс в СССР (Le destin des masses juives en URSS), un livre dans lequel ils militent pour la création d'un centre agricole juif.

En , sur décision du Politburo du PCR(b), une commission spéciale est créée pour examen de la question, et placé sous la direction du vice-président du Conseil des commissaires du peuple, Aleksandr Tsiouroupa. Le projet est défendu par Léon Trotski, Lev Kamenev, Nikolaï Boukharine, Gueorgui Tchitcherine et d'autres dirigeants soviétiques. Le président du Præsidium du Soviet suprême, Mikhaïl Kalinine y apporte aussi son soutien au projet dans les Izvestia en :

Le partisan et le militant le plus actif en URSS pour le projet criméen est cependant .

Le , pour appuyer les projets de colonies agricoles juives en Russie et en Ukraine, le programme Agro-Joint est créé par l'American Jewish Joint Distribution Committee. Joseph Rosen, son directeur, promet l'affectation de 15 millions de dollars US, mais il demande en contrepartie l'arrêt de la répression du sionisme, du judaïsme et de la culture hébraïque. Un accord avec Agro-joint est signé en , et le un nouvel accord de trois ans est conclu. Le , il est prolongé jusqu'en 1953. Agro-Joint s'y engage à accorder un prêt de 9 millions de dollars sur 17 ans à un taux annuel de 5 % et une aide gracieuse pour trouver d'autres financements. vignette|Kolkhoziens juifs et tatars en Crimée à la fin des années 1920. Parmi les opposants à la création du Comité pour l'installation des Juifs, et plus largement au projet de colonies en Crimée figure en revanche le commissaire du peuple . Il déclare qu'une telle des masses juives sera une franche injustice dans les relations avec les autres travailleurs. Il est également contre l'autonomie juive. Ce point de vue est soutenu par le commissaire au peuple à la justice de la République socialiste soviétique d'Ukraine, Mykola Skrypnyk et le secrétaire du comité central du PC(b) d'Ukraine, Emmanuel Quiring.

Les autorités de Crimée, sous la direction du président du Comité exécutif central de la République socialiste soviétique autonome de Crimée, , s'opposent également au projet.

Facteur plus important contre le projet, selon l'opinion de l'historien Guennadi Kostyrtchenko, il y a dans le sud de l'Ukraine et en Crimée 5 millions de paysans sans terre. Les colons juifs auraient reçu des terres gratuites, du matériel agricole importé, des semences et du bétail de race, et les populations locales se seraient vues proposer de rendre dans l'Oural. Kostyrtchenko fait l'hypothèse que cette présentation a favorisé la croissance de l'antisémitisme en URSS dans la deuxième moitié des années 1920.

Créations des raïons nationaux juifs vignette|Carte de la Crimée en 1922. Le KomZET lance le projet de colonisation juive dans le nord et le nord-est de la Crimée, dans des parties de la presqu'île peu habitées et peu favorables à l'agriculture. sont transférés aux immigrants juifs, principalement dans les raïons d'Eupatoria et de Djankoï. L'immigration organisée commence au printemps 1925, avec le soutien d'Agro-Joint. En 1926, Juifs vivent dans les colonies agricoles juives de Crimée.

À partir de 1928, le rythme s'accélère, en lien avec l'affectation de nouvelles parcelles agricoles de taille importante, et aussi comme conséquence de la détérioration des conditions de vie dans les milieux traditionnels juifs. En 1933, la population des colonies juives de Crimée est d'environ familles et en tout de 20- personnes. En 1932 il y a en Crimée 86 colonies agricoles juives, dont quatre communes.

Le , le Raïon national juif de Fraïdorf est créé, avec une superficie de . La population totale du raïon est d'environ habitants, dont 30 % de Juifs. En 1935 est créé un autre raïon national juif, celui de Larindorf. Il intègre les parties nord et est du raïon de Fraïdorfské et 63,5 % de sa population juive.

À partir de 1932 commence un déclin de la population agricole juive en Crimée. Les causes en sont le départ pour les villes, la priorité donnée à l'émigration vers le Birobidjan, la limitation et ensuite l'arrêt des actions d'Agro-Joint.

Conditions de vie dans les colonies et kolkhozes juifs vignette|Affiche soviétique de propagande en yiddish (années 1920 ou 1930) - Rejoins-nous au kolkhoze

Abandon du projet Le , le Politburo du Comité central du PCU(b) prend la décision :

Kostyrtchenko écrit dans son livre Тайная политика Сталина. Власть и антисемитизм (La politique cachée de Staline. Pouvoir et antisémitisme):

Cette option est censée apporter une solution le problème de l'emploi de dizaines de milliers de commerçants, travailleurs manuels et artisans juifs ruinés et conduits au chômage avec l'abandon de la NEP et éviter l'exacerbation de l'antisémitisme, en favorisant le départ des Juifs des parties européennes et urbanisées de l'URSS vers des régions presque complètement dépeuplées. Une amélioration de la situation démographique de l'Extrême-Orient et la consolidation de la frontière face à la Chine en sont également attendues. La décision est formellement prise le par le Praesidium du comité exécutif central de l'URSS.

L'abandon du projet Crimée se concrétise en 1927, avec cependant le souci de ne pas provoquer une diminution du soutien de l'Agro-Joint. En , une initiative de Larine pour dégager des ressources supplémentaires est repoussée par les autorités. Le point de vue de la Yevsektsia, « section juive » du Parti communiste soviétique, qui considérait que le projet criméen n'avait qu'une dimension économique et n'était pas capable de modifier la situation sociale des Juifs, s'impose alors.

Sur le plan de l'organisation administrative, le projet aura atteint son développement maximal dans les années 1927—1930, avec trois raïons nationaux juifs dans le sud de l'Ukraine et deux en Crimée.

En 1936 le raïon de Fraïdorf perd, dans la presse soviétique, la qualification de pour celle de .

Sort des colons juifs pendant la guerre