Les mythes maçonniques occupent une place centrale dans la franc-maçonnerie. Issus de textes fondateurs ou de diverses légendes bibliques, ils sont présents dans tous les rites maçonniques et dans tous les grades. Ils utilisent des paraboles conceptuelles et peuvent servir aux francs-maçons de sources de connaissance et de réflexion où l'histoire le dispute souvent à la fiction. Ils s'articulent principalement autour des histoires légendaires de la construction du temple de Salomon, de la mort d'Hiram son architecte, et de la chevalerie. Quelques thèmes mythiques originels font encore partie, de manière plus ou moins importante et explicite, des symboles qui composent le corpus et l'histoire de la franc-maçonnerie spéculative. Certains mythes toutefois n'ont pas eu de réelle postérité, mais transparaissent encore dans quelques hauts grades, ou dans la symbolique de quelques rituels. D'autres empruntent parfois à l'imaginaire médiéval ou à des mystiques religieuses et ne s'encombrent pas de vérités historiques pour créer des filiations légendaires avec des corporations ou des ordres disparus.
Mythes et franc-maçonnerie Les mythes en franc-maçonnerie apparaissent comme les éléments fondamentaux de la construction des idées et des sentiments qui se transmettent au sein du corpus des loges maçonniques et des francs-maçons. Ils contribuent à leurs expressions et permettent une continuité pour chaque franc-maçon, entre le rite, les usages et la culture maçonnique. À l'image d'autres mythologies, l'importance et la qualité de la combinaison des éléments du récit, sont plus grandes que les faits mêmes qui les composent. Il n'existe pas ainsi de version véritable ou officielle des mythes maçonniques, leurs richesses relevant souvent de la multitude des interprétations possibles.
Ils suivent un certain récit chronologique qui se complète avec des variations plus ou moins marquées, les principes fondamentaux se répétant régulièrement. Trois grands mythes constituent le corpus principal de la franc-maçonnerie spéculative : celui de la construction du temple qui, sans assumer une place primordiale, propose une continuité et une centralité ; celui de la légende d'Hiram qui procède d'une possibilité pour la franc-maçonnerie d'atteindre à un universel anthropologique et qui reste la légende principale de la franc-maçonnerie ; celui de la chevalerie médiévale, avec ses valeurs humaines de solidarité, de loyauté et de vertu.
De l'ensemble des mythes maçonniques, il ressort principalement que les légendes mettent en usage des de recherches psychologiques ciblées qui évoluent principalement autour du perfectionnement moral et spirituel, de la construction de soi, de la fraternité et de la mort. Les mythes sont liés au gré de leur évolution par un personnage héroïque qui n'est jamais cité de prime abord et qui se déploie dans les rituels maçonniques. Cette personne héroïque est représentée et mise en scène lors de la cérémonie d'initiation du premier grade par le récipiendaire, les autres degrés approfondissent cette démarche en faisant apparaître des héros bibliques qui relient les degrés entre eux, dynamisant et fécondant l’imaginaire et la recherche personnelle.
Mythes principaux Le mythe de la construction Le mythe de la construction est consubstantiel à la franc-maçonnerie ; elle puise une part de sa symbolique dans l'histoire de diverses constructions, réelles ou légendaires, comme celles des pyramides, de la tour de Babel, du temple de Jérusalem ou des cathédrales. Si le modèle du temple dit de Salomon est celui retenu par la mythologie maçonnique, la construction pratiquée par le franc-maçon spéculatif s'opère dans un mouvement plus large que l’historien Yves Hivert-Messeca qualifie en 2017 de . Ce constructivisme se fonde sur les principes de la construction, de la déconstruction et de la reconstruction libre dans le même temps d'un homme ou d'une femme, d'un édifice spirituel et d'un monde meilleur. Le mythe prend ainsi deux directions complémentaires, l'une épistémologique, philosophique, spirituelle, et l'autre culturelle, philanthropique et critique. Ce mythe, par sa force interprétative multiple et adaptable, propose un ensemble d'interprétations à élaborer patiemment, seul ou avec les autres.
Dans les anciens devoirs, le mythe de la construction n'apparaît pas dans le manuscrit Regius (1390) où il n'est fait mention qu'une seule fois du roi Salomon. Le manuscrit Cooke (1410) propose pour sa part un récit mythologique qui devient la base de la légende opérative du temple de Salomon. Cette vulgate est reprise de manière quasi identique par le manuscrit Grand Lodge (1583) et le manuscrit Watson (1687). Les manuscrits Drumfries (1710) et Graham (1726) reprennent la même trame, en y rajoutant des détails accentuant le caractère chrétien et la religiosité du récit mythique.
Dans la première édition des constitutions d'Anderson en 1723, le mythe s'approprie les éléments bibliques, mais propose le but de la construction comme l'édification d'un . Donnant une dimension d'universalité du temple qui tend à rejoindre l’universalisme maçonnique. Dans celle de 1738, le caractère maçonnique du mythe et de la construction est accentué en faisant de Salomon le grand-maître maçon à Jérusalem, la construction et ses protagonistes sont comblés de nombreuses vertus. L'édition de 1738 récupère les écrits bibliques sans se soucier de véracité historique dans un but de glorification, d'antériorité et de légitimation.
Au , le mythe de la construction autour du temple maçonnique sert à l'élaboration d'un espace d'échanges et de débat interconfessionnel. Les constitutions évoquent l'idée d'un chantier où la quête des vestiges supposés de la maçonnerie et la transmission d'une lointaine tradition maçonnique par les francs-maçons de la première Grande Loge d'Angleterre servent à l'invention d'une langue faite de signes et de mots de reconnaissance, ainsi que d'une parole qui permet aux protagonistes du chantier de se reconnaître, de travailler et de continuer l’œuvre dans l'harmonie.
Le mythe d'Hiram
Mythe fondamental de la franc-maçonnerie et fil conducteur du grade de maître, il apparaît dans les années 1730. Le mythe d'Hiram transforme complètement la première maçonnerie qui ne connaît que deux grades en rajoutant une nouvelle légende qui change largement le sens de l’initiation. Effaçant rapidement celui de Noé, il s'implante universellement dans la franc-maçonnerie spéculative.
Le personnage d'Hiram et du mythe qui va accompagner sa légende n'apparaissent pas dans les manuscrits d'origine ou de première génération, Régius et Cook de la maçonnerie opérative du . L'évocation d'un architecte survient explicitement dans les manuscrits de seconde génération dans le manuscrit Grand Lodge , mais son identité n'est pas clairement établie. Des hypothèses tentent d'expliquer ces variations, de la simple erreur de graphie des reproducteurs des textes à la corruption d'une légende primitive d'Hiram et à son rétablissement durant le .
En 1723, dans la première version des constitutions d'Anderson est évoqué sous le nom d'Hiram Abiff. Cette nomination est conjointe à l’apparition d'un grade de maître fondé sur le personnage d'Hiram dans les manuscrits des anciens devoirs de la famille dite de Spencer, notamment de 1725 à 1729.
Si les sources de la légende restent difficiles à établir, les historiens du optent généralement pour un mythe composite, formé de plusieurs récits établis sur la Bible : un récit autour des fils de Noé qui cherchent à relever leur père pour connaître son secret ; un récit sur Betsaleel et l’enseignement de l'art de construire, des secrets qui l'entourent et qu'il prodigue aux deux fils d'un roi ; enfin un récit sur le roi Salomon et la construction du temple où apparaît l'architecte Hiram comme fils d'un Tyrien et d'une veuve de la tribu de Nephtali. Le premier récit est issu du manuscrit Graham qui est le premier texte à faire état du relèvement d'un corps et d'un secret perdu par la mort du détenteur. Le second relate les talents et qualités merveilleuses de Betsaleel et de ses secrets de l'art qui doivent être . Enfin, le troisième évoque Hiram comme le surveillant le plus sage et qui transmet les signes donnant les droits aux maçons. La superposition de ces trois mythes donne quasiment le récit de la légende d'Hiram fait dans la divulgation complète, en 1730, de Samuel Prichard dans son ouvrage La Maçonnerie disséquée.
Le mythe et la légende d'Hiram qui en découlent diffèrent largement des autres mythes maçonniques ou légendes du métier des constructeurs, qui évoluent avec le temps et s'adaptent au gré des temps et des transmissions. Elle apparaît comme une construction volontaire en vue de structurer un autre grade et afin de favoriser une maçonnerie plus aristocratique, mais également pour des besoins d'élaboration d'une vision de la franc-maçonnerie renouvelée et différente. Le mythe d'Hiram laisse apparaître un travail d'érudition dans sa constitution qui a été également, en son temps et selon l'historien Roger Dachez, un instrument politique de la jeune et première Grande Loge d'Angleterre. Il apporte dans les rituels les mêmes innovations et qualités littéraires que les constitutions d'Anderson lors de leur première édition pour la naissance de la franc-maçonnerie obédientielle, ces créations procédant d'un même mouvement.
Le mythe chevaleresque Si le mythe chevaleresque se développe surtout en France, il connaît une première apparition dans les premières constitutions en 1723 : Anderson, dans un court passage, établit un lien entre la chevalerie et la franc-maçonnerie, le manque de précision sur ce lien permet dès lors de nombreuses spéculations.
L'ancienne chevalerie devient, à la suite d'un processus d'intégration dont les historiens situent le développement à partir du discours du chevalier écossais Andrew Michael Ramsay en 1736, un mythe maçonnique fondateur de l'ordre. Épée, cordon et cérémonie d'adoubement sont directement issus de la chevalerie où la fraternité d'armes reflète la fraternité en loge. Les grades chevaleresques se multiplient à compter de 1740. Le mythe chevaleresque, par cette filiation légendaire, ancre dans sa démarche la franc-maçonnerie naissante dans une forme de légitimité immémoriale, maçonnerie et chevalerie se voyant attribuer des origines antiques. Ce mythe propose également une voie aux francs-maçons qui souhaitent allier action et spiritualité.
Il prend une importance cruciale dans la franc-maçonnerie et notamment dans ses hauts grades à compter de la seconde partie du . En plein siècle des Lumières où le rationalisme s'impose lentement, il se pose comme un mouvement de re-sacralisation qui se teinte de divers courants, mystique, chrétien ou encore occultiste. L’appropriation des mythes chevaleresques est facilitée par les rituels qui lui sont originels, tel le rituel médiéval de l'adoubement entièrement repris par quelques grades maçonniques chevaleresques. En France, le grade le plus anciennement attesté usant de mythe chevaleresque est celui de en 1748. La trame légendaire s'établit autour de la reconstruction du second temple et a une vocation terminale au , dans le parcours d'un franc-maçon.