La dengue (prononcé , « dingue ») est la plus fréquente et la plus répandue des arboviroses ou infections virales transmises par des arthropodes. Elle est due au virus de la dengue, de la famille des Flaviviridae, transmis à l'humain par l'intermédiaire d'un moustique diurne, principalement Aedes aegypti (régions tropicales et subtropicales), puis Aedes albopictus (régions tempérées).
La maladie se présente le plus souvent de façon bénigne, avec pas ou peu de symptômes, ou comme un syndrome grippal soudain accompagné de douleurs articulaires. Cependant, depuis le milieu du , des formes sévères sont apparues avec hémorragies ou avec syndrome de choc pouvant entraîner la mort.
Endémique dans les pays tropicaux et subtropicaux, la dengue tend à se diffuser mondialement vers des régions tempérées. Plus de la moitié de la population mondiale vivent dans des zones à risque, soit plus de 130 pays. En 2024, plus de 14 millions de cas, dont onze mille décès, ont été notifiés à l'OMS, ce qui représente un record historique.
La charge réelle de la maladie serait bien plus importance que celle notifiée, à cause d'une insuffisance des systèmes de surveillance et du manque de moyens de diagnostics.
L'expansion mondiale de la dengue et l'apparition de formes graves seraient liées à la perturbation d'écosystèmes sauvages, à la mondialisation des échanges (déplacements de populations et de marchandises), à l'urbanisation croissante non assainie (gestion de l'eau), et au changement climatique. L'ensemble de ces facteurs favorise le développement des vecteurs et les contacts humains-moustiques-virus.
Il n’existe pas de traitement spécifique de la dengue. Une prise en charge spécialisée en soins intensifs est nécessaire pour le traitement de la dengue sévère.
La prévention collective repose sur la lutte contre les moustiques vecteurs (extermination, chasse aux eaux stagnantes…) et sur les mesures de protection préventives individuelles contre les piqûres de moustiques (moustiquaire, répulsif…).
Histoire Le terme dengue proviendrait de l'espagnol denguero et du portugais dengoso, signifiant « maniéré, guindé », par allusion à la démarche raide des malades aux articulations douloureuses. Une autre hypothèse propose le swahili ki denga pepo (crampe soudaine causée par un démon). Le terme entre dans le langage médical anglais et français vers le milieu du .
Premières descriptions Avant de s'imposer internationalement, le terme dengue avait près d'une centaine de synonymes désignant la même maladie. Les uns désignant la raideur de la démarche (dandy fever, fièvre polka, pantomima), la douleur (broken wing, break bone fever, knockels koorts, coup de barre), l'éruption (fièvre rouge, calentura roja, colorada), la saison (fièvre des dattes...), la région (fièvre de la Mer Rouge, fièvre des Indes, fièvre de Massaoua...). vignette|Portrait de Benjamin Rush (1783), médecin et père fondateur des États-Unis, l'un des premiers à décrire la dengue vers 1780, par Charles Willson Peale (1741-1827). Les origines géographiques de la dengue sont inconnues, des études phylogénétiques suggèrent une origine africaine, d'autres en Asie du Sud-Est.
On ne connaît pas de description de maladie épidémique évoquant la dengue avant la découverte de l’Amérique. Des épidémies touchant les premiers colons d’Amérique pourraient se rapprocher de la dengue ou d’autres maladies à présentation similaire. Ainsi, en 1648, le père Du Tertre aurait décrit, en Guadeloupe, une épidémie de dengue qu'il appelle « coup de barre ». La dengue aurait été une des causes de l'échec de la colonisation écossaise du Panama (projet Darién) en 1699Le journal du capitaine Patrick Macdowall, qui fait une excellente description de sa propre maladie, est conservé à la Bibliothèque nationale d'Écosse..
Les descriptions plus précises de la fin du permettent d'établir, de façon plus probante, qu'il s'agit bien de dengue. La première description moderne est le plus souvent attribuée à Benjamin Rush qui décrit une épidémie à Philadelphie en 1780 (publication en 1789) sous le terme de « break bone ». À peu près simultanément, d'autres descriptions analogues sont faites à Batavia, sur la côte de Coromandel, et au Caire.
Une partie des épidémies dites « de dengue » décrites au seraient des « pseudo-dengue » ou dengue-like, attribuables en fait au virus du chikungunya.
Premières pandémies Durant le et au début du , la dengue est surtout étudiée par les médecins militaires des corps expéditionnaires, américains, britanniques et français. Rétrospectivement, la première pandémie reconnue de dengue est signalée à la fin du jusqu'au début du aux Amériques (États-Unis, Caraïbes, villes côtières atlantiques d'Amérique du Sud). D'origine africaine, elle serait liée au commerce du sucre, du rhum et des esclaves.
Une deuxième pandémie est survenue à partir de l'Australie, lors de la colonisation du Queensland dans les années 1860-1870, et de son urbanisation rapide par des colons s'établissant pour l'or et le sucre, et qui a duré jusqu'à la première guerre mondiale.
En Europe, La dengue fait son apparition en Espagne (Séville et Cadix) en 1784, probablement apportée d'Amérique du Sud. La France est touchée au Havre en 1829, en provenance de Guadeloupe ; l'Italie à Naples en 1890. Tout au long du , des épisodes épidémiques sont signalés en Méditerranée orientale, touchant les citadins portuaires au cours d'un été, de façon brève mais explosive.
La maladie frappe l'armée française d'Orient aux Dardanelles en 1916. La dernière grande épidémie de dengue européenne survient en Grèce, à Athènes en 1927-1928, en provenance de Syrie. Elle fut exceptionnelle, car on dénombra à Athènes, au cours de l'été 1928, un million de cas dont un millier de décès.
Les mesures de contrôle des moustiques se sont avérées efficaces en Méditerranée, aux Amériques, et dans la plupart des villes coloniales d'Asie. La dengue parait alors être en sommeil jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
Études scientifiques Elles commencent à la fin du , à la suite des découvertes sur le rôle des moustiques dans la filariose, le paludisme et la fièvre jaune. Dès 1903, le rôle du moustique Stegomya fasciatus (nommé aujourd'hui Ǽdes aegypti) est suspecté. La démonstration rigoureuse est le fait de chercheurs australiens en 1916. En 1931, le rôle du moustique A. albopictus est aussi démontré.
La nature virale de l'agent de la dengue est établie par des médecins militaires américains aux Philippines en 1907. Pour la plupart des auteurs, la dengue était une infection bénigne et de courte durée, quoique brutale et douloureuse. Les coloniaux français l'appellent « grippe tropicale » ou « petit palu », inévitable pour les nouveaux arrivants. L'existence de formes graves, déjà signalées aux États-Unis en 1780, en Australie en 1887, ou en Grèce en 1928, est considérée comme exceptionnelle.
En 1931, la dengue est reconnue comme une zoonose chez des singes des Philippines.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les épidémies de dengue reprennent dans le Pacifique, liées aux mouvements de populations (réfugiées et militaires), et aux dégradations urbaines (approvisionnement d'eau). Cette situation relance les études sur la dengue, car des centaines de milliers d'hommes sont engagés en Afrique du Nord, dans le Sud-est asiatique et le Pacifique.
Les Américains créent en 1944, la « Dengue Research Unit » installée dans le New-Jersey, sous la direction d'Albert Sabin. Sabin et ses collaborateurs parviennent à cultiver les virus de la dengue sur les souris, et à distinguer différentes souches correspondant aux premiers sérotypes de dengue : DEN 1 et DEN 2Claude Chastel 1992, op. cit., p. 238-244..
En 1956, une nouvelle forme de dengue apparaît aux Philippines, puis en Thaïlande en 1958Lim LE, Stransky E. On infectious acute thrombocytopenic purpura (hemorrhagic fever) observed in children in the Philippines. Annales paediatrici International review of pediatrics. 1956;187(4):309–20. Epub 1956/10/01. . C'est la dengue hémorragique avec ou sans syndrome de choc, une maladie mortelle. On découvre alors de nouveaux sérotypes de dengue (voir la section émergence de la dengue sévère).
En 2026, l'Organisation panaméricaine de la santé publie une mise à jour épidémiologique sur la dengue, soulignant la réduction significative des cas en 2025, mais recommandant le renforcement de la surveillance et des efforts de prévention.
Virus et transmission Agent vignette|Les virus de la dengue (groupement de points noirs) au microscope électronique. L'agent est le virus de la dengue, un virus à ARN enveloppé, appartenant au genre des flavivirus. Ce genre comprend également les virus de la fièvre jaune, de l'encéphalite japonaise, et du Nil occidental.
Il existe quatre sérotypes distincts du virus de la dengue : DENV-1, DENV-2, DENV-3 et DENV-4. Ils sont étroitement apparentés et entraînent les mêmes signes cliniques.
Deux sérotypes, DENV-1 et DENV-3, se subdivisent en cinq génotypes, alors que DENV-2 en a six et DENV-4 quatre.
Même s'ils sont très proches les uns des autres, il n'existe pas ou peu (de courte durée) de protection immunitaire croisée entre eux. Ainsi un même individu peut être atteint plusieurs fois par la dengue, une fois par chacun des quatre sérotypes.
Une épidémie de dengue est souvent liée à l’apparition ou à la réapparition d’un sérotype n’ayant pas circulé depuis plusieurs annéesDétection de l'antigène NS1 de la dengue, Rapport d’évaluation technologique, juin 2009, Service évaluation des actes professionnels, www.has-sante.fr, Haute Autorité de Santé. Texte pdf. Une circulation simultanée des quatre sérotypes traduit une situation dite d'« hyperendémie » (Asie du Sud-Est).
Quoique la dengue soit d'expansion mondiale, les virus de la dengue restent paradoxalement « locaux » dans leur évolution historique (génétique). Ceci suggère que la dispersion mondiale des virus n'est pas continue, mais procède par « sauts » liés aux migrations humaines s'établissant dans de nouvelles régions où existent un vecteur convenable et une population sensible.
Vecteur Les virus sont transmis par moustiques vecteurs du genre Aedes.
Cycles sauvages Il s'agit de cycles selvatiques, décrits en Afrique et en Asie, où des formes ancestrales de DENV circulent encore entre des primates non humains et des moustiques de la canopée peu anthropophiles, comme Aedes niveus en Asie, et A. furcifer, A. luteocephalus, A. Taylori... en Afrique.
Les quatre sérotypes responsables de la dengue urbaine auraient divergé indépendamment à partir de ces souches ancestrales en s'adaptant à des moustiques péri-domestiques capables d'infecter les humains. Il est probable que ces quatre sérotypes soient la conséquence d'une fragmentation en archipels de l'Indonésie et des Philippines lors de la montée océanique de la période interglaciaire en cours (holocène). Le DENV-2 se serait re-établi en Afrique comme zoonose.
La transmission par moustiques entre singes et humains est rare.
Cycles ruraux et urbains vignette|Larves de moustique Aedes Aegypti, susceptibles de se développer dans très peu d'eau (d'une soucoupe par exemple). La dengue est transmise à l'humain par l'intermédiaire de moustiques vecteurs diurnes du genre Aedes. Contrairement à d'autres arboviroses comme la fièvre jaune, la dengue humaine évolue dans un cycle rural et urbain, en dehors et indépendamment des cycles sauvages. L'être humain est le principal réservoir naturel des virus de la dengue urbaine, mais aussi le disséminateur (hôte amplificateur) de la maladie.
Le vecteur principal est Aedes aegypti d'origine africaine, et mondialement répandu dans les zones tropicales et subtropicales, il est capable de recoloniser des régions d'où il avait été éliminé, comme la région méditerranéenne.