vignette|Victimes à la main coupée, dans King Leopold's Soliloquy: A Defense of His Congo Rule, Mark Twain, Boston, 1905. Les exactions commises dans l'État indépendant du Congo sont les actes de cruauté qui ont dévasté une partie de la population de cette colonie (aujourd'hui la République démocratique du Congo) placée sous la tutelle personnelle du roi des Belges Léopold II entre 1885 et 1908. Elles étaient particulièrement associées aux méthodes de travail utilisées pour collecter le caoutchouc naturel pour l'exportation. S'ajoutant à des maladies épidémiques, à la famine et à la baisse du taux de natalité provoquée par ces perturbations, les exactions ont contribué à un fort dépeuplement dont l'ampleur au cours de la période est encore aujourd'hui très discutée en raison du manque de données démographiques : on pense que l'État indépendant a perdu entre 1,5 et 13 millions d'habitants.

À la conférence de Berlin de 1884-1885, les puissances européennes ont attribué la région du bassin du Congo à une organisation caritative privée dirigée par Léopold II, qui avait depuis longtemps des ambitions d'expansion coloniale. Le territoire sous le contrôle de Léopold dépassait et était dirigé par un petit groupe d'administrateurs originaires de plusieurs pays européens. Dès le départ, la colonie s'est avérée non rentable, l'État étant toujours proche de la faillite. La montée rapide de la demande de caoutchouc naturel, qui était abondant sur le territoire, a créé un changement radical dans les années 1890. Pour faciliter l'extraction et l'exportation du caoutchouc, toutes les terres « inhabitées » du Congo ont été nationalisées, la majorité étant distribuée à des entreprises privées sous forme de concessions. Une partie du terrain a été gardée par l'État. Entre 1891 et 1906, les entreprises ont été autorisées à faire ce qu'elles voulaient, pratiquement sans ingérence judiciaire, le résultat étant que le travail forcé et la coercition violente étaient utilisés pour collecter le caoutchouc à moindre coût et maximiser les profits. Une armée autochtone, la Force publique, a également été créée pour appliquer les politiques du travail. Des travailleurs qui refusaient de participer à la collecte du caoutchouc pouvaient être tués et des villages entiers rayés de la carte.

La principale cause du déclin de la population était la maladie, exacerbée par les bouleversements sociaux dans l'État indépendant. Des épidémies, notamment la maladie du sommeil, la variole, la grippe porcine et l'amœbose, ont ravagé les populations autochtones. Rien qu'en 1901, on estimait que étaient morts de la maladie du sommeil. La maladie, la faim et la violence ont fait chuter le taux de natalité, tandis que le taux de surmortalité a augmenté.

Le fait de couper les mains des travailleurs a acquis une notoriété internationale particulière. Celles-ci étaient souvent coupées par des soldats de la Force publique composée d'auxiliaires locaux et qui devaient rendre compte de chaque coup de feu tiré en ramenant les mains de leurs victimes. Ces détails ont été enregistrés par des missionnaires chrétiens travaillant au Congo et ont provoqué l'indignation du public lorsqu'ils ont été révélés au Royaume-Uni, en Belgique, aux États-Unis et ailleurs. Une campagne internationale contre l'État indépendant du Congo a commencé en 1890 et a atteint son apogée après 1900 sous la direction du militant britannique Edmund Dene Morel : elle entraîna la rédaction en 1904 du rapport de Roger Casement, dans lequel il dénonce les « atrocités » perpétrées sur l'ensemble de la population congolaise. En 1908, sous la pression internationale, le gouvernement belge a annexé l'État indépendant du Congo qui était en dépôt de bilan pour former le Congo belge et a mis fin à de nombreux systèmes responsables des abus. L'ampleur du déclin de la population. au cours de la période fait l'objet d'un vaste débat historiographique et il y a un débat ouvert sur la question de savoir si les exactions constituent un génocide.. En 2020, le roi Philippe a exprimé ses regrets au gouvernement congolais pour les infligés pendant le régime de l'État indépendant du Congo, sans mentionner explicitement le rôle de Léopold. Certains militants lui ont reproché de ne pas avoir présenté des excuses complètes.

Contexte Création de l'État indépendant du Congo vignette|Le roi Léopold II des Belges, souverain de l'État indépendant. Their majesties as I knew them; personal reminiscences of the kings and queens of Europe, 1911.

Dès 1865, peu avant le décès de son père, le prince Léopold, futur roi des Belges, tente d'intéresser les principaux politiciens belges à la création d'un empire colonial en Extrême-Orient ou en Afrique. Cependant, la colonisation reste plutôt impopulaire en Belgique.

Déterminé à rechercher une colonie pour lui-même et inspiré par des rapports récents d'Afrique centrale, Léopold fréquente des explorateurs, dont Henry Morton Stanley. Léopold crée l'Association internationale africaine, une organisation « caritative » pour superviser l'exploration et l'arpentage d'un territoire basé autour du fleuve Congo, avec l'objectif d'apporter de l'aide humanitaire et la « civilisation » aux indigènes. Lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885, les dirigeants européens reconnaissent officiellement le contrôle personnel du souverain sur les de l'État indépendant du Congo, théoriquement indépendant, au motif qu'il serait une zone de libre-échange et un État tampon entre les sphères d'influence britannique et française.

Dans l'État indépendant, Léopold exerce un contrôle personnel très net. Les chefs africains jouent un rôle important dans l'administration en mettant en œuvre les ordres du gouvernement au sein de leurs communautés. Le pouvoir effectif des fonctionnaires, concentrés dans des « stations » petites et largement dispersées, reste limité. En 1900, on compte 3000 Blancs au Congo, dont seulement la moitié sont Belges. La colonie manque constamment de personnel administratif et de fonctionnaires, qui ne dépassent pas un effectif de au cours de la période. Ainsi, une partie de la violence de la période peut être attribuée à des groupes africains utilisant le soutien colonial pour régler des comptes, ou à des administrateurs blancs agissant sans l'approbation de l'État.

L'attention de l'administration se focalise d'abord sur la consolidation de son contrôle : il s'agit de combattre les peuples africains, à la périphérie de la colonie, qui contestent le régime colonial. Il s'agit notamment des tribus autour de la rivière Kwango, au sud-ouest, et de l'Uélé au nord-est.

Situation économique et administrative gauche|vignette| Carte de l'État indépendant du Congo en 1892.

L'objectif de rentabilité financière de l'État indépendant est essentiel pour ses investisseurs, comme pour Léopold. Ses finances sont souvent précaires. Les exportations d'ivoire ne rapportent pas autant qu'espéré, et l'administration coloniale se retrouve souvent endettée, voire en quasi-faillite à plusieurs reprises. La hausse rapide de la demande de caoutchouc naturel dans les années 1890 offre une autre perspective pour le territoire. Le boom du caoutchouc permet des bénéfices importants. Les exportations de caoutchouc depuis l'État indépendant du Congo passent de 580 à entre 1895 et 1900.

Afin de faciliter l'exploitation de la ressource dans la colonie, les terres sont divisées sous un pseudo-régime domanial en 1891. Toutes les terres vacantes, y compris les forêts et les zones non cultivées, sont décrétées inhabitées et donc possession de l'État, laissant de nombreuses ressources du Congo, en particulier le caoutchouc et l'ivoire, sous la propriété coloniale directe. Des concessions sont attribuées à des entreprises privées. Dans le nord, la Société anversoise reçoit , tandis que la société Anglo-Belgian India Rubber Company (ABIR) se voit attribuer un territoire comparable dans le sud. La Compagnie du Katanga et la Compagnie des Grands Lacs reçoivent de plus petites concessions dans le sud et l'est. Léopold conserve une grande partie du territoire sous son administration personnelle : le Domaine de la Couronne, de , est ajouté au territoire qu'il contrôlait déjà sous le régime du Domaine privé. Ainsi, la majeure partie de l'exploitation économique de l'intérieur congolais est entreprise par Léopold et les principaux concessionnaires. Le système est extrêmement rentable et l'ABIR réalise un chiffre d'affaires équivalent de plus de 100 % de sa participation initiale en une seule année. Le roi gagne de profit entre 1896 et 1905. Le système de concessions de l'État indépendant est bientôt copié par d'autres régimes coloniaux, notamment celui du Congo français voisin.

Exactions Système du et travail forcé vignette| Des ouvriers congolais exploitent du caoutchouc près de Lusambo au Kasaï. La majorité des revenus de l'État indépendant proviennent alors de l'exportation de caoutchouc. Une politique du travail est instaurée pour maximiser l'extraction de caoutchouc. Le travail est exigé par l'administration comme impôt. Cela créé, selon Renton, Seddon et Zeilig une « société esclavagiste », les entreprises devenant de plus en plus dépendantes de la mobilisation forcée de la main-d'œuvre congolaise pour leur collecte de caoutchouc. L'État recrute des fonctionnaires noirs, appelés capitas, pour organiser le travail local.

Cependant, les quotas imposés de manière centralisée sont souvent fixés arbitrairement, sans tenir compte du nombre ou du bien-être des travailleurs. Dans les territoires concessionnaires, les entreprises privées qui ont obtenu une concession peuvent prendre pratiquement toutes les mesures possibles pour augmenter la production et les bénéfices, ceci sans ingérence de l'État. L'absence d'une bureaucratie développée pour superviser les méthodes commerciales produit une atmosphère d'« informalité » dans tout l'État, ce qui a facilité les abus. Le traitement des travailleurs (en particulier la durée du travail) n'est pas réglementé par la loi et reste laissé à la discrétion des fonctionnaires sur le terrain. L'ABIR et lAnversoise sont particulièrement connues pour la dureté avec laquelle leurs fonctionnaires traitaient les travailleurs congolais. L'historien Jean Stengers qualifie les régions contrôlées par ces deux sociétés de « véritables enfers sur terre ». Les récolteurs de caoutchouc sont généralement rémunérés pour leur travail avec des articles bon marché, comme un tissu, des perles, une portion de sel ou un couteau. À une occasion, un chef coutumier qui a ordonné à ses sujets de ramasser du caoutchouc a été récompensé par des esclaves.

gauche|vignette|Des soldats de la Force publique photographiés en 1900.

Les travailleurs récalcitrants s'exposent à une ferme répression. Certains sont battus ou fouettés avec la chicotte, des otages sont capturés pour assurer une collecte rapide de la part de leurs proches ou de leur famille ; et des expéditions punitives sont organisées pour détruire les villages qui refusent les conditions de travail. Cette politique entraîne un effondrement de la vie économique et culturelle congolaise, ainsi que de l'agriculture dans certaines régions.

L'armée coloniale, qui porte le nom de Force publique, est créée en 1885, avec des officiers et sous-officiers blancs et des soldats noirs. Elle recrute aussi loin que Zanzibar, le Nigeria et le Liberia. Au Congo, le recrutement s'effectue à partir de données démographiques ethniques et sociales spécifiques. Ceux-ci incluaient le Bangala, ce qui contribue à la diffusion de la langue lingala à travers le pays. Les soi-disant Zappo Zaps (de l'ethnie Songye) sont les plus redoutés. Apparemment cannibales, les Zappo Zaps abusent fréquemment de leurs positions officielles pour attaquer les campagnes et obtenir des esclaves. En 1900, la Force publique comptait . Elle soutient les expéditions punitives menées par les concessionnaires, qui emploient également leurs propres milices.