280px|thumb|right|Voltaire à la résidence de Frédéric II à Potsdam, en Prusse. Détail d'une gravure de Pierre Charles Baquoy, d'après N. A. Monsiau.

« Quelques arpents de neige » est l'une des citations de Voltaire par lesquelles celui-ci exprimait son évaluation dépréciative de la valeur économique du Canada et, par extension, de la Nouvelle-France, en tant que colonie au . Parce qu'elle exprime de façon concise une vision caricaturale qui avait cours en certains milieux de la France métropolitaine de l'époque, cette expression s'est intégrée à la culture populaire québécoise et elle est régulièrement citée au Québec.

Il existe, en fait, non pas une seule mais plusieurs citations semblables de Voltaire, lesquelles constituent autant de variations sur le même thème, et on peut de nos jours entendre citer l'une ou l'autre, selon le choix du locuteur. Dans ses nombreuses œuvres ainsi que dans sa volumineuse correspondance, Voltaire a en effet utilisé plusieurs variantes de la formule. Cela n'est guère surprenant, car Voltaire réutilisait parfois ses propres formules dans ses différentes lettres et dans ses autres écrits.

Contexte historique

À l'époque de Voltaire, la Nouvelle-France comprenait le Canada (actuel sud du Québec), l'Acadie (actuellement les provinces canadiennes de l'Île-du-Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick) et la Louisiane (actuel centre des États-Unis). Toutes les parties de la colonie firent l'objet, à un moment ou l'autre, des sarcasmes de Voltaire.

À travers ses différents écrits, l'idée fondamentale qu'exprime Voltaire au sujet de la Nouvelle-France demeure la même. On peut la résumer en une prémisse d'ordre économique et une prémisse d'ordre stratégique, lesquelles contribuent toutes deux à une conclusion pratique :

Presque tout le territoire du nord de la Nouvelle-France constitue, et demeurera, pour l'essentiel, une terre glacée et improductive.

La Grande-Bretagne, qui a exploré et conquis la zone arctique (Terre de Rupert), et colonisé des terres productives plus au sud (Treize colonies) ainsi qu'à l'est (Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve), déjà habitées par une population beaucoup plus nombreuse, ne tolérera pas la présence d'une autre puissance européenne dans la région et n'aura de cesse d'attaquer la Nouvelle-France. Compte tenu de cette énorme différence de population et de ressources matérielles entre ces deux empires coloniaux en Amérique, de l'impossibilité de modifier ce déséquilibre des forces dans un avenir raisonnable et du contrôle des routes maritimes, la Grande-Bretagne l'emportera inévitablement tôt ou tard.

Toute défense sérieuse de la Nouvelle-France par la métropole requerrait donc des ressources énormes en comparaison de l'insignifiante valeur économique de la colonie et de telles ressources, même dans le cas où elles permettraient des victoires à court terme, seraient tout de même gaspillées, car, au mieux, elles ne serviraient qu'à retarder de quelques décennies supplémentaires la cession à la Grande-Bretagne, inévitable à long terme. Une saine politique économique impose donc de céder le nord de la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne le plus tôt possible et de concentrer les ressources de la France dans ses colonies antillaises, plus rentables et plus facilement défendues.

Les critiques parfois adressées de nos jours à Voltaire concernent principalement sa généralisation simpliste et mal informée et l'évaluation erronée qu'il fit du potentiel économique et de développement de la colonie. D'aucuns disent que nul ne peut lui reprocher de ne pas avoir prévu le développement moderne de l'Ouest canadien et du centre des États-Unis, encore peu connus des Européens au . Toutefois, la description que fait Voltaire de territoires essentiellement glacés et improductifs ne correspond pas à la réalité de la région des Grands Lacs et de la vaste région du centre-ouest des États-Unis actuels, territoires qui étaient en jeu à l'époque. De plus, le tableau qu'il peint d'une colonie basée seulement sur le commerce des fourrures était déjà, à l'époque où il écrivait, dépassé d'environ un siècle.

Bien qu'il soit difficile d'évaluer dans quelle mesure exactement la description que fait Voltaire de la colonie peut être attribuée à une exagération volontaire pour fins polémiques, à un manque d'intérêt, à l'attachement à un préjugé ou simplement à une mauvaise information, ses quelques écrits sur le sujet attestent un certain degré de myopie quant au niveau d'évolution économique qui avait à ce moment été atteint dans les parties habitées de la Nouvelle-France et surtout au potentiel du territoire.

D'un autre côté, l'évaluation que fait Voltaire des ressources qui seraient nécessaires pour une défense efficace de la Nouvelle-France et de l'impossibilité pratique d'une telle défense à long terme demeure pour certains valide. Voltaire semble ignorer que l'émigration de quelques milliers de Français supplémentaires en Nouvelle-France n'aurait rien changé en France alors que les mêmes colons français au Québec avaient une natalité galopante. Ils auraient pu protéger la Colonie à peu de coûts et en augmenter le rendement. Il faut rappeler que les famines en France étaient très meurtrières : la Grande famine de 1709 y tua près de . La France connut 16 famines au . Par contre, les conditions de vie en Nouvelle-France étaient plus saines que celles de France. Par exemple, la colonie connaît un taux de mortalité infantile réduit et une plus faible propagation des maladies. Principalement, grâce au dispersement de la population, la Nouvelle-France est pratiquement exempte d'épidémies mortelles (variole, typhus, grippe) jusqu'à la fin du . Les plus grandes possibilités d'établissement pour les jeunes couples et les conditions de vie plus faciles (la terre est féconde, les bois giboyeux et la pêche souvent très bonne) contribuent aussi à l'augmentation rapide de la population en favorisant les familles nombreusesD. GAUVREAU, «Vingt ans d'études sur la population pendant le Régime français : bilan et perspectives» dans Vingt ans après Habitants et marchands - Lectures de l'histoire des canadiens, Montréal & Kingston, McGill-Queen's University Press, 1998, ..

Les fameuses citations de Voltaire au sujet de la Nouvelle-France ont pour la plupart été écrites entre 1753 et 1763, aux alentours de la Guerre de Sept Ans. Durant la plus grande partie de cette période, Voltaire vivait en Suisse. Pendant la guerre, il paraissait parfois favoriser le roi Frédéric II de Prusse (allié de la Grande-Bretagne contre la France), avec lequel il entretenait alors une correspondance (les deux hommes se trouvant à nouveau en meilleurs termes, après leur querelle de 1753). Voltaire correspondait aussi durant la même période avec quelques ministres français. Il se trouvait donc en relation avec les deux parties belligérantes, mais toutefois à un niveau plus personnel et littéraire que politique. Il estimait que cette guerre était une erreur pour la France, et il demandait aux ministres français d'y mettre fin le plus tôt possible, quel qu'en soit le prix.

Les querelles frontalières dans leurs colonies d'Amérique avaient constitué le casus belli initial (1754) entre la Grande-Bretagne et la France. La guerre s'étendit par la suite (1756) en Europe pour des raisons purement européennes et se termina sept ans plus tard, en 1763. La position de Voltaire selon laquelle la France devrait céder ses colonies nord-américaines se situait dans la droite ligne de sa position quant à la guerre en général. Pour lui, la cession de Nouvelle-France apaiserait la Grande-Bretagne. La position de Voltaire quant à la guerre en Europe a probablement accentué sa propension à vouloir dépeindre la Nouvelle-France comme n'ayant que peu de valeur.

Citations exactes dans leur contexte textuel Voici les citations de Voltaire au sujet de la Nouvelle-France classées en ordre chronologique.

1753 – Essai sur les mœurs et l'esprit des nations « Chapitre 151 – Des possessions des Français en Amérique

« Déjà les Anglais se mettaient en possession des meilleures terres et des plus avantageusement situées qu'on puisse posséder dans l'Amérique septentrionale au-delà de la Floride, quand deux ou trois marchands de Normandie, sur la légère espérance d'un petit commerce de pelleterie, équipèrent quelques vaisseaux, et établirent une colonie dans le Canada, pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l'année, habité par des barbares, des ours et des castors. Cette terre, découverte auparavant, dès l'an 1535, avait été abandonnée ; mais enfin, après plusieurs tentatives, mal appuyées par un gouvernement qui n'avait point de marine, une petite compagnie de marchands de Dieppe et Saint-Malo fonda Québec, en 1608, c’est-à-dire bâtit quelques cabanes; et ces cabanes ne sont devenues une ville que sous Louis XIV.

« Cet établissement, celui de Louisbourg, et tous les autres dans cette nouvelle France, ont été toujours très pauvres, tandis qu'il y a quinze mille carrosses dans la ville de Mexico, et davantage dans celle de Lima. Ces mauvais pays n'en ont pas moins été un sujet de guerre presque continuel, soit avec les naturels, soit avec les Anglais, qui, possesseurs des meilleurs territoires, ont voulu ravir celui des Français, pour être les seuls maîtres du commerce de cette partie boréale du monde.

« (…) On envoya des colonies au Mississippi (1717 et 1718) ; on grava le plan d'une ville magnifique et régulière, nommée la Nouvelle-Orléans. Les colons périrent la plupart de misère, et la ville se réduisit à quelques méchantes maisons. Peut-être un jour, s'il y a des millions d'habitants de trop en France, sera-t-il avantageux de peupler la Louisiane, mais il est plus vraisemblable qu'il faudra l'abandonner. » Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l’histoire, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII, chapitre CLI.

1756 – Lettre à François Tronchin Dans cette lettre à François Tronchin, écrite à Monriond, près de Lausanne et datée du , Voltaire mentionne le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne (Portugal), le .

« La guerre est donc sérieuse. Je voudrais que le tremblement de terre eût englouti cette misérable Acadie plutôt que Lisbonne et Méquines. » The Voltaire Foundation, The complete works of Voltaire, vol. 101, Correspondance XVII, 1968, lettre D6708.

1756 – Lettre à M. Tronchin, de Lyon Lettre à Jean Robert Tronchin, écrite à Monriond et datée du .

« Le commerce souffrira beaucoup, les deux nations s’épuiseront en Europe pour quelques arpents de neige en Amérique. » Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, Paris, 1880, tome 38, p. 555.

1757 – Lettre à M. de Moncrif Cette lettre de Voltaire à François-Augustin de Paradis de Moncrif (1687-1770), écrite à Monrion, le , contient la première utilisation directe par Voltaire de l'expression « quelques arpents de glace en Canada ». Le passage pertinent de la lettre se lit comme suit :

« (…) Je suis histrion l'hiver à Lausanne et je réussis dans les rôles de vieillard, je suis jardinier au printemps, à Mes Délices près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône et une autre rivière. Avez-vous mon cher confrère un plus bel aspect ? Avez-vous des tulipes au mois de mars ? Avec cela on barbouille de la philosophie et de l'histoire, on se moque des sottises du genre humain, et de la charlatanerie de nos physiciens qui croient avoir mesuré la Terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds parce qu'ils ont dit qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre. On plaint ce pauvre genre humain qui s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l'air depuis le matin jusqu'au soir. Mes vergers, mes vignes et moi nous ne devons rien à personne (…). » The Voltaire Foundation, The complete works of Voltaire, vol. 101, Correspondance XVII, 1968, lettre D7215.