Les ateliers céramiques gallo-romains d'Argonne sont actifs du . Du grès réfractaire, une argile de qualité, du bois de feu en abondance et de nombreuses sources permettent à l'Argonne de développer une industrie potière pérenne au Haut-Empire puis au Bas-Empire romain qui se prolonge sous les Mérovingiens. Les exportations des potiers gallo-romains d'Argonne sont favorisées par le réseau routier antique et la proximité de la Meuse. À l'apogée de sa production, au , l'Argonne exporte de la céramique sigillée dans tout le nord-ouest du monde romain du Rhin à la Seine.

En l'absence de sources historiques, les céramiques et les ateliers de potiers argonnais ne sont connus que par l'archéologie. Les ateliers les plus connus se trouvent à Lavoye et à Avocourt.

Historique des découvertes L'atelier de Lavoye dans la vallée de l'Aire est le mieux documenté depuis les fouilles du Meunier à la fin du complétées par celles de Georges Chenet au début du . Celui-ci explore également les ateliers des Allieux et d'Avocourt dans la vallée de la BuanteLa Buante, ou Buanthe, prend sa source sur la commune d'Avocourt dans la forêt de Hesse. La Buante, comme l'Agron plus au nord, est un affluent de l'Aire qui est elle-même un affluent en rive droite de l'Aisne. et plusieurs ateliers dans la vallée de la BiesmeLa vallée de la Biesme, à peu près parallèle à celle de l'Aire mais plus courte et plus proche de l'Aisne, est à la limite des départements de la Meuse et de la Marne..

Les études sur le terrain reprennent à la fin des années 1960 par des prospections autour d'Avocourt puis, dans les années 1970 avec la fouille d'un four et d'un dépotoir à La Croix-des-Prêcheurs en forêt de Hesse, et dans les années 1990 par de nouvelles prospections et une fouille de sauvetage également en forêt de Hesse. La prospection permet d'explorer de vastes zones sans nécessiter de fouille à grande échelle.

En 2003, quelque antiques sont recensés dans une zone qui s'étend sur du nord au sud et qui est encore très marquée par les dégâts de la Première Guerre mondiale. Les cinq plus grands ateliers (Lavoye, Avocourt, les Allieux, Vaux-Mulard et Croix-des-Prêcheurs) sont entourés d'une multitude de petits ateliers éphémères.

Contexte régional Ressources minérales et forestières vignette|gauche|redresse=1.23|Paysage près de Beaulieu-en-Argonne.

L'Argonne se trouve au nord-est du bassin parisien à la limite de la Champagne mais principalement en Lorraine. Elle s'étend vers l'ouest jusqu'à la haute-vallée de l'Aisne et s'approche vers l'est de la haute-vallée de la Meuse aux environs de Verdun.

L'axe central de la région correspond aux vallées de l'Aire et de l'Agron. Les sols peu profonds d'argile et de sable sur un substrat calcaire sont peu propices aux cultures et fréquemment recouverts de forêts. Ils entourent des buttes résiduelles d'un grès fin appelé gaize typique de la région. Facile à travailler, la gaize est employée comme pierre de construction et, du fait de ses propriétés réfractaires, plus particulièrement pour la construction de fours. La gaize sert aussi de matière première pour la fabrication du verre. Grès, sable, argile et bois de feu en abondance, les ressources minérales et forestières de l'Argonne favorisent l'artisanat de la terre, du verre et du fer dès l'Antiquité.

Parmi de nombreux sites de prélèvement d'argile réputés pour leur qualité, le plus connu est celui du plateau d'argile du Gault qui entoure le massif de gaize du Hermont en forêt de Hesse.

L'hypothèse d'une chênaie-hêtraie silicicole sur les buttes de gaize, accompagnée d'aulnaie-frênaie et de chênaie-charmeraie sur les argiles et les sables, est vraisemblable bien qu'aucun diagramme pollinique ne soit disponible pour l'Antiquité. On sait en effet que la composition de la forêt ne se transforme profondément que récemment avec l'introduction massive des mélèzes et des épicéas.

En l'absence d'études paléoenvironnemtales, nous ne connaissons pas l'impact des artisanats du feu (qui tous utilisent du bois comme combustible) sur la couverture forestière de la région.

Réseau routier antique

Le réseau routier antique identifié par les érudits du met l'Argonne à la portée des grands fleuves navigables, notamment : la Marne via Châlons-en-Champagne à l'ouest, la Meuse via Verdun à l'est, et plus loin la Moselle via Metz.

La route de Reims à Trèves traverse l'Aisne au nord de l'Argonne, au pied de l'éperon de Voncq (), à mi-chemin entre Reims et Carignan (). Quant à la voie romaine Reims-Metz, elle fait partie du grand itinéraire de Strasbourg à Boulogne-sur-Mer par Metz, Reims et Amiens dont l'itinéraire classique contourne l'Argonne et Verdun par le sud via Naix-aux-Forges et Toul, ce qui présente peu d'intérêt pour les potiers argonnais. Ils utilisent une voie secondaire plus courte qui traverse l'Argonne et se décline en deux itinéraires proches l'un de l'autre : on peut repérer le premier itinéraire au niveau de Vienne-la-Ville dans la vallée de l'Aisne, puis de Lachalade dans la vallée de la Biesme, La Croix-de-Pierre sur la crête de l'Argonne au-dessus de Lochères, Vraincourt (écart de Clermont-en-Argonne) dans la vallée de l'Aire, et Verdun où ce premier itinéraire traverse la Meuse en direction de Metz ; le second itinéraire se sépare du premier probablement au lieu-dit La Croix-de-Pierre sur la crête de l'Argonne. Il s'incurve vers le nord-est dans la vallée de l'Aire qu'il traverse aux environs de Neuvilly-en-Argonne, débouche dans la vallée de la Buante aux Allieux, traverse la Buante au Pont-des-Quatre-Enfants aux portes d'Avocourt, passe la Meuse au gué de Cumières une quinzaine de kilomètres au nord de Verdun et poursuit en direction de Senon puis Metz. Cette position centrale sur l'axe commercial Reims-Metz, et la proximité d'au moins deux points de transbordements possibles sur la Meuse, expliquent probablement en partie le succès des céramiques d'Argonne. Comparée à ces atouts, la proximité de l'Aisne joue un rôle moins important.

Habitat La courbe d'occupation des sites antiques de la région montre une progression entre le et le , pendant laquelle de nombreux habitats s'implantent le long des vallées et sur les plateaux, puis une baisse continue du nombre de sites occupés jusqu'au . La plus grande densité de sites antiques se situe donc au , près des trois-quarts des sites sont alors occupés. De nombreux sites sont abandonnés à la fin de cette période. Bien que de nouveaux sites, notamment des sites de hauteur et de petits habitats dispersés, apparaissent aux , environ la moitié des sites seulement sont occupés au et seulement un sur cinq au .

Les villas antiques des vallées de l'Aire et de ses affluents orientaux livrent des vestiges architecturaux luxueux (thermes, marbres, enduits peints, enfilades de pièces dallées en briques, etc.) sur une période longue couvrant le Haut et le Bas-Empire romainLe Haut-Empire comprend au moins les règnes d'Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Vespasien, Domitien, Néron, Nerva, Trajan, Hadrien, Aelius, Antonin, Marc Aurèle, Vérus et Commode. Les avis diffèrent sur l'attribution des périodes qui suivent. Les règnes de Septime Sévère, Caracalla, Macrin, Héliogabale et Sévère Alexandre ainsi que la période de 235 à 284 dite « crise du troisième siècle » se rattachent au Haut-Empire ou au Bas-Empire selon les auteurs. Le Bas-Empire commence en tous cas au plus tard à l'avènement de Dioclétien en 284 et se termine, par convention, avec la prise de Ravenne et l'abdication du dernier empereur romain d'occident en 476, date qui est considérée également comme le début du Haut Moyen Âge..

Les monnaies découvertes à Lavoye s'échelonnent de La Tène finale aux empereurs byzantins du . En dehors de Lavoye, des monnaies et les trésors monétaires découverts dans la région s'échelonnent sur la seconde moitié du et le début du , parfois au-delà, et fournissent un cadre chronologique intéressant. Aucun des trésors connus ne correspondant aux dates des grandes invasions, l'analyse des trésors monétaires tend à écarter l'hypothèse d'un impact fort des invasions de 275-276 en Argonne.

Les nécropoles mérovingiennes de la région qui reprennent parfois les emplacements de sites romains, montrent la possibilité d'une réoccupation voire d'une continuité d'occupation entre le Bas-Empire romain et le Haut Moyen Âge dans l'Antiquité tardiveL'Antiquité tardive commence sous Dioclétien vers 285 au moment où sont formalisées la et la de l'empire et se prolonge bien après 476, aux , sous les Mérovingiens dans l'ancienne Gaule, et sous la dynastie justinienne et la dynastie héraclide en Orient..

Artisanats du feu Outre les ateliers de potiers, des tuileries fonctionnent en Argonne entre le et le au moins. Elles participent à la même dynamique économique que la poterie et sont parfois directement implantées parmi les officines de céramique, ce cas se présente notamment à Lavoye et Avocourt. L'utilisation de tuiles, comme la sigillée, est une tradition venant d'Italie.

Les « forges routières » sont nombreuses sur les axes de circulation de l'Argonne sans que l'on sache s'il s'agit seulement de travail du fer ou aussi de réduction du minerai de fer présent dans la région. On sait cependant grâce aux prospections géophysiques effectuées sur le site de la Pierre-à-Villé que des scories de fer ont servi à empierrer la voie antique voisine. Parallèlement des bas fourneaux et des ateliers de bronziers sont attestés à Lavoye au .

La production des ateliers de verrerie romains de la région est variée : verre à vitre, verre soufflé, petits objets de parure (bracelets, bagues, perles, épingles, pions, etc.) et des milliers de tesselles de mosaïque. Au nord de Lavoye, en marge de l'habitat antique de Froidos, un dépotoir de verrier daté du livre des creusets en céramique craquelée bleutée comme à Lavoye. Les séries de puits signalées depuis longtemps sur les plateaux de gaize entre l'Aisne et l'Aire sont probablement des puits d'extraction de matière première destinée aux ateliers de verrerie antiques.

Pax romana vignette|Localisation des Médiomatriques L'Argonne antique est habitée par le peuple des Médiomatriques dont le chef-lieu de cité est MetzOn connait la frontière entre la cité des Rèmes et celle des Médiomatriques car elle s'est conservée comme limite entre les diocèses de Reims et de Verdun. La limite entre les deux cités suit sur plusieurs kilomètres le cours de la Biesme du sud-est au nord-ouest puis tourne à angle droit vers le nord-est et passe entre Avocourt et Montfaucon-d'Argonne. Mis à part quelques ateliers sur la rive gauche de la Biesme autour de Pont-Verdunois et Pont-des-Rèmes, les ateliers du Haut-Empire se cantonnent dans cet angle à l'est de la Biesme sur le territoire des Médiomatriques. Ce n'est qu'au Bas-Empire que les ateliers de Chatel-Chéhéry (Ardennes) et Montfaucon-d'Argonne (Meuse) s'implantent plus au nord sur des territoires réputés rèmes.. Les Médiomatriques font partie au début de l'époque gallo-romaine de la grande province de Belgique qui a pour capitale Reims, chef-lieu des Rèmes, puis ultérieurement Trèves, chef-lieu des Trévires. Avec la réorganisation territoriale de Dioclétien en 297, les Médiomatriques se rattachent à la Belgique première dont Trèves reste la capitale, tandis que Reims devient la capitale de la Belgique seconde. Ce n'est qu'au que la cité des Médiomatriques se scinde entre Metz et Verdun, l'Argonne fait dès lors partie de la nouvelle cité des dont le chef-lieu est , l'actuelle Verdun.

Les potiers argonnais, comme l'ensemble des Médiomatriques, s'intègrent sans réserve dans le mode de vie gallo-romain, profitant au mieux de la pour faire du commerce.

La crise du troisième siècle freine l'activité des ateliers argonnais mais paradoxalement elle leur permet aussi de se développer au siècle suivant.