Philosophe néoplatonicien, Georges Gémiste, dit PléthonPléthon (), est un doublet de Gémiste (), qui signifie « rempli, plein », mais évoque aussi Platon., en grec ancien (v. 1355 /1360 — ), fut l'un des penseurs byzantins les plus originaux de son temps. Né entre 1355 et 1360, il fit d'abord ses études au sein de l'école platonicienne de ConstantinoplePatrimoine littéraire européen : Prémices de l'humanisme, 1400-1515, par Jean-Claude Polet, ., puis en milieu cosmopolite à Andrinople, où enseignaient chrétiens, juifs et musulmans, avant de revenir enseigner à Constantinople, où ses cours sur Platon firent scandale et faillirent lui valoir d’être arrêté pour hérésie. Mais l'empereur , qui était son ami et son admirateur, préféra l’exiler à Mistra, devenu un important centre intellectuel dans le despotat de Morée. Pléthon y développa le concept d’une filiation entre les Byzantins et les Grecs de l'Antiquité et rédigea entre 1415 et 1418, à l'intention de l'empereur Manuel et de son fils le despote Théodore, un vaste plan de réformes politiques, économiques, sociales et militaires fondées sur les textes de Platon.

Membre de la délégation byzantine à titre de délégué laïc au concile de Florence (1437-1439) alors qu'il était déjà octogénaire, il donna dans cette ville de nombreuses conférences qui firent revivre la pensée platonicienne en Europe de l’Ouest. Durant ce séjour, il rencontra Cosme de Médicis, qui fonda une nouvelle Académie platonicienne ; cette école entreprit, sous la direction de Marsile Ficin, la traduction des œuvres complètes de Platon, les Ennéades de Plotin et divers autres ouvrages néo-platoniciens.

De retour à Mistra, où il devait mourir le , il fut nommé au Sénat et devint magistrat de la ville. Il passa ses dernières années à enseigner, à écrire et à poursuivre la lutte qui l'opposait à Gennade II Scholarios, patriarche de Constantinople et défenseur d’Aristote.

Biographie

Les premières années Pléthon naquit probablement entre 1355 et 1360 à Constantinople. Encore jeune, il fit ses études chez Elisha (Elissaios), un Juif hellénisantSelon un texte de Scholarios exhumé en 1924 par Sp. Lambros : , dans : Sp. Lambros, Παλαιολόγεια και Πελοποννησιακά (Palaiologeia kai Peloponnisiaka), t. II, Athènes, 1924, pp. 19-23 (Cité par François Masai, Pléthon et le platonisme de Mistra, Paris : Les Belles Lettres, 1956, p. 58)., qui l'a peut-être initié à des doctrines comme la KabbaleFrançois Masai, Pléthon et le platonisme de Mistra, Paris : Les Belles Lettres, 1956, p.57 : ., ainsi qu'à la doctrine de Zoroastre et au polythéismeMassai, op. cit., p. 55 qui cite Scholarios : . à « la cour des barbares ». Certains auteurs identifient cette cour avec Bursa, mais il est plus probable qu’il s’agisse d’Andrinople devenue, depuis sa conquête par le sultan Mourad Ier vers 1365, non seulement la capitale de l’émirat, mais aussi un centre de savoir à l’égal du Caire et de BagdadNorwich, ; Bréhier, .. C’est là qu’il étudia Aristote, Zoroastre et la philosophie cabalistique hébraïqueNorwich, .

Aux environs de 1407, Gémiste fit un long voyage avant de s’établir à Constantinople pour y enseigner. Toutefois ses études de plusieurs années en milieu cosmopolite et ses cours jugés hautement subversifs par la hiérarchie orthodoxe faillirent le faire emprisonner pour hérésie. En 1410, l’empereur Manuel II Paléologue, qui admirait Gémiste et était son ami, préféra l’exiler à Mistra dans le despotat de Morée, où régnait son fils, le despote Théodore II. Fondée par Guillaume de Villehardouin en 1249 et perchée sur un éperon rocheux du mont Taygète surplombant la plaine de Sparte, Mistra était devenue au beaucoup plus qu’une capitale provinciale. Centre artistique, intellectuel et religieux, la ville pouvait se comparer à ce que Constantinople avait été au siècle précédent. Jean VI Cantacuzène y avait fait de nombreux séjours avant d’y mourir. Des écrivains et philosophes s’y étaient regroupés ; des architectes avaient construit de nombreuses églises de styles et de techniques complètement nouveaux, ce qui n’avait pas manqué d’attirer de nombreux artistes qui produisirent à leur intention mosaïques et icônesNorwich, ..

Professeur à Mistra

thumb|alt=Mistra et le Taygète|left|upright|Massif et gorges du Taygète depuis les remparts de la citadelle de Mistra.

Gémiste, qui considérait Constantinople moins comme la seconde Rome que comme l'héritière de la culture et de la civilisation grecque ou hellène, fut ravi de cette proposition qui lui permettait d’habiter non seulement au cœur du Péloponnèse, mais encore près de l’ancienne Sparte, dont la discipline rigide était tout à fait conforme aux idées platoniciennes hostiles à la démocratie athénienneNorwich, ..

À Mistra, il enseigna la philosophie, l’astronomie, l’histoire et la géographie tout en écrivant sur ces sujets et en compilant des résumés de nombreux auteurs classiques. Il eut parmi ses élèves Marc Eugenikos — plus connu sous le nom de Marc d'Éphèse —, qui devait être le chef de file des antiunionistes au concile de Florence, Basilius Bessarion, futur évêque métropolitain de Nicée, et Georges Scholarios, qui, sous le nom de Gennade II, devait devenir le premier patriarche de Constantinople après sa chute aux mains des Ottomans. Lorsque Théodore II fit de lui le premier magistrat de la cité, Pléthon affecta de jouer à la cour du despote le rôle que Platon avait joué à celle de SyracuseNicol, ..

C’est là qu’il développa le concept d’une filiation entre les Byzantins et les Grecs de l’Antiquité. Depuis quelques années déjà, le terme d’Hellène avait perdu la connotation péjorative qui l’avait longtemps lié au monde païen antiqueHerrin, .. Alors que l’Empire romain d’Orient se réduisait de plus en plus à Constantinople et à ses territoires du Péloponnèse, cet héritage grec prenait une nouvelle signification. Mistra, située au cœur de la Grèce et près du site de l’ancienne Sparte, permettait d’espérer la possible résurrection de l’hellénisme antique :

Ses idées sur le concept de Dieu chez Platon et Aristote, qu’il résuma dans le De Differentiis, devaient lui donner maille à partir avec l’Église. Scholarios, son ancien élève, prit position en faveur d’Aristote et se plaignit que la défense des théories de Platon par Gémiste équivalait à une hérésie. Manuel II Paléologue, qui était à la fois ami et défenseur de Pléthon, choisit de l’exiler à Mistra, ce qui commença à le rendre célèbre. De 1415 à 1418, Gémiste écrivit à l’intention de Théodore et de Manuel II une série de textes proposant de vastes réformes politiques, économiques, sociales et militaires modelées sur La République de PlatonBurns, .. Si cet ample projet de réformes passablement utopique ne lui valut que les remerciements polis du despote et de l’empereur, il lui conféra la réputation de grand penseur juridique qui avait réussi à mémoriser plusieurs codes de loisNicol, ; Herrin, ..

Auteur de nombreux autres ouvrages sur l’histoire du Péloponnèse, de résumés d’auteurs anciens, de livres sur la musique et la géographie, Pléthon joua à Mistra au , un rôle identique à celui de Théodore Métochitès à Constantinople au siècle précédentNicol, ..

Conférencier à Florence En 1425, Jean VIII Paléologue succéda à son père Manuel II. Il consulta Gémiste sur le dossier de la réconciliation des Églises grecque et latine en vue du concile qui devait se tenir à Ferrare. D'après Donald MacGillivray Nicol, Gémiste était plutôt favorable à l’union des Églises, comme l’empereur, moins pour des motifs théologiques (il s’était déjà passablement éloigné du christianisme) que par conviction que Constantinople avait un besoin urgent de l’aide des Occidentaux pour survivreNicol, .. Mais selon Louis Bréhier, Pléthon se déclara opposé à l'union des Églises de crainte que l'Union et la Croisade ne précipitent l'hellénisme dans la servitudeLouis Bréhier, La civilisation byzantine, Albin Michel, 1970, ..

Depuis 1204 et les débuts de l’empire latin, les érudits byzantins avaient noué de nombreux contacts avec leurs collègues d’Occident ; ces liens se renforcèrent lorsque Byzance commença à solliciter l’aide de l’Ouest pour l’aider à combattre les Ottomans au . Les Occidentaux possédaient une certaine connaissance des anciens philosophes grecs — essentiellement Aristote — à travers les Pères de l'Église et surtout grâce à quelques traducteurs du grec en latin (Henri Aristippe, Jacques de Venise, Burgundio de Pise, Guillaume de Moerbeke etc.) et aux penseurs arabes traduits en latin, mais plusieurs documents et leurs commentaires restaient inconnus. Le concile de Ferrare, bientôt connu sous le nom de concile de Florence à la suite d'une épidémie qui le força à se déplacer, devait être l’occasion pour eux de découvrir l’étendue de la philosophie grecque antique grâce aux savants grecs enseignant en ItalieNicol, .. thumb|upright|alt=Cosme de Médicis|Portrait de Cosme l'Ancien de Médicis par Pontormo. La délégation byzantine à ce concile comprenait non seulement l’empereur et les patriarches de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, mais également des clercs et des laïcs. C’était la première fois qu’un patriarche accompagnait l’empereur dans un voyage à Rome. Mais Joseph II, de santé fragile et d’un naturel conciliant, était peu qualifié pour faire valoir les positions de l’Église orthodoxe dans un débat théologique. Certains de ses délégués, comme Bessarion, récemment devenu évêque de Nicée, étaient conscients de l’intérêt suscité par la pensée grecque antique en Occident et, admirateurs de l’Italie, inclinaient eux-mêmes à l'union des deux Églises. À l’opposé, Marc Eugénikos, un moine fait métropolite d’Éphèse, était convaincu des erreurs de l’Église d’Occident. L’empereur, qui conduisait la délégation laïque, avait décidé Gémiste à l’accompagner en raison de sa réputation d’intellectuel et de moraliste. Bien que ses vues fussent déjà bien loin de celles défendues par les deux parties chrétiennes, Pléthon était lui aussi, malgré son âge (il avait quatre-vingts ans), fort curieux de découvrir l’Italie. Parmi les laïcs se trouvait également Georges Scholarios, invité en raison de sa parfaite maîtrise du latin. Partisan de la philosophie de Thomas d’Aquin, il admirait également Grégoire Palamas et la doctrine orthodoxe de l’hésychasme. La délégation byzantine dans son ensemble était donc loin d'être unanime sur les positions à défendre dans les débatsNicol, ; Meyendorff, ..

Pléthon se lassa rapidement des arides débats théologiques, d’autant plus que n’étant pas clerc, il était dispensé d'une assiduité parfaite au concile. À l’invitation de quelques humanistes florentins, il commença à donner des conférences sur la différence entre les philosophies de Platon et d’Aristote. Peu d’écrits de Platon étaient connus en Occident à cette époque ; Pléthon réintroduisit ainsi la philosophie platonicienne dans un monde où, depuis le Moyen Âge, dominait celle d’Aristote. C’est à Florence qu’il fit la connaissance de Léonardo Bruni, l’un des premiers traducteurs de Platon, ainsi que de Cosme de Médicis, qui venait souvent l’écouter. Fasciné par la comparaison entre Aristote et Platon, de même que par ce que Pléthon enseignait sur les mages, Cosme de Médicis décida de fonder l’Académie platonicienne de Florence, où les étudiants italiens de Pléthon continuèrent à enseigner après le départ de celui-ci. L’humaniste florentin Marsile Ficin qui devait devenir le premier directeur de l’Académie platonicienne, alla jusqu’à parler de lui comme d’un « second Platon » alors que le cardinal Bessarion se demandait si l’âme de Platon ne s’était pas incarnée en lui. L’influence de Pléthon aura ainsi été plus grande en Occident, où s’amorçait la Renaissance, que dans l'empire byzantin lui-mêmeNorwich, ..