Florine (Jeanne Gabrielle Adeline) Prosper dite Jeanne Duval, née le à Port-au-Prince en Haïti et morte le à Saint-Denis, est une comédienne franco-haïtienne. Elle fut la maîtresse et la muse du poète Charles Baudelaire.

Biographie De durables incertitudes Jusqu’à récemment, on savait très peu de choses sur elle, comme en témoigne la biographie de 2005 de Claude Pichois et Jean Ziegler sur Baudelaire : « Nous ignorons les origines familiales de Jeanne et jusqu’au patronyme de celle-ci — si elle en eut un »Claude Pichois et Jean Ziegler, Baudelaire, Fayard, 2005, 14..

Les hypothèses sur ses origines géographiques abondaient : Jacmel en Haïti, Elvire Maurouard, Les Beautés noires de Baudelaire, Karthala, 2005, 14, sans aucune mention de source., l'île de La Réunion, l’Île MauriceLéoville L'Homme, Revue littéraire et artistique de l’Île Maurice, mars, 15 mars, ., les Mascareignes, l’IndeThéophile Gautier, « Notice sur Baudelaire », dans Œuvres complètes de Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, t. I, 32., l’Afrique du SudMaxime du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette, 1883, t. II, 81., MadagascarIsabelle Viéville Degeorges, Baudelaire clandestin de lui-même, Page après page, 2004, 110., Saint-Barthélemy...

Sa date de naissance n’était pas connue. Le seul document qui l'indiquait avait disparu dans un incendie. C'était le registre des entrées de la Maison de santé Dubois (actuel hôpital Fernand-Widal), où Jeanne fut hospitalisée en 1859. Il précisait qu’elle était native de l'île de Saint-Domingue et âgée de 32 ansJacques Crépet, Petites énigmes baudelairiennes, Mercure de France, , juillet 1952, 242.. Mais cela impliquerait qu’elle avait 15 ans lorsqu’elle rencontra Baudelaire, ce qui semblait un peu trop jeune à certains critiques. Même son nom n’était pas connu avec certitude : pour fuir ses créanciers, elle apparaissait sous des patronymes aussi divers que Duval, Lemer ou Prosper.

De même, son aspect physique a été diversement décrit :

. « C'était une personne admirablement faite, élégamment vêtue et portant la toilette à ravir ; nullement négresse, comme on l'a dit et même imprimé, mais un peu jaune de teint, légèrement cuivrée ; il n'était pas rare de la rencontrer au bras du poète, mais alors un voile très épais cachait son visage aux regards. »

On ignorait la date de son arrivée à Paris. En 1838-1839, elle tint de petits rôles, au théâtre de la Porte-Saint-Antoine, sous le nom de scène de Berthe. Elle rencontra alors Nadar, dont elle devint la maîtresseClaude Pichois, Baudelaire. Correspondance, Gallimard, Pléiade, 1973, t. II, 1009..

Une découverte décisive Les résultats d'une enquête de l'enseignante et femme de lettres Catherine Choupin, publiés le , lèvent le voile sur bien des incertitudesDans Révélations sensationnelles sur Jeanne Duval La muse de Baudelaire, auto-édition sur Amazon, 2024 .. Cette étude révèle : le nom de Jeanne ainsi que ses date et lieu de naissance à Port-au-Prince, en Haïti : Florine Prospére - Du vingt deuxieme jour du mois de fevrier mil huit Cent dix neuf Seizieme année de L'independance d'haïti acte de naissance de florine prospére née en Cette ville le dix huit novembre mil huit Cent dix huit fille legitime du Citoyen Jean prospere Cabaretier en Cette ville, et de dame Jeanne Lemêre Son épouse Ses pere et mere domiciliés en Cette ville. L'enfant representé a été reconnue etre du Sêxe feminin. Le présent acte redigé par moi officier de l'état Civil de Cette ville, Sur la declaration du pere de l'enfant, Sur L'attestation du Citoyen Jean marie Bernard Loret colonel au dixieme Regiment et de demoiselle Clorine Baptiste temoins Ses parrain et marraine domiciliés en Cette dite ville dont acte que nous avons Signé avec les parties excepté le pere qui a declaré ne le Savoir. Signé Henry Ballueu, Jame prosper, J. Loret, J. Coustard off(icie)r civilGenealogical Society of Utah, Haiti, Port-au-Prince, état civil, 1794-2012, microfilm , vues 81 et 82 / 289. ; la date de son arrivée au port du Havre, le — elle a deux ans et est née à Port-au-Prince [ca 1819] ; sa sœur aînée Gabrielle, âgée d'environ 10 ans, est née à Paris [ca 1811] ; leur mère, « Jeanne veuve Le Maire », a 38 ans et est née à Anger (sic) [ca 1783]Archives départementales de Seine-Maritime. Armement et désarmement des bâtiments - quartier du Havre (1821). Vue 974/1079. ; ses date et lieu de décès — le à Saint-Denis.. Rédigé le lendemain, l'acte indique que la défunte, nommée Florinne Jeanne Gabrielle Adeline Prosper, demeure 92 rue de Paris (actuelle rue Gabriel-Péri). À cet endroit se trouve alors la Maison de répression, qui accueille depuis 1769 les mendiants et indigents du département de la Seine ; elle fermera en 1887 et sera transféré à Nanterre. Jeanne est couturière, l'établissement obligeant la plupart de ses pensionnaires à travailler dans des ateliers de filature textileVille de Saint-Denis. La maison de répression, ci-devant dépôt de mendicité..

Cette publication suscite toutefois une controverse quant à la chronologie des découvertes, l'enseignant et généalogiste amateur Ali Kilic en revendiquant l'antériorité.

La table des successions met en évidence une absence de biens comme d'héritiersArchives départementales de Seine-Saint-Denis. Table des successions et absences. Bureau de Saint-Denis, années 1868-1869 (1728W/2). Vue 154/195..

Liaison avec Baudelaire On ignore dans quelles circonstances Jeanne fait la connaissance de Baudelaire. Cette rencontre se situe entre le et le Claude Pichois, Baudelaire à Paris, Hachette, 1967, 18.. Il en existe un témoignage : . Mais quel crédit accorder à celui qui ajoute : , quand on sait que Cladel avait sept ans en 1842 et qu’il ne connut Baudelaire qu’en 1861 ?

Baudelaire installe Jeanne dans l’Île Saint-Louis, au 6, rue de la Femme-Sans-Tête (aujourd’hui rue Le Regrattier), tout près de l’Hôtel Pimodan, sur le Quai d'Anjou, où il habite.

Suivent de longues années de cohabitations, de séparations, de ruptures et de réconciliations.

La vie de Jeanne n’est connue que par ce qu’en disent les lettres de Baudelaire, et surtout celles adressées à sa mère, Aupick. On ne connaît qu’une seule lettre adressée à Jeanne ; Aupick a détruit toutes les lettres de Jeanne à Baudelaire.

vignette|Dessin de Jeanne Duval par Baudelaire (vers 1847).

En 1845, Baudelaire écrit à son notaire qu’il va se suicider :

Cette tentative de suicide se soldera par une égratignure. Mais un peu plus tard, en 1852 :

Ils se quittent mais la rupture n'est pas consommée : . Le , Baudelaire écrit à sa mère : . Il pourrait s’agir de la mère de Jeanne. Jacques Crépet a découvert l’acte de décès d’une Jeanne Lemaire, morte à Belleville le à l'âge de 63 ans (donc née vers 1790), native de NantesArchives de Paris. État civil reconstitué. Acte de décès du 15 novembre 1853. Vue 11/51. ; mais à son débarquement au Havre en 1821, elle a déclaré être née vers 1783 à Angers. Quoi qu'il en soit, les frais de cette inhumation vaudront à Baudelaire de cruelles difficultés financières : . Les registres du cimetière de Belleville indiquent qu'une Jeanne Lemaire y fut inhumée le puis exhumée et réinhumée le , dans une concession décennale, pour reposer auprès d'un frère dont le prénom n'est pas préciséArchives de Paris. Inhumation du 17 novembre 1853. Cimetière de Belleville. Vue 27/31. Archives de Paris. Inhumation du 28 février 1859. Cimetière de Belleville. Vue 10/31..

Les amants renouent en 1855. En décembre, Baudelaire habite avec elle .

Nouvelle rupture en :

Au début de 1859, il habite de nouveau avec elleClaude Pichois, Baudelaire. Correspondance, Gallimard, Pléiade, 1973, t. II, p. 1009., puis il s’installe seul à Honfleur. Le , Jeanne est frappée d’une attaque d’hémiplégie. Depuis Honfleur, Baudelaire réussit à la faire admettre à la Maison de santé Duboisaujourd’hui Hôpital Fernand-Widal., qui accueillait généralement des écrivains et des artistes, puis il s’évertue à régler les frais d’hospitalisation :

Jeanne sort le , paralysée du côté droit Lettre à Jeanne, 17 décembre 1859 (la seule lettre à Jeanne qui nous soit parvenue)., et Baudelaire l’installe dans un petit appartement loué à Neuilly, qu’il habitera quelque temps avec elle. Désormais, Baudelaire se considérera comme le « tuteur » de Jeanne :

thumb|Portrait photographique de Jeanne Duval par Nadar (août 1862).

En 1861, l’apparition d’un frère de Jeanne va provoquer une nouvelle rupture : .

Pendant son séjour en Belgique courant 1864, Baudelaire écrit à son notaire Narcisse Ancelle : .

C’est la dernière trace de Jeanne dans les lettres de Baudelaire. Elle sera de nouveau mentionnée sous la plume peu charitable de sa mère :

Après la mort de Baudelaire, seuls deux témoignages sortiront Jeanne de l’oubli. Nadar signale l’avoir aperçue en 1870, claudiquant sur ses béquillesRobert Sabatier, Histoire de la poésie française du , volume 2, Albin Michel, 1977, p. 99. La cantatrice Emma Calvé relate ainsi sa visite à l'ancienne muse du poète :

Ces deux témoignages sont peut-être véridiques, mais les deux rencontres n’ont pu avoir lieu qu’avant , puisque, comme l’a découvert Catherine Choupin, Jeanne fut internée en au dépôt de mendicité de Saint-Denis et y est morte le Registre 325 W 64 - Archives de la Préfecture de Police de Paris, enregistrement du 23 avril 1868.« Archives municipales de Saint-Denis, Registre des actes de décès, 1868, E188 » (consulté le 26 mai 2024).. Emma Calvé n'aurait eu que 9 ans.

Influence sur Baudelaire Les commentaires de ses contemporains sur l’influence qu’a pu exercer Jeanne sur Baudelaire sont généralement négatifs Paul Guth, Histoire de la littérature française, Fayard, 1967, 472. Jean-Baptiste Baronian, Baudelaire, Folio biographies, 2006, 49-50.. Il est en revanche admis qu’elle lui a inspiré quelques-uns de ses plus beaux poèmes. Mais la plupart des biographes l’accusent de l’avoir persécuté, ruiné et même empêché de réaliser son œuvre. D'autres, moins nombreux, la décrivent en victime dévouée du « grand homme ». Il est pourtant probable que ces deux aspects de leur relation ont été inextricablement liés :

Dans son livre Sympathie pour le fantôme, l'écrivain Michaël Ferrier propose une relecture moderne des relations entre Baudelaire et Jeanne Duval, à laquelle il consacre le quatrième chapitre de son livre. Après avoir rappelé les nombreux préjugés qui courent, aujourd'hui encore, sur la figure de Jeanne Duval (« Même chez ses meilleurs commentateurs, elle est presque uniquement rattachée à une veine exotique et érotique : le plus souvent, elle est évoquée comme un élément séparé, une aberration allogène. »), Ferrier lui redonne une importance fondatrice en la reliant non pas aux goûts sexuels de Baudelaire mais à son esthétique novatrice, et en replaçant cette rencontre dans son contexte à la fois biographique — le voyage du jeune Baudelaire aux Mascareignes — mais aussi social et esthétique — le désir de rénovation poétique de Baudelaire et ses fréquentations littéraires et amicales, comme le poète Auguste Lacaussade ou le romancier Alexandre Privat d'Anglemont :

Dans son livre Jeanne Duval, l'Aimée de Charles Baudelaire, l'anthropologue et artiste Karine Yeno Edowiza propose un récit poétique dépeignant les deux personnalités au milieu d'un Paris bohème, source d'inspiration artistique et politique.

Poèmes inspirés par Jeanne Duval

Les critiques s’accordent en général pour estimer que les poèmes suivants ont été (plus ou moins directement) inspirés par Jeanne : Parfum exotique (lire) ; La Chevelure (lire) ; Sed non satiata (lire) ; Avec ses vêtements ondoyants et nacrés (lire) ; Le Serpent qui danse (lire) ; Remords posthume (lire) ; Le Chat (lire) ; Duellum (lire) ; Un Fantôme (lire) ; Je te donne ces vers afin que si mon nom (lire).

Ils sont plus partagés pour : Le Balcon (lire) ; Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne (lire) ; Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive (lire) ; Le Vampire (lire) ;