thumb|Coupole du tombeau de Abd-al-Qâdir al-Jilaní, à Bagdad.|alt=

Muḥiy al-dīn ʿAbd al-Qādir Abū Muḥammad ibn ʿAbu Sāliḥ ibn ʿAbd Allah ibn Jangīdōst ibn Abī ʿAbd Allah ibn ʿAbd Allah al-Jili ou al-Jilani, dit Abd al Qadir al-Jilani (arabe : ) est un soufi et prédicateur hanbalite, né en 1077–1078, très probablement dans la province de Gilan(Iran), mort en 1166 et enseveli à Bagdad. Il est le fondateur de la confrérie Qadiriyya. Il occupe une place importante dans l’histoire du soufisme.

Biographie Abd al Qadir al-Gilani est né en Iran dans la région de Gilan, au sud de la mer Caspienne. Ses hagiographes ont fait remonter son lignage (silsila) à Hasan, le fils d'Ali et petit-fils de Mahomet.À l'âge de dix-huit ans, il est envoyé à Bagdad pour approfondir ses études dans le droit hanbalite. Il fait ensuite le pèlerinage à la Mecque puis se marie. Il aura une descendance très nombreuse (49 fils). Il étudie aussi le soufisme et, vers 1100, il reçoit le manteau (khirqa), signe d'autorité spirituelle dans ce courant, de la part non pas de son maître spirituel, mais d'un cadi hanbalite. Par cette double ascendance, il parvient à concilier l’orthodoxie et le mysticisme, et à libérer le soufisme de l'hérésiedont on l'accuse.

Selon la tradition, il mène pendant environ vingt-cinq ans une vie d'errant. il a alors environ cinquante ans – qu'il réapparaît à Bagdad, où il devient un maître populaire. Son talent oratoire lui assure une grande réputation et pousse de nombreux disciples à suivre son enseignement. Dans l'assistance qui vient écouter ses sermons, on trouve bien sûr des musulmans, mais aussi des chrétiens, et des gens de toutes classes – nobles, fermiers, marchands, artisans. Touchés par les paroles du maître, ces gens modifient en conséquence leur vie.

En 1134, on construit pour lui, sa famille et ses disciples une école (madrasa) à laquelle se rattache un couvent (khanqa).

Contexte

Avant le , le soufisme est une affaire d’ascètes isolés, en marge du commun des musulmans. Cette attitude de retrait suscitait à la fois de la fascination, surtout de la part de la population à l’égard de ces sages ermites retirés du monde, et de la désapprobation voire des critiques acerbes envers leurs actes et paroles, notamment de la part des savants de la religion. Ceux-ci dénonçaient une pensée et surtout des usages qui n’avaient que de vagues atours coraniques ; ces pratiques étaient des innovations dans l'islam, inconnues du temps du prophète Mahomet et non prescrites par lui.

Les premiers siècles de l’islam sont conjointement témoins de la croissance d’une religion et d'une civilisation qui se cherchent une forme politique, économique et législative mais aussi une forme de spiritualité spécifique, déjà marquée par les différentes aires culturelles qu'embrasse l’islam classique ( - ). C’est dans cette période que parallèlement se structure la loi religieuse (charia) et que se découvrent les « sentiers de la Gnose ». Naturellement, ce n’est qu’après avoir goûté à la voie spirituelle que les écrits des premiers soufis voient le jour, témoins imparfaits mais précieux pour le cheminant, désireux (murid) d’approcher la voie soufie et de peut-être rencontrer un maître (cheikh).

Les premiers grands ouvrages du soufisme circulent dans tout le monde musulman et des écoles réputées émergent rapidement. Bagdad est alors l’un des berceaux du soufisme de la première heure. C’est ici, dans la capitale abbasside, au plus près exposées aux réprobations des oulémas, que les plus importantes réflexions sur le soufisme ont lieu. Est-ce orthodoxe ou non ? Qu’est-ce que le ravissement extatique ? Est-ce prévu par la loi ou est-ce une innovation ? Quel est le but du soufisme ? Et la place des guides spirituels ? Sont-ce de nouveaux prophètes en puissance ?

Cette époque d’explicitation du soufisme et de ses mobiles va se poursuivre encore pendant plusieurs siècles à travers à la fois des synthèses successives mais aussi des traités de métaphysique très élaborés (Ibn Arabî, 1165–1240). Parallèlement, le voit progressivement s’intégrer le soufisme dans l’espace civil de la cité musulmane. Ce processus va s’accompagner progressivement d’une mutation structurelle des voies soufies, de mieux en mieux organisées bien que ne laissant pas encore présager des futurs « ordres » dont on pourra constater l'importance dans les sociétés musulmanes dès le , ne serait-ce que par les complexes monumentaux qui leur seront attribués dans l’espace urbain (Waqf).

L’œuvre d’Abdel Qadir al-Jilani s’inscrit pleinement dans cette visée et inaugure précisément une nouvelle ère, celle des grands maîtres fondateurs de confréries.

Biographie d'après les sources hagiographiques

Enfance et jeunesse Muhyiddine Abdel Qadir al-Jilani est originaire de Niff, une petite ville de la province du Gilan (ou Djilan), au sud-ouest de la mer Caspienne. Il serait né en 470 de l'hégire, soit en 1077 ou 1078 du calendrier grégorien (bien que d’autres sources mentionnent 1083). Par son père, Abd al Qadir descendait d’Ali ibn Abi Talib, gendre de Mahomet. Fatima, sa mère, le mit au monde à l'âge de soixante ans. Elle-même descendait aussi, par son propre père, d’Ali via al-Hussein ibn Ali.

On rapporte qu’Abdel Qadir naquit au mois de ramadan, et que l’enfant ne voulut pas prendre le sein avant le coucher du soleil. L'année suivante, les habitants de Niff n’ayant pu apercevoir la lune à cause du ciel voilé, étaient dans l'incertitude pour commencer leur jeûne. Ils eurent l'idée de s'adresser à la mère d'Abdel Qadir, pour s'enquérir si son enfant avait accepté ou non d'être allaité Book geographic Baz Ashhab.

Encore tout petit enfant, il apercevait des êtres spirituels, que ne pouvait voir son entourage. Lorsqu'il eut l’âge de fréquenter l'école, il vit à plusieurs reprises ces êtres l’accompagner. À dix-sept ans, un étrange événement se produisit, qui devait avoir sur sa destinée une importance exceptionnelle : on se trouvait à la veille d'une fête et Abdel Qadir avait voulu profiter de ces heures de liberté pour se promener seul dans les jardins et la campagne avoisinante. Sur sa route, devant lui, un bœuf paissait dans une prairie. Plongé dans une vague rêverie, notre promeneur le considérait sans trop d’égards, lorsque soudain l'animal lui fit face et il l'entendit lui dire d'une voix haute et intelligible : « Ta mission n'est pas d'être laboureur ». Puis, il se sentit envahi par une violente et indescriptible émotion, qui se traduisait par des sanglots et des larmes, qu'il était impuissant à maîtriser. Effrayé par ce prodige, et pour cacher son trouble, il regagna précipitamment sa maison et courut d'un trait se réfugier sur la terrasse, où il espérait pouvoir retrouver son calme et rassembler ses esprits. Mais quelle ne fut pas sa surprise ! Lorsque ses regards se portèrent sur l'horizon, qui lui était pourtant bien familier, il aperçut un tout autre paysage. Ce n'était plus Niff et sa campagne, mais le mont Arafat, avec des milliers et des milliers de pèlerins marchant en procession compacte ; ils se déplaçaient en rangs serrés, se rendant à La Mecque. Profondément troublé par ce prodige, il alla tout confier à sa mère. Par la suite, il dut la supplier de le laisser partir pour Bagdad, afin qu'il allât s'instruire dans une école de droit et fréquenter les saints personnages réputés de cette époque. Sa mère se résigna à son départ et lui remit tout ce qu'elle possédait. Abdel Qadir prit la moitié de cette somme et laissa l’autre moitié pour son frère. Fatima enferma alors l’argent de son fils dans un sachet qu’elle cousit soigneusement sous l’aisselle, dans la couture de la manche de son vêtement. Elle lui fit également faire le serment de ne jamais s'écarter du sentier de la droiture et de ne jamais mentir.

En ces temps lointains, les voyages n'étaient pas choses faciles. On devait attendre le départ d'une caravane et s'y joindre. L’escorte avait à peine quitté la ville qu’elle fut rejointe par des brigands montés sur des chevaux. Après avoir razzié tout ce que comportait la caravane, l’un des brigands alla demander une dernière fois si l’assemblée leur avait caché quelque chose ; mais ce dernier n'avait pas aperçu dans ce bagage quoi que ce fut de quelque valeur et il allait passer outre lorsque Abdel Qadir avoua recéler sur lui 40 pièces d'or. Surpris qu'un jeune homme si modestement équipé porte sur lui une somme pareille, il crut à une plaisanterie et en fit rapport à son chef qui lui fit la même question. Fidèle à son serment, Abdel Qadir déclara être porteur de 40 dirhams que sa mère avait enfermés et cousus sous son aisselle dans la couture de sa veste. Ce qui fut constaté par les bandits stupéfaits de l'innocence et de la franchise du jeune homme. Le chef de cette bande de pillards alla alors l’interroger et voulut savoir pourquoi il n’avait pas tenté de conserver son argent si bien caché en gardant le secret. Abdel Qadir conta alors son histoire, et le serment qu'il avait fait à sa mère, de ne jamais mentir ni s'écarter du droit chemin. Ce récit fit une telle impression sur le cœur de cet homme, que dès cet instant, il renonça à la vie criminelle qu'il menait, de même que tous ses acolytes.

Bagdad

Abdel Qadir s'était rendu à Bagdad dans l'intention d'y étudier le droit musulman. Mais à quelle école ? Beaucoup de grands savants y enseignaient, chacun suivant le rite de son fondateur. À la Nizzamiyya, principalement, de renommés savants tels qu'Abu Hamid al-Ghazali (m. en 1111), ainsi que Tabari, brillaient tels de lumineux flambeaux à leur chaire. Mais ces maîtres enseignaient le droit chaféite et notre jeune étudiant ambitionnait lui d'étudier les sciences juridiques des Hanbalites qui étaient appliquées dans la région d'origine d'Abdel Qadir, le Jilane. Toujours est-il que c’est au début de l'année 1095, alors que le jeune Abdel Qadir s'apprêtait à faire sa rentrée, qu’un événement impressionna fortement le monde universitaire de Bagdad : Ghazali, l'illustre professeur de la Nizamiyya s'était démis de ses fonctions et les avait confiées par intérim à son frère Ahmed pour fuir la capitale des califes. Cet événement était devenu un fait de premier ordre pour les milieux scientifiques de Bagdad et chacun était anxieux de pénétrer les raisons qui avaient déterminé cette brusque retraite de Ghazali. Peut-être, pensait-on, redoutait-il de perdre l’appui et l’estime des dirigeants ? Peut-être craignait-il quelques mauvais traitements de leur part ? Quelles pouvaient être ses craintes et le motif réel qui l’avait incité à quitter la ville ? D’autant que les grands oulémas n'avaient en rien changé leur opinion et gratitude envers Ghazali qui conservait toujours les mêmes égards. Dans un ouvrage, Ghazali nous en donne lui-même l'intime raison.

Il faisait observer que les connaissances acquises par l’expérience ne correspondent pas toujours à la réalité, qu'il se devait de rectifier ces erreurs des sciences à l’aide de la raison. Mais, ajoutait-il, cette raison est-elle un guide sûr ? C'est en se posant ces questions que Ghazali s'était senti entraîné par le désir d'atteindre la certitude absolue et qu'il avait abandonné non seulement l'université mais encore sa famille, et cela pour pénétrer dans un nouveau monde plein de solitude et de recueillement. Avant cette prise de décision, la vie professionnelle de Ghazali était ponctuée d'épreuves morales autant que physiques des plus poignantes. Sa santé, tout d'abord, s'était à ce point altérée qu'elle lui refusait tout repos ainsi que la possibilité de s'alimenter. Au point culminant de cette crise, il lui devenait même impossible de donner ses leçons car il perdait l'usage de la parole. C'est pour cela qu'il consentit à tout abandonner.