Magdalith, de son vrai nom Madeleine Lipszyc, est une artiste française, née le à Toulouse et morte à Draveil (Essonne) le . Profondément marquée par la Shoah où elle perdit de nombreux membres de sa famille, elle commença à partir des années 1960 une carrière originale et prometteuse de chanteuse, instrumentiste et danseuse ; elle obtint en 1961 le Grand Prix de l’Académie Charles Cros. Cependant, elle se retira dans un couvent dès 1975 ; elle composa alors en français de nombreuses pièces liturgiques inspirées du grégorien. Son intuition musicale fut de chercher les racines du grégorien dans le chant synagogal. Baptisée dans la foi catholique à l’âge de 19 ans, Magdalith n’a jamais renié son appartenance au peuple juif qui s’exprime dans l’ensemble de son œuvre artistique.
Biographie
Origines familiales, au cœur de la Shoah
Familles polonaises Les origines familiales de Magdalith sont décrites dans l’ouvrage consacré à son père, Jankiel Lipszyc, que sa propre sœur a écrit. Jankiel (1898-1944) est originaire de la Pologne russe. Il la quitte à 14 ans, alors qu’il rêve de devenir chanteur d’opéra, et travaille comme maroquinier. Arrivé à Paris en 1931, il se marie avec Esther Tygel (1901-1989). Esther et sa famille viennent de Varsovie ; fuyant l’antisémitisme, ils arrivent à Paris en 1905.
Mariés, Jankiel et Esther s’installent à Toulouse dès 1931 en ouvrant un magasin de maroquinerie de luxe. Madeleine (Magdalith) voit le jour en 1932, Louis en 1937 (il meurt 3 ans plus tard) et Arlette en 1943.
Le drame de la guerre La demande de naturalisation de Jankiel piétine dans le contexte antisémite français d’avant-guerre. Pourtant en 1939 il s’engage volontairement dans les divisions de l’armée polonaise en France ; fait prisonnier en , il revient à Toulouse un an plus tard malade et affaibli.
Les rafles de Juifs ayant commencé dans la zone libre, Jankiel envoie sa femme et ses enfants se cacher à la campagne à Revel, à 30 km au sud de Toulouse), pendant qu'il poursuit une vie clandestine dans son magasin fermé. Mais lui et ses proches sont arrêtés à la suite d'une dénonciation ; il est exécuté en représailles à la tentative d’évasion d’un prisonnier (), tandis que les autres membres de sa famille sont envoyés à Auschwitz. Jankel avait caché à sa famille qu'il était membre de l’Armée Juive (une organisation clandestine crée en 1941 à Toulouse).
Enfance
Miraculée de la guerre À l’école, elle subit l’antisémitisme de ses camarades. En , Magdalith avec sa soeur et sa mère vont se cacher à Revel pendant un mois dans une pièce insalubre et sans confort ressemblant à une cave. Alors que Magdalith prend le train pour Toulouse afin de changer les cartes d’alimentation, elle se sent traquée, saute du train et revient à Revel. C’est précisément le jour où son père et les autres membres de la famille sont arrêtés ; elle y verra un « miracle ».
L’angoisse d’être découvertes ou dénoncées, la précarité de leur vie clandestine, ainsi que la douleur de la perte de Jankiel, ont profondément marqué Magdalith ; à la libération elle se retrouve couverte d’un impétigo avec des plaques purulentes sur tout le corps. Elle gardera une santé fragile tout au long de sa vie.
Conversion Après la guerre, une tante aide la famille à subvenir à ses besoins et ainsi à 15 ans elle peut entrer au Conservatoire de musique de Toulouse où elle fera plusieurs années de piano avec Odette de Tervaux, disciple d’Alfred Cortot. Mais elle doit interrompre ce cursus à 18 ans pour se soigner dans un sanatorium dans les Pyrénées. C'est là qu'elle va s'ouvrir à la foi chrétienne, au contact de jeunes chrétiens pratiquants et attirée par l'Eucharistie. Le récit de sa conversion est donné dans le texte autobiographique « Ces jambes d’enfant »« Je ne comprenais rien à la messe, mais quand je voyais mes compagnes aller communier, j’avais une envie folle de les suivre. J’étais comme fascinée par l’Hostie et l’Église m’attirait de plus en plus… Comment cette petite forme ronde qui pouvait se réduire à un « point », pouvait-elle contenir l’infiniment grand dans l’infiniment petit ? Cela me paraissait absolument absurde (la foi seule nous fait accepter l’impossible). Mais peu à peu une « certitude » s’imposait à moi : « Là était la vérité »» (Magdalith, « Ces jambes d'enfants qui m'ont épargné Auschwitz » in France Catholique , p.6. Cf. « Rencontre avec Magdalith, d'après une interview de Jean-Nicolas Moreau » in Le Fou de la Lumière, p.24) ; elle est baptisée en 1951 par l’évêque d’Albi.
Carrière artistique et cheminement personnel
Musique
Magdalith reçoit de son père un don pour la musique (Jankiel avait une belle voix et chantait à la synagogue). À 7 ans, elle commence à jouer du piano. Magdalith découvre sa voix à l’âge de 20 ans, d’après Eddy Marnay qui a produit plusieurs de ses disques. Passionnée par la Bible et la mystique judéo-chrétienne, elle s’engouffre dans la recherche principale de sa vie : à la fois les cantiques bibliques et le grégorien« Sa voix et sa voie se confondent dès lors par le truchement du chant grégorien et des cantiques bibliques qui deviennent son mode d’expression naturelle. Mais, encore une fois Magdalith échappera à tout carcan en inventant des musiques et un langage. » ( Mais Magdalith ne se contentera pas seulement du chant : elle danse, s’accompagne d’un tambourin ou d’une cithare, peint, sculpte et écrit (voir ci-dessous).
La carrière publique de Madeleine Lipszyc, qui prendra désormais définitivement le nom de scène « Magdalith » (Madeleine en hébreu), est très rapide. Elle commence en 1960 avec la sortie de son premier grand disque qui reçoit le Grand Prix de l’Académie Charles Cros en 1961; quinze ans plus tard Magdalith met brusquement un terme à sa carrière en se retirant au Couvent de la Solitude à Evry.
Mariage puis Couvent de la Solitude Magdalith s’était mariée en 1965. C’est une période douloureuse de sa vie, dont elle ne parlera quasiment jamais par la suite. On sait cependant qu’au bout de 7 ans elle demande le divorce ; le mariage sera déclaré nul par l’Église quelques années après.
À 42 ans, Magdalith, décide d’être religieuse au Couvent de la Solitude. En 1975, elle devient postulante dans la Congrégation Notre-Dame de Sion (Grandbourg, Evry), fondée en 1843 par les frères Théodore et Alphonse Ratisbonne, juifs convertis au christianisme, congrégation dans laquelle on prie particulièrement pour l’unité entre le peuple juif et les chrétiens. Mais encore pour des raisons de santé, elle ne peut s’engager comme religieuse ; elle restera, sans prononcer de vœux, dans le couvent de la Solitude jusqu’à ses derniers jours, gardant son rythme personnel. Elle réalisera pour cette communauté puis pour la Communauté Saint-Jean une part importante de leur chant liturgique.
Enfin elle s’éteint le , à l’âge de 81 ans, fête de la Croix glorieuse pour les catholiques et de Yom Kippour pour les juifs, emportée par un cancer qui l’avait rongée pendant de longues années.
Œuvre
La voix
Chant biblique Magdalith affirme qu’elle comptait « des rabbins et des ministres officiants parmi ses ancêtres ». Le contexte religieux polonais de cette époque, empreint de Hassidisme, prônait la joie dans l’épreuve et les actes de miséricorde ; une ferveur particulière devait se retrouver dans le chant. Magdalith a pu ainsi recevoir un arrière-fond religieux ashkénaze dans la voix vibrante de son père qui était chantre à la synagogue .
Le début de la carrière de Magdalith est concentré sur les textes bibliques qu’elle interprète de façon libre. En 1960, elle sort son premier disque, L’Heure des Prophètes (Studio SM). Utilisant directement le texte hébreu, elle chante les prophètes Isaïe, Jérémie, le Cantique des cantiques ou encore les Psaumes. Le style oriental fascine et bouleverse : les critiques sont charmés par cette voix très originale (voir la critique ci-dessous). Elle reçoit en 1961 le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros pour l’Heure des Prophètes. Magdalith donne des récitals à l’Église Saint-Germain-des-Prés notamment.
Dans ses chants hébraïques, Magdalith s'implique de façon « existentielle » : « servis par cette voix fragile et moirée, tous pleins d’un espoir déchirant, d’une sensualité secrète », donnant « la curieuse impression d’une musique ressuscitée » ; elle rajoute par exemple à la fin du Psaume 21, dans un cri, la confession de foi « Adonaï Ehad » (Le Seigneur est Un).
Le sommet de sa carrière est le spectacle donné en 1976, notamment à Bruxelles devant le Roi Baudouin (Jardin Botanique) ou à Paris (Théâtre du petit Orsay). Il s’agit d’une mise en scène du Cantique des Cantiques, lu par l'actrice Emmanuelle Riva qui est accompagnée par Magdalith au chant, à la danse, au tambourin et à la cithare. Elle en reprendra plus tard les chants dans disque Cantique des Cantiques (Studio SM).
Recherches grégoriennes Parallèlement à ses recherches bibliques, Magadlith se lance dans l’interprétation du grégorien. Le résultat dénote des interprétations monastiques courantes car elle le fait avec sa culture juive. Devenue catholique, elle pense qu'il y a un écart entre la richesse du patrimoine grégorien (car selon elle, c'est le « seul chant à la fois génial et sacré ») et le caractère qu'elle considère comme « mort » lors de son interprétation dans l’Église. En lisant dans les manuels de Solesmes « valeur égale entre les signes », elle pense que cela manque de vie car selon elle, le grégorien est né dans une continuité avec le chant liturgique hébraïque. Le mélisme du grégorien doit donc être interprété d'une façon plus proche des traditions oralesMarcel Pérès aura une intuition similaire en faisant interpréter le grégorien notamment par des voix byzantines ou corses ; selon ses propres mots, elle travaille à une « revalorisation » du neume comme « souffle ».
Le disque Grégorien sort en 1974 chez Polydor, réalisé encore par Eddy Marnay. On y trouve des pièces de tout le répertoire grégorien, interprétées de façon originale : par exemple les Alléluias sont chantés, bien que longs, en à peine deux respirations, les Impropères sont proclamés tantôt dans les graves, tantôt à l’octave ; « on sent la vie du croyant en prière, comme un cri du cœur, une voix qui crie dans le désert » selon Bernard Bonaldi. Dans un article publié dans la revue Diapason, Pierre-Paul Lacas mentionne le travail de Magdalith en le situant, selon lui, dans une tentative de restitution grégorienne authentique et pertinente, rejoignant d’une certaine manière les théories de Georges Houdard, de Dom Bescond, de François Michel ou du père Bannwart.
Poésie Dès les années 1960 Magdalith travaille sur des textes de Claudel, un disque sorti au Studio SM en témoigne. Plus tard, elle produit Le Secret des Poètes (Pasternak, Aragon, Verlaine, Saint Jean de la Croix, Lao Tseu, Claudel). Sa diction très alerte et sans cesse surprenante rend vivant le texte et en suggère le sens..
Improvisations