L'histoire des Juifs à Charleroi, qui se situe dans un cycle historique d'un siècle, prend son essor après 1918 et connaît un grand déclin depuis les années 2010.

Quelques précurseurs Dès 1846 un cimetière juif séparé est accordé à la suite d'une demande du Consistoire de Belgique. Elle fait suite au décès d'un israélite dans la ville.

Mais la présence juive à Charleroi se limite à quelques individus.

Par exemple, Adolphe Roos y vit avec son épouse Henriette Korb jusqu'à son décès en 1922 et exploite un commerce de textile. Il est issu d'une famille bourgeoise traditionaliste. Son fils Edmond se recentre alors sur Bruxelles où il présidera la communauté israélite de 1933 à 1940.

Parfois aussi, les affaires conduisent des Juifs à effectuer quelques passages à Charleroi. C'est ainsi que les Bruxellois Albert et Edmond Samdam installent un des neuf magasins de leur ganterie à CharleroiPh. PIERRET & G. SILVAIN, Une mémoire de papier. Cartes postales - siècles. Images de la vie juive en Belgique, Bruxelles, 2009, .. Dans le sillage de son père Julien qui crée et développe le grand magasin À l'Innovation, son fils Émile Bernheim poursuit et révolutionne ce nouveau type de commerce en grande surface. Une succursale fait son apparition à Charleroi où l'enseigne sera longtemps un pilier du paysage commercial carolorégien.

L'avènement d'une communauté juive après 1918

Après 1918, le paupérisme et surtout l'antisémitisme dans la Pologne unifiée renaissante incitent de nouveau les Juifs à quitter leur Yiddishland. Mais il faut envisager d'autres destinations que le Nouveau Monde où sont massivement partis leurs prédécesseurs. L'instauration d'une politique américaine drastique de quotas vient, en effet, de mettre fin au rêve de l'Amérique aux rues pavées d'or. L'Emergency Quota Act du limite le nombre annuel d'immigrants de chaque pays à 3 % du nombre de personnes originaires de ce pays figurant sur le recensement de 1910. L'Immigration Act of 1924 est encore plus sévère puisqu'il réduit le quota annuel de nouveaux immigrants à 2 % du nombre de personnes par pays arrivées et recensées en 1890.

Par contre, dans cette Europe en reconstruction, le redémarrage économique rapide de la Belgique fait quasi figure d'exception. Il attire d'autant plus l'attention qu'une rumeur se répand : des bassins industriels manquent de bras. Dès 1924-25, une reconstruction menée tambour battant et l'assainissement spectaculaire des finances publiques ont installé la Belgique au cœur d'une reprise mondiale. Le Produit national brut va augmenter de près de 40 % entre 1920 et 1929, la production industrielle de près de 90 % et le commerce extérieur de près de 70 %. On n'imagine pas encore les effets dévastateurs que suscitera la spéculation qui caractérise aussi cette décennie ; le krach de 1929 est encore loin.. Pour la première fois, on recrute au-delà des pays limitrophes. Une main-d'œuvre nouvelle fait son apparition dans les usines et les charbonnages. Elle provient d'Italie et surtout de Pologne. Parmi les nouveaux venus polonais attirés par le boom industriel du Pays Noir, les Juifs ne tardent pas à se démarquer... Des sonorités insolites en yiddish résonnent désormais aux oreilles des habitants de Charleroi. C'est par exemple ainsi que, pour la seule ville de Charleroi, sur 25 Juifs et 23 Juives arrivés en 1929, on compte et entre 25 et , et entre 20 et et et entre 30 et . Peu à peu, des centaines de jeunes ménages y entrevoient des perspectives heureuses pour leur progéniture. La première génération d'enfants nés sur place participe à une vie communautaire qui s'épanouit. Sa scolarisation parachève l'intégration familiale en Belgique.

Aspects socio-économiques

L'impression de monde « importé » que suscite la nouvelle présence juive à Charleroi se confirme dans une métamorphose socio-professionnelle. Dans le pays d'origine, des décennies d'apartheid socio-économique, culturel et religieux avaient érigé en une tradition juive quasi immuable un confinement professionnel dans le commerce et l'artisanat (à l'exception, çà et là, de colonies agricoles). Les premiers Juifs arrivés à Charleroi ont inévitablement entamé leur séjour en franchissant la grille d'un charbonnage ou d'une usine. Dès la première occasion, ils s'efforceront de retrouver une autre activité professionnelle.

En Belgique même, l'élévation du niveau de vie au cours des années 1920 attire davantage les Juifs à Anvers ou à Bruxelles que dans les bassins industriels wallons. Leur présence nettement plus massive et des activités dans le secteur des peaux et cuirs, du textile ou du diamant l'attestent. L'univers du travail à l'usine ou dans la mine désarçonne ceux qui n'ont jamais eu à évoluer en contact étroit avec un monde aussi massivement non-juif. La plupart des Juifs de Charleroi plongent dans des modes de production standardisée auxquels leurs métiers traditionnels ne les ont pas préparés. Une telle inadaptation ira parfois jusqu'à provoquer des accidents. Peu à peu, cette tradition de confinement dans certains métiers se mue en un nouvel atout.

En effet, le boom économique belge des années 1920 tient en majeure partie à l'industrie lourde. De ce fait, les activités traditionnelles juives ne connaissent aucune mécanisation et souffrent donc peu d'une forte concurrence. Les Juifs de Charleroi cherchent alors à exercer de nouveau leurs métiers traditionnels. Mais l'artisanat ou le commerce de luxe pratiqués par les tailleurs de diamant d'Anvers ou par les Juifs de Bruxelles occupés dans les métiers du cuir n'offrent généralement pas de perspectives équivalentes à Charleroi. Par contre, à l'instar en particulier des tailleurs et des colporteurs de tissus, d'autres secteurs traditionnels permettent de calquer une offre sur la demande et le niveau de vie d'une population d'un bassin industriel en pleine expansion. En outre, la mise sur pied d'une petite affaire ne requiert qu'un capital dérisoire. On travaille souvent en famille, parfois avec l'un ou l'autre apprenti, toujours dans la plus grande flexibilité.

Quelques immigrants juifs développent leurs négoces, comme Jacob Salik, qui après un accident dans les mines, devient colporteur et connaît un tel succès, qu'il fonde une usine de fabrication d'imperméables en 1935.. Son fils Pierre poursuivra son œuvre.

À cet égard, quelques chiffres de 1929 relatifs à la population émigrée de Pologne à Charleroi soulignent de grandes différences entre Juifs et non-Juifs. Mis à part quelques journaliers, une écrasante majorité de Polonais (97 %) descend dans la mine. Par contre, 60 % des Juifs évoluent dans l'artisanat. De même, pour un seul commerçant polonais, on dénombre 16 % de commerçants parmi les Juifs. La participation des conjointes aux petites affaires familiales constitue également un trait particulier du mode juif d'intégration économique à Charleroi durant cette période. À l'inverse des autres Polonaises non juives souvent recensées comme « femmes au foyer », les Juives venues de Pologne s'activent aux côtés de leur mari, notamment en tenant boutique ou en écoulant quelques articles invendus sur le marché dominical de la Ville-Haute.

Les secousses du krach boursier de Wall Street du 24 octobre 1929 touchent la Belgique au début de la décennie suivante. Le climat protectionniste des années 1930 suscite un mouvement en faveur du commerce « belge ». En 1933, la presse nationale se met à dénoncer régulièrement les colporteurs, les camelots, les étrangers. À deux reprises, le journal bruxellois Le Soir fait écho à une enquête diligentée par l'Association des commerçants de la région de Charleroi. On y stigmatise « des Juifs 100 % qui viennent faire concurrence aux commerçants jusque sur les trottoirs, jusque devant leur porte »Le Soir, 16 novembre 1933. La crise économique atteint son paroxysme en 1934-1935. Le Gouvernement cède aux pressions des associations de classes moyennes et à leur campagne dénonçant une basse pègre de mercantis et de colporteurs étrangers se livrant à un commerce sans vergogne dont les marchandises sont souvent d'origine suspecteLe Soir, 20 décembre 1933.. Une législation impose désormais la détention d'une carte de marchand ambulant en l'assortissant de conditions drastiques. Certes, la loi ne vise pas distinctement les Juifs. Mais ceux-ci s'inquiètent de la couleur de l'insigne public attestant la détention de la carte qui désigne ouvertement l'étranger au public La Tribune juive, 22 novembre 1935, . Bien décidés à ne pas se laisser faire, les colporteurs juifs se regroupent au sein d'une Tsentral-Farband fun Yidishn Marsbantn Fareyn in Belgie (Union centrale des associations de commerçants ambulants juifs en Belgique) qui multiplie en vain les meetings de protestation. L'un d'eux se tient à Charleroi en . Autre effet de la crise économique : une certaine désaffection pour la démocratie libérale favorise les premiers succès du rexisme. Lors des élections de 1936, Rex obtient 8,6 % des suffrages à Charleroi et un siège de député pour Prosper Teughels. Si son audience décroît peu après, le parti rexiste n'hésite bientôt plus à dénoncer un « péril juif ».

Vie religieuse

Un nouveau culte fait donc aussi son apparition à Charleroi. Un premier conseil d'administration de la communauté israélite de Charleroi voit le jour au début de l'année 1925 et entreprend des démarches afin d'obtenir la reconnaissance officielle du culte israélite à Charleroi. Malgré une série de difficultés qui dénotent une méfiance à l'égard de cette communauté exclusivement composée d'étrangers, un Arrêté royal établissant la reconnaissance officielle de la communauté israélite de Charleroi et le subventionnement de son ministre-officiant fait l'objet d'une publication officielle au Moniteur belge du . Venu de Lituanie, le rabbin Gershon Sungolowsky officie jusqu'en 1940 dans la synagogue installée au boulevard Solvay. Alors que la présence juive à Charleroi dépasse le millier de personnes en 1930, le nombre de pratiquants demeure faible : un rapport du Commissaire de police de Charleroi estime que 116 familles composées de et 141 célibataires des deux sexes peuvent être considérées de confession israélite mais que leur fréquentation de la synagogue reste irrégulière.

La vie communautaire qui s'organise autour de la synagogue ne sert toutefois de point de ralliement qu'à une petite partie des Juifs de Charleroi. Cette pratique religieuse minoritaire au sein de la jeune communauté s'explique par l'importance d'une contre-culture très répandue parmi cette population majoritairement composée de jeunes adultes. La majorité d'entre eux fréquente plutôt de nouvelles organisations de solidarité et de loisirs, dont les ancrages politiques remontent à leurs pays d'origine en Europe centrale et orientale. Une véritable foi dans le sionisme ou le communisme gagne du terrain. Elle s'inspire de la révolution bolchevique et de la Déclaration Balfour qui ont enflammé la jeunesse juive en 1917. En ce sens, la vie quotidienne juive de Charleroi s'articule aussi autour de « synagogues de substitution ».

Vie culturelle et politique

En effet, une vie culturelle, militante ou sportive s'avère très présente. Elle présente une forme d'encadrement moral et politique qui correspond par ailleurs à une mentalité de ghetto particulièrement représentative des émigrés juifs polonais nés avec le siècle. Les « synagogues de substitution » constituent des associations de loisirs. Elles bénéficient d'un succès grandissant car une population jeune et initialement composée d'un grand nombre d'isolés doit souvent se contenter de logements réduits voire de simples mansardes. On y organise des cycles de conférence, des soirées thématiques ou musicales. Chaque association sert aussi de foyer aux jeunes immigrés juifs, d'endroit de rencontre et de lieu d'entraide.

Les communistes