thumb|Train de planches dans les Vosges, passage d'un pertuis. Dans Théophile Schuler, Les bûcherons et les schlitteurs des Vosges, 1878 - flottage des planches. thumb|Gravure représentant Raon-l'Étape, ancien port aux bois sur la Meurthe en 1838.
Le voilage et le boloyage sont les deux formes de flottage du bois pratiqués dans le massif des Vosges depuis le Moyen Âge..
Le premier consistait à assembler des grumes ou des planches en trains de radeaux solidaires conduits par des flotteurs ou « voileurs ». Le second désignait le flottage à bûches perdues, une pratique très ancienne dans le monde pour transporter les arbres abattus ou les bûches à moindre coût sur l'eau. Dans les zones germanophones, les mêmes pratiques sont désignées respectivement par les termes Flözerei et Wildflözerei.
La quasi-totalité des rivières flottables en trains de bois se trouvait sur le versant lorrain. Le flottage à bûches perdues était, en revanche, beaucoup plus généralisé comme partout en France et en Europe même si le versant haut-saônois du massif vosgien n’est pas très représenté dans cette activité. La Saône et le Côney prennent, en effet, leur source dans le seuil de Lorraine au pays de la Vôge qui n’est plus tout à fait dans le massif vosgien à proprement parler. Le Dictionnaire hydrographique de la France., contenant la description des rivières et canaux flottables et navigables dépendant du domaine public au permet d’avoir une idée globale des cours d’eau qui ont été flottables à cette époque et un peu avant. Si l’on écarte les tout petits ruisseaux où le flottage à bûches perdues a été occasionnellement pratiqué ou pour des volumes trop négligeables, les cours d’eau qui ont connu le flottage appartiennent quasi tous au bassin versant du Rhin avec les gros sous-bassins de la Moselle en Lorraine et de l’Ill en Alsace. Si l’on ajoute le Côney et la Saône flottables sur une infime partie du département des Vosges, quelques bois flottés se dirigent dans le bassin du Rhône vers la Méditerranée. Sur le versant alsacien, il faut remonter au pour trouver du flottage en trains sur la Thur. Le flottage est intimement associé à une autre activité symbolique du massif vosgien : le schlittage. Avant la construction des routes forestières ou des lignes de chemin de fer au sein même des massifs forestiers denses, les schlitteurs descendaient les bûches dans la vallée pour qu’elles soient jetées dans la rivière par les ouvriers-forestiers au service des flotteurs.. Trois rivières ont connu plus longtemps que les autres le flottage en trains : la Moselle et des deux affluents droits, la Sarre et la Meurthe. À l'échelle européenne, le flottage du bois dans le massif vosgien reste néanmoins modeste d'une part par la taille des flottes, d'autre part à cause du faible degré de flottabilité des cours d'eau dans les Hautes-Vosges dont certains secteurs longtemps inaccessibles regorgeaient paradoxalement de bois et d'essences d'arbres longtemps très recherchés par les négociants et la marine. Concurrent des montagnes boisées de la Forêt-Noire en Allemagne voisine, le flottage du bois vosgien servit d'abord à alimenter les grandes agglomérations en marge du massifEn tête desquelles, il faut citer Strasbourg, Colmar, Saverne, Sélestat, Metz, Nancy, Lunéville, Toul, Pont-à-Mousson, entre autres., et, quand le bois fut exporté au-delà du Grand-Est, il fut majoritairement tourné vers l'Europe du Nord, en particulier les Pays-Bas avec la plaque tournante du port aux bois de Dordrecht.
Aspects linguistiques et jargon des flotteurs Traiter du flottage implique une immersion systématique dans les langues régionales qui ont influé sur le jargon professionnel des métiers du bois vu qu’il s’agit d’une activité artisanale très ancienne, antérieure au et à la politique linguistique unificatrice de la Révolution. Les termes de flottage varient donc fortement de région en région. Les flotteurs ont surtout besoin de désigner les parties des radeaux, les outils pour l’assembler ou le pousser et bien sûr les types de cours d’eau avec leurs aménagements respectifs.
Deux aires linguistiques du massif vosgien Le massif des Vosges est traversé par une frontière linguistique germano-romane. Il faut donc de prime abord distinguer la terminologie propre à chaque côté. Chaque versant s’apparente à l’aire linguistique auquel il appartient comme la partie alsacienne qui partage les termes avec les terres alémaniques voisines ou les Mosellans qui se rapprochent davantage du francique sarrois. De l’autre côté, les Lorrains partagent également des termes communs avec les langues d’oïl, mais on y trouve aussi des mots très spécifiques.
L’autre facteur qui explique la persistance de termes dialectaux chez les flotteurs comme dans d’autres domaines artisanaux d’ailleurs est qu’au moment où le flottage commence à prendre de l’ampleur en Europe occidentale, donc au , la Lorraine et l’Alsace n’appartiennent pas encore au royaume de France. Ce sont pour la France des terres étrangères. L’Alsace est annexée à la France au et la Lorraine au . Les deux appartenaient alors au Saint-Empire romain germanique. Les flotteurs lorrains et alsaciens ont d’abord parlé leur langue régionale en plus du jargon de leur métier. Ceci fut d’ailleurs un atout non négligeable pour les flotteurs alsaciens et mosellans qui écoulaient leurs marchandises dans le bassin rhénan germanophone, mais aussi pour les Lorrains romans qui commerçaient avec la Champagne ou les deux Bourgogne. En effet, l’ingénieur Henri Louis Duhamel du Monceau explique en 1766, c’est-à-dire exactement l’année de la réunion du duché de Lorraine au royaume de France, que les sapins étaient divisés en deux catégories à leur arrivée au port à bois de Paris : d’un côté le « bois françois » qui provenait de Bourgogne, du Bourbonnais et de Champagne (La dernière est aujourd’hui intégrée au Grand-Est !) ; de l’autre côté les ..
À l’inverse, les ducs de Lorraine qui pratiquaient une politique protectionniste aux et durent légiférer pour obliger les flotteurs à déclarer la part des bois lorrains et celle des bois étrangers dans leurs flottes vu que les derniers étaient assujettis au droit de haut-conduitIl fut supprimé le 4 avril 1741 par le duc Léopold parce qu’il lui in : ., c’est-à-dire une taxe pour les étrangers qui transportent des marchandises à l’entrée et à la sortie du territoire. Dans le même esprit de se prémunir contre la concurrence et pour garantir leur approvisionnement, certaines villes suisses comme Zurich, Lucerne, Bâle ou Berne, édictèrent entre 1250 et 1357 des interdictions d'exporter le bois des montagnes suisses, puis surveillèrent le marché du bois à l’exportation par des tarifications clairement protectionnistes..
Diversité et singularité de l’aire vosgienne romane La diversité phonétique caractérisent les dialectes d’une région donnée, il n’existe pas une forme plus normative qu’une autre pour désigner les choses. Dans la mesure où le flottage en trains de planches ou de bois s’est maintenu plus longtemps sur le versant roman du massif des Vosges, et plus spécifiquement dans les vallées de la Meurthe et de la Sarre, les articles et les travaux divers qui traitent du flottage dans la partie montagneuse du Grand-Est ont tendance à reprendre systématiquement les termes de ces régions qui se trouvent dans l’aire dialectale du vosgien : le vosgien de la montagne pour Raon-l'Étape et l’extrémité septentrionale de la zone au Donon qui fait transition avec le patois du pays de la Seille et étangs sur Abreschviller, Niderhoff et Lorquin..
Radeaux, flottes ou trains de bois Il est intéressant de constater que les auteurs et chercheurs sur ce sujet passent par la forme francisée tant au niveau phonétique que graphique. Le terme patoisant est cité entre guillemets comme le serait un mot étranger. Dans les Vosges romanes, le mot pour illustrer ce cas de figure est exemplaire ; le flotteur est un « voileur » dans sa forme francisée et le « oualou » dans l’une de ses formes vosgiennes qui, force est de la reconnaître, rappelle davantage une langue exotique qu’un patois français. La forme « voile » pour désigner une flotte est la plus répandue dans les ouvrages publiés. Elle crée une confusion gênante car d’aucuns penseront de suite qu’il y a un rapport avec la voile ou le voile. Or le mot pour la voile en vosgien n’est pas le même que pour le train de bois : une « wéle » (=ouéle). dans le pays du Donon au nord ou un « woéle » (ouoéle) dans les Vosges méridionales ou un « vâle » dans le patois de la montagne pour le désigner le voile.
Cela tient essentiellement au choix de la graphie de la consonne spirante labio-vélaire voisée qu’on peut écrire comme un w similaire à celui de l’anglais dans « white » ou comme une semi-voyelle [u̯]. Léon Zéliqzon, l’abbé Hingre et beaucoup d’autres dialectologues ont préféré la graphie en [w] à [ou] : une wole (). : un train de bois, une flotte ; un wolou () : un flotteur ; wolè, wolèye () : conduire un train de bois, une flotte ; le wolêje, wolége (). : le flottage ou « voilage » en français régional. Pour résumer, le conducteur d’une « voile » (wole, wale) est un « voileur » (wolou, walou) qui voile (wole, wale) du bois ; il fait du « voilage » (wolège, walége)On peut écrire les mots avec la graphie « ou » : le ouolou ouole du bois, il fait du ouolège.. Le receveur du péage de Châtel-sur-Moselle écrit au une « valle » quand il parle de la flotte de bois qui passe dans sa ville. C’est la prononciation de la plaine sous-vosgienne mais aussi du pays messin, de la Nied française et du Saulnois. C’est ce mot qui, orthographié à la française de manière moderne, se prononce « voile » pour éviter d’écrire « ouale » ( ou ()). Il faut néanmoins rester prudent et rechercher l’étymologie du terme lorrain « wale » avant de faire le lien avec la voile ().
Il ne faut pas non plus écarter l’influence des langues germaniques voisines auxquelles le vosgien a emprunté plusieurs mots. C’est d’autant plus vrai quand il s’agit de pratiques socio-culturelles et artisanales très représentées côté alsacien. On pense par exemple souvent dans les Vosges romanes au terme Schlitte qui a supplanté le terme « trainault » que l’on lit encore dans les textes officiels du duché de Lorraine dans l’ancien régime. Il existe en effet des parentés intéressantes entre la « wále » des flotteurs vosgiens et : le Schwall, Schwáll des Alsaciens, Souabes et Bavarois qui désigne le pertuis, la vanne ou la planche qui retient l’eau dans les canaux d’irrigation ; la Walle, Wáll, Well des Alsaciens et Souabes qui désigne un fagot de petits bois, une botte de paille, donc ce qui est assemblé par des liens ; la Well, Welle, Walle des Lorrains franciques, Rhénans et Palatins qui désigne aussi un fagot de petits bois d’une largeur de ..
Bolèye Presque généralisé sur toutes les rivières du massif vosgien pendant des siècles, le flottage à bûches perdues consiste à jeter les bois à l’eau sans les lier. C’est le moyen de transport des grumes et des bûches le moins coûteux à l’époque où il n’existait aucune route forestière, aucune voie de chemin de fer, ni même de sentier assez large dans le thalweg. D’abord, il fallait faire parvenir le bois sur les rives des cours d’eau ; Les bûcherons et débardeurs faisaient glisser les troncs sur la pente enneigée ou à l’aide de glissoire plus ou moins aménagée. Sinon, les bûches étaient également descendues à l’aide d’une schlitte. Ce type de flottage très ancien et encore pratiqué dans quelques régions du monde était plus réglementé qu’il n’y paraît. Il ne suffisait pas de jeter les pièces de bois dans la rivière. Il fallait organiser les lâchers en concertation avec les communes traversées et surtout les propriétaires de moulins, scieries et usines qui disposent d’un barrage-écluse.