Manifeste cyborg () est un essai féministe de Donna Haraway, publié en 1985, et traduit en 2002 en français par Marie-Hélène Dumas, Charlotte Gould et Nathalie Magnan.
Le Manifeste critique la politique identitaire du féminisme traditionnel, basée sur une définition binaire et essentialiste du genre, et propose, comme alternative aux groupes identitaires, le regroupement par affinité. Il utilise la métaphore du cyborg pour exhorter les féministes à aller au-delà des limites du genre traditionnel, du féminisme et de la politique.
Il est devenu un ouvrage iconoclaste incontournable des études de genre et se présente comme une double utopie critique des catégorisations de genre et de nature, en mettant en avant la figure du cyborg, un être vivant composé de parties organiques et de parties provenant de machines. Il s'achève par ces mots, devenus « cultes » :
Historique Haraway commence l'écriture du Manifeste cyborg en 1983 sur une demande de la Socialist Review des socialistes féministes américaines de réfléchir au futur du féminisme socialiste dans le contexte du début de l'ère Reagan et du déclin des politiques de gauche. Les premières versions de l'essai avaient de fortes connexions socialistes et européennes que le collectif de la revue refusa de publier, les trouvant trop controversées. La revue The Berkeley Socialist Review Collective publie l'essai en 1985 sous la responsabilité de l'éditeur Jeflef Escoffier. L'essai est le plus lu dans la version incluse dans le livre Simians, Cyborgs and Women paru en 1991. Nathalie Magnan le traduit en français en 2002.
Points clés vignette|Donna Haraway, auteur du Manifeste cyborg, photographiée en 2006.
Haraway commence le Manifeste en expliquant que l'introduction du mythe hybride du cyborg au a rendu possible une modification substantielle de la définition de la frontière entre l'humain et l'animal, de celle entre l'homme-animal et la machine, et de celle entre physique et non-physique. En effet, l'évolution a brouillé les lignes entre l'humain et l'animal ; les machines du ont rendu ambigües les frontières entre le naturel et l'artificiel. De même, la microélectronique et la politique d'invisibilité des cyborgs ont brouillé les lignes de l'existence physique des êtres humains..
Elle indique que le concept émergent de cyborg est un rejet de la rigidité des frontières, notamment celles séparant l'humain de l'animal et l'humain de la machine. Elle écrit :
Critique des catégorisations dualistes occidentales Haraway met en exergue l'utilisation problématique et la justification de traditions occidentales telles que le patriarcat, le colonialisme, l'essentialisme et le naturalisme (entre autres). Ces traditions permettent la formation de taxonomies d'identifications à l'autre, ce qu'Haraway présente comme des « dualismes antagonistes » qui normeraient le discours occidental. Ces dualismes, selon Haraway, Elle souligne les dualismes spécifiques et problématiques du soi/autre, culture/nature, civilisé/primitif, vrai/faux, juste/injuste, réalité/illusion, vérité/mensonge, total/partiel, Dieu/homme, entre autres. Elle explique que ces dualismes sont en compétition, créant des relations paradoxales de domination, particulièrement entre l'Un et l'Autre. Cependant, la culture high-tech remet en question ces dualismes antagonistes, apportant des défis et des solutions nouvelles.
Théorie du cyborg La théorie cyborg d'Haraway rejette la notion d'essentialisme, proposant en remplacement un monde évolutif et modulable de fusions entre l'animal et la machine. La théorie cyborg s'appuie sur des terminologies telles que « la technologie des cyborgs » et affirme que « la politique cyborg lutte pour le langage, elle lutte contre la communication parfaite, contre ce code unique qui traduit parfaitement chaque signification, dogme central du phallogocentrisme ». Le cyborg d'Haraway fait appel, quant à lui, à une métaphore non essentialisée capable d'unifier des coalitions politiques diffuses autour de l'affinité plutôt qu'autour de l'identité. Suivant en cela les féministes lacaniennes telles que Luce Irigaray, les travaux d'Haraway ont pour objet l'abîme entre les discours féministes et le langage dominant du patriarcat occidental. Haraway affirme que « la grammaire est la continuation de la politique par d'autres moyens » et que les politiques effectives requièrent de parler dans le langage de la domination.
Elle postule que l'identité du sujet humain unifié a migré vers l'humain hybride de la technoscience, de la « représentation » à la « simulation », du « roman bourgeois » à la « science-fiction », de la « reproduction » à la « réplication », du « patriarcat capitaliste blanc » à une « informatique de la domination ».
Alors que le d'Haraway est inspiré par l'argument d'Irigaray (en faveur d'un discours autre que celui du patriarcat), elle rejette l'essentialisation de la construction de « la-femme-en-tant-que-non-mâle » d'Irigaray en faveur d'une communauté linguistique dans laquelle personne n'est innocent.
Critique du féminisme traditionnel Haraway engage un débat avec certaines féministes traditionnelles au travers de déclarations telles que : . Le féminisme traditionnel part de postulats totalitaires, considérant que les hommes seraient d'une nature et les femmes d'une autre, tandis qu'une « une théorie cyborgienne des touts et des parties » ne souhaite pas expliquer les choses dans leur totalité. Haraway suggère que les féministes aillent au-delà du naturalisme et de l'essentialisme, critiquant ainsi les tactiques féministes fondées sur des politiques identitaires qui victimisent les personnes exclues ; elle propose, comme stratégie alternative, de brouiller les identités.
Pour contrer ce qu'elle appelle la rhétorique essentialiste et anachronique des écoféministes spirituelles, lesquelles combattent le patriarcat avec des constructions modernistes présentant la femme en tant que naturelle et mère de la nature, Haraway propose le cyborg, permettant d'envisager le féminisme comme un code cybernétique.
Appel à l'action Haraway appelle à une révision de la notion de genre, en s'éloignant de l'essentialisme occidental pour s'approcher d'un « rêve utopique de l'espoir d'un monde monstrueux sans distinction de genre » (comprendre « monstrueux » dans le sens de « modulable »), affirmant que
Haraway encourage une voie de reconstruction de l'identité, qui ne serait plus dictée par le naturalisme et la taxonomie, mais plutôt par l'affinité. Les personnes pourraient alors construire leurs propres groupes par choix, et les groupes d'affinités seraient en mesure de construire un . Cela constituerait un moyen de contrer les traditions occidentales d'identification exclusive.
Mises à jour et révisions La métaphore du cyborg de Haraway a été étiquetée comme une déclaration post-genre. Haraway a cependant clarifié sa position sur le post-genderism dans certains entretiens. Elle reconnaît que son argument du Manifeste vise à remettre en question la nécessité de la catégorisation du genre, mais elle ne met pas cet argument en relation avec le post-genderism. Elle clarifie cette distinction parce que le post-genderism est souvent associé avec le concept utopique de se situer au-delà de la masculinité et de la féminité. Haraway note que les constructions genrées prévalent et sont porteuses de sens même si elles sont problématiques et doivent être éliminées en tant que catégorie définissant l'identité.
Les mises en pratique du Manifeste Cyborg Donna Haraway a construit son concept de cyborg pour constituer une critique féministe, mais elle reconnaît que d'autres personnes ainsi que des médias populaires comme le magazine Wired se sont emparés de son concept et l'ont appliqué à d'autres contextes. Haraway est consciente et réceptive aux différentes mises en pratique de son concept de cyborg, mais admet que très peu de gens ont pris en compte la totalité du concept. Wired a ainsi ignoré la théorie genrée du cyborg de Haraway et l'a utilisé pour produire un commentaire pragmatique sur l'imbrication de l'humain et de la technologie. Haraway constate aussi que des universitaires féministes .
Patchwork Girl vignette|Shelley Jackson, auteure de Patchwork Girl.
est une œuvre de littérature électronique de l'auteure américaine , écrite grâce au logiciel et publiée par en 1995. À l'origine, Patchwork Girl est le personnage du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Créé par Victor Frankentstein, c'est un monstre en partie mâle, en partie femelle, en partie animal, âgé de . À la suite de sa destruction par Victor Frankenstein, l'auteure imagine qu'il est recousu par Mary Shelley, puis qu'il devient son amant. Ce monstre est donc « une cyborg queer, disproportionnée et recousue de manière visible ». Le texte aborde les préoccupations liées aux technologies reproductives.
Le thème principal de l'œuvre est donc celui de la connexion entre la monstruosité, la subjectivité et les nouvelles technologies reproductives. Le public entre dans l'œuvre en découvrant l'image d'un corps de femme, nu et cicatrisé, dont les parties sont recousues à l'aide d'une unique ligne de points. La Patchwork Girl incorpore la conception de Haraway d'un être cybernétique post-humain.
Les déesses cyborgs Leman Giresunlu utilise le cyborg de Haraway pour examiner les films contemporains de science-fiction comme Lara Croft: Tomb Raider et Resident Evil dans son essai Cyborg Goddesses: The Mainframe revisited (« Les déesses cyborg : le contexte revisité »). Elle explore dans cet essai comment son nouveau concept de la déesse cyborg, une figure féminine « capable d'infliger de la souffrance et du plaisir simultanément », peut être utilisé pour illustrer le glissement de la représentation féminine vers des postures plus multidimensionnelles. Giresunlu construit son concept à partir du cyborg de Haraway parce que la déesse cyborg continue et dépasse le cyborg d'Haraway, offrant une échappatoire à la dualité et une piste de travail pour montrer le potentiel de la technologie et de la spiritualité à fournir une représentation des femmes plus complexe et plus précise.
L'esprit au-dessus de la matière Dans son essai (« L'esprit au-dessus de la matière : évolution mentale et dégénérescence physique dans L'Homme qui rétrécit »), Ruthellen Cunnally, critique universitaire américaine, se sert du cyborg d'Haraway pour rendre intelligible la façon dont Robert Scott Carey se transforme en cyborg au milieu d'une métaphore de la guerre froide à son domicile. Comme Robert continue de rétrécir, la dynamique de genre entre lui et sa femme Louise glisse du « registre mari/femme » à celui de « mère/fils ». Lorsque Robert se retrouve perdu dans l'espace féminin au sous-sol, dévolu aux tâches domestiques de Louise (nettoyage des vêtements et couture), il doit se battre pour préserver sa vie et regagner sa masculinité.
Il bat certains de ses ennemis et retrouve sa masculinité, mais les lignes de démarcation genrées ne se reforment pas, parce qu'il n'y a personne pour partager et implémenter les structures de pouvoir genrées. Robert présente donc désormais une .
Critiques De nombreuses critiques de l'ouvrage mettent l'accent sur la difficulté de lecture, de compréhension et sur le style d'écriture ; ainsi : .. Cela est corroboré par Hélène Merrick et Margret Grebowicz qui observent que les scientifiques qui ont examiné Primate Visions (un autre ouvrage d'Haraway) ont eu des problèmes similaires, surtout en ce qui concerne l'utilisation de l'ironie. Judy Wajcman, professeur de sociologie à la London School of Economics and Political Science, suggère, dans TechnoFeminism, que . Wajcman ne critique cependant pas Haraway quant à sa capacité à englober les possibilités, plutôt qu'à les limiter.