thumb|facsimile du premier folio de 1623, ouvert à la page de Coriolan. Coriolan (anglais : Coriolanus) est une tragédie de William Shakespeare, créée en 1607 et publiée pour la première fois en 1623. Elle s'inspire de la vie de Coriolan, figure légendaire des débuts de la république romaine. Elle fait partie d'une série d’œuvres du dramaturge anglais dont le sujet est tiré de l'histoire romaine comme Le Viol de Lucrèce, Titus Andronicus, Jules César et Antoine et Cléopâtre.

La source principale de la pièce est la vie de Coriolan tirée des Vies parallèles de Plutarque que Shakespeare suit assez fidèlement. D'une famille patricienne, Caius Marcius se distingue au combat mais sa haine et son mépris affichés de la plèbe lui font perdre les élections consulaires. En raison de la colère qu'il affiche, il est condamné à l'exil, s'allie avec l'ennemi volsque, et revient mettre le siège devant Rome. Une délégation de femmes romaines menée par sa mère le ramène à la raison ; il accepte de conclure la paix, mais finit exécuté par des conjurés volsques. Selon une partie des critiques, le choix de cet épisode ne serait pas sans rapports avec la situation politique au début du règne de Jacques d'Angleterre et les questions qu'un siècle de guerres et de guerres civiles en Europe ainsi que les mutations de la société n'avaient pas manqué de susciter sur le pouvoir politique, ses formes et ses faiblesses.

Plus généralement, Coriolan est souvent perçu comme un essai philosophique sur la nature du pouvoir et les relations entre les différents acteurs sociaux ; essai dans lequel Shakespeare mènerait une réflexion qui dépasse largement le cadre de son époque à travers des images et des métaphores comme celles du corps social ou du théâtre. Les problèmes que soulève la pièce sur les travers de la démocratie ou sa corruption en théâtrocratie ont régulièrement réveillé l'intérêt des metteurs en scène dans les situations d'effervescence politique et à chaque époque elle a fait l'objet de nouvelles évaluations.

Ceux qui ne voient pas en Coriolan une pièce historique, mais plutôt une tragédie, pensent que le caractère de Coriolan est au centre de la problématique de la pièce. Les interprétations successives du caractère ambigu de Coriolan reflètent l'évolution de la psychologie depuis la parution de la pièce en 1623. La psychanalyse, notamment, s'est interrogée sur le rôle que jouait sa relation avec sa mère dans la mécanique du drame dont il est autant auteur que victime.

Argument thumb|Volumnia et Virgilia attendent le retour de Caius Martius (I, iii), gravure de 1801. thumb|Coriolan se rend auprès d'Aufidius et se met au service des Volsques (IV, v). Acte I : ennemi de la plèbe ou sauveur de Rome ? La pièce a pour décor la jeune république romaine en Des émeutes de la faim déchirent la ville, la plèbe en voulant particulièrement à Caius Martius, tenu pour responsable de la famine. Menenius Agrippa est envoyé en conciliateur par le sénat, mais arrive Caius Martius lui-même qui les prend de haut. Il enrage que le sénat ait accordé à la plèbe cinq tribuns dont Brutus et Sicinius. Caius Martius sort à l'annonce de l'approche de l'armée volsque, laissant en scène les deux tribuns qui lui reprochent sa morgue. Sa mère (Volumnia) et son épouse (Vergilia) attendent son retour. Le chef des Volsques, Tullus Aufidius, fait le serment d'abattre Caius Martius. Tandis qu'une partie des troupes, commandées par Cominius, marche sur les Volsques, Caius Martius met le siège devant la cité volsque de Corioles et réussit à s'en emparer. Malgré la fatigue du siège et ses blessures, il rejoint ensuite Cominius, affronte Aufidius et met en déroute ses hommes venus le secourir. En reconnaissance de son courage, et puisqu'il refuse toute récompense, Cominius donne à Martius le surnom honorifique de « Coriolan ». Acte II : le sauveur de Rome De retour à Rome, Coriolan se laisse persuader par Volumnia de se présenter aux élections consulaires. Il obtient le soutien du sénat (II, ii), et en se faisant violence, sollicite le suffrage du peuple (II, iii). Mais les tribuns Brutus et Sicinius, craignant qu'une fois consul, Coriolan ne rogne leur pouvoir, convainquent le peuple de revenir sur leur promesse et voter contre Coriolan. Acte III : l'ennemi de la plèbe Comme l'avaient prévu les tribuns, Coriolan s'emporte, dénonce sans mesure les perversions du système démocratique et il s'en faut de peu qu'il ne soit exécuté sommairement. Un procès a lieu où la fureur de Coriolan le dessert : il est condamné à l'exil et seule une poignée de fidèles prend son parti. Acte IV : l'ennemi de Rome Coriolan fait ses adieux à sa famille. Volumnia hors d'elle maudit les tribuns de la plèbe. Les Volsques apprennent la disgrâce de Coriolan qui se rend auprès d’Aufidius, humblement vêtu. Ce dernier l'accueille avec des démonstrations de tendresse qui étonnent son entourage et lui propose de prendre la tête des Volsques et de marcher sur Rome. Coriolan accepte. À Rome chacun vaque à ses affaires et le calme est revenu, mais cette quiétude est troublée par l'annonce de l'approche des Volsques et de la défection de Coriolan. Rien ne semble pouvoir arrêter les Volsques qui l'adulent désormais comme un dieu, et Aufidius jaloux se prend à le haïr avec la même intempérance qu'il l'avait jadis embrassé. Acte V : le sauveur de Rome; mort de Coriolan redevenu ennemi des volsques L'armée volsque, commandée par un Coriolan au faîte de sa gloire, campe aux portes de Rome. Les Romains essaient de plaider leur cause auprès de Coriolan; les ambassades se succèdent, mais en vain. Finalement c'est Volumnia, accompagnée de l'épouse et du fils de Coriolan, qui va fléchir sa résolution. Coriolan accepte de conclure la paix entre Romains et Volsques. Il retourne chez les volsques où il est assassiné par une bande de conjurés réunis par Aufidius.

Personnages principaux Caius Martius, dit Coriolan : issu d'une famille patricienne, il est courageux, intransigeant et susceptible. Il entretient avec sa mère, Volumnia, une relation très étroite. Celle-ci lui propose un modèle de virtus romana qu'il tente de suivre mais auquel il faillit en s'alliant aux volsques. La mimésis théâtrale permet une série de regards croisés qui composent un personnage ambigu voire contradictoire , p. 321: aux yeux de ses chefs (éloge de Cominius, II, ii) et des chefs ennemis (I, x) et même de ses ennemis il incarne un grand nombre de vertus romaines : valeur militaire, mépris des honneurs et de la douleur physique ; il est loué par les romains pour sa bravoure et sa haine de la démagogie (acte II, scène ii) mais il les inquiète par l'acharnement qu'il met à se faire haïr du peuple (II, ii), son manque de compassion et son incapacité à se contrôler. Le texte de Shakespeare reste volontairement ouvert à différentes interprétations du caractère de Coriolan, puisque ceux qui le croisent ne réussissent pas à se mettre d'accord. Même le portrait qu'en fait Aufidius et qui paraît assez bien résumer le personnage est fait sur un mode dubitatif qui contribue à entretenir l'incertitude :

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L'auteur disposait de procédés dramatiques pour lever ces ambigüités : le soliloque ou l’aparté dans lesquels le héros révèle le fond de sa pensée. Or il manque justement une voix dans ce concert, celle de Coriolan, auquel Shakespeare ne donne pas la parole dans un de ces longs monologues introspectifs (on pense à celui de Richard de Gloucester sur lequel s'ouvre Richard III ou le To be or not to be d'Hamlet) qui révèlent au spectateur le cœur du hérosNathalie Rivère de Carles, Coriolan, tragédie des lieux. Il est vrai que cette absence même est signifiante, puisqu'elle est une façon de peindre un personnage d'une franchise brutale, dont la nature est de dire ce qu'il pense, quel qu'en soit le risque.

Volumnia, sa mère, matrone attachée aux vertus romaines essentiellement virilesElle a dit à son fils que « si elle avait été la femme d'Hercule, elle aurait effectué six de ses travaux et lui en aurait économisé d'autant la peine » (IV, i), réalise ses ambitions à travers son fils. Contrairement à Coriolan, dont elle partage l'orgueil et le mépris de la plèbe, elle est capable d'un certain machiavélisme : Plusieurs critiques voient en elle l'incarnation d'une Rome nourricière mais encore sauvage, comme la louve qui en était l'emblème. Ce mélange de grandeur et de violence reflète l'idée que se faisaient les élisabéthains d'une Rome admirable à bien des égards, mais païenne dans ses mœurs.

Ménénius : populaire auprès du sénat et du peuple, il défend une voie moyenne, exhorte les uns et les autres au calme et au compromis, mais prend parti contre les tribuns de la plèbe qu'il juge préoccupés avant tout de leur propre intérêt. Nous avons de lui cet autoportrait de bon vivant :

Junius Brutus et Sicinius, meneurs de la révolte populaire nommés tribuns après que le sénat eut accepté un compromis avec les émeutiers. Ils prennent une importance de plus en plus grande dans la ville et réussissent à obtenir l'exil de Coriolan. Il est difficile de les distinguer car les interventions de l'un sont souvent la paraphrase de ce que vient de dire l'autre. Ils tirent les ficelles de la plèbe et même de Coriolan dont ils connaissent les faiblesses et qu'ils savent à merveille piquer au vif.

Cominius : consul au début de la pièce, admire Coriolan dont il partage l'idéologie aristocratique et se montre prêt à le soutenir quoi qu'il fasse.

Aufidius : commandant en chef des Volsques, en quelque sorte l’alter ego de Coriolan. Il hait ce dernier auquel il voue paradoxalement une grande admiration. Lorsque le romain exilé vient lui demander asile, il lui témoigne une affection tout à fait démesurée qui étonne son entourage. Bientôt jaloux de la popularité et des victoires de Coriolan, il se prend à le détester avec une égale violence et prend la tête des conjurés qui l'assassinent à la fin de la pièce.

Le peuple romain : représenté par de petits groupes de citoyens, parfois armés, il est un des personnages principaux de la pièce, et à certains égards l'antithèse de Coriolan, aussi mouvant et changeant que celui-ci est constant, inflexible et opiniâtre. Les critiques que lui adressent Coriolan, Ménénius, Cominius et certains citoyens eux-mêmes correspondent à des clichés de l'époque, par exemple ce passage de Montaigne dans « De la Gloire » (Essais, II, 16) : .

Sources Shakespeare et Plutarque Les Vies parallèles de Plutarque (46 ap. J.-C. - 125), sont traduites par Jacques Amyot en français, puis du français en anglais par Sir Thomas North en 1579. Shakespeare y puise la matière de plusieurs pièces, notamment Timon d'Athènes, Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre. Le texte de Plutarque met en parallèle deux hommes illustres dont la carrière présente des similitudes et dont il est intéressant de comparer les comportements, les décisions et la psychologie. Il étudie ainsi concurremment la carrière d'Alcibiade et celle de Coriolan, tous deux héros guerriers et champions de leur cité, l'un d'Athènes, l'autre de Rome, tous deux finissant exilés par la ville même qu'ils ont défendue de leur sang. Shakespeare n'a pas consacré de pièce à Alcibiade, mais celui-ci est un des personnages principaux de Timon d'Athènes. Plusieurs critiques, dont Hazlitt, ont noté la fidélité de Shakespeare au texte de North.

La vie et la mort de Coriolan chez Plutarque Plutarque commence par l'enfance du personnage en insistant sur trois facteurs qui selon lui expliquent « une colère implacable et une opiniâtreté invincible » : perte du père alors qu'il est encore enfant, relation fusionnelle avec la mère, dispositions pour le métier des armes qui lui valent une grande notoriété alors qu'il est encore très jeune.