Laffaire du Corbeau est une affaire criminelle française qui a pour point de départ un fait divers survenu à Tulle. De 1917 à 1922, les habitants de la préfecture de la Corrèze sont victimes d'une vague de lettres anonymes signées "" et dénonçant les faits et gestes des uns et des autres. La suspicion s'installe dans la ville comme la presse nationale, qui s'y précipite à la recherche d'un fait-divers susceptible de passionner les Français autant que l'affaire Landru.

Une enquête est ouverte, qui se conclut par un procès au retentissement national. L'affaire entraîne des suicides et une polémique entretenue par la presse à l'encontre du premier juge d’instruction, François Richard, qui fera s'effondrer sa carrière après son dessaisissement.

Au début des années 1920, en référence à ce cas, le criminaliste Edmond Locard, qui s'était investi dans la découverte de l’auteur des lettres anonymes, crée le terme d’« anonymographe » pour désigner les auteurs de lettres anonymes. Après que l'affaire de Tulle a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1943 par Henri-Georges Clouzot l'appellation corbeau remplace le mot « anonymographe » dans le langage courant.

Contexte et malveillances Contexte

Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes ont connu une mobilisation sans précédent. La plupart d'entre elles ont remplacé les hommes enrôlés dans l'armée et occupé des emplois civils ou travaillé dans des usines de fabrication de munitions. Des milliers ont servi dans l'armée dans des fonctions de soutien, par exemple en tant qu'infirmières, et en Russie quelques-unes ont vécu le combat.

Dans tous les pays, les femmes deviennent un indispensable soutien à l’effort de guerre. En France, le , elles sont appelées à travailler par le chef du gouvernement VivianiL’appel aux Françaises de Viviani.. Désormais les femmes distribuent aussi le courrier, s’occupent de tâches administratives et conduisent des véhicules. Une allocation aux femmes de mobilisés est prévueLoi du 5 août 1914, circulaire préfectorale d'avril 1915 du de l'archiviste (départemental) ; Archives départementales, communales et hospitalières ; Arras (consulté 2009 12 30).. À titre d'exemple dans le Pas-de-Calais, une allocation principale de 1,25 fr (portée à 1,50 fr le ), avec une majoration de 0,50 fr en 1914 (portée à 1 fr le ), est versée aux femmes d'appelés. Selon l'archiviste départemental, avaient été examinées par les commissions cantonales au , pour plus de retenus, soit une dépense mensuelle de 6 millions de francs environ du au . Les Œuvres de guerre et divers mouvements de solidarités complètent le dispositif.

Dans les campagnes, les femmes s’attellent aux travaux agricoles. Beaucoup de jeunes femmes s’engagent comme infirmières dans les hôpitaux qui accueillent chaque jour des milliers de blessés. Elles assistent les médecins qui opèrent sur le champ de bataille. Certaines sont marraines de guerre : elles écrivent des lettres d’encouragement et envoient des colis aux soldats, qu’elles rencontrent parfois lors de leurs permissions.

Alors que le conflit les contraint à vivre à distance, sous la menace omniprésente de la mort, les épouses poursuivent leur vie intime essentiellement par le biais des échanges épistolaires avec leur mari au front.

Avec la Première Guerre mondiale, les femmes ont fait les premiers pas sur le chemin de l’émancipation.

Les faits se déroulent en , dans une France en pleine « dépression morale », pendant une guerre qui, d'après le journal L'Humanité, « vit une moitié de Paris dénoncer l'autre ».

Malveillances

Les premières lettres anonymes sont envoyées en 1917, à Jean-Baptiste Moury, à Angèle Laval puis à d'autres employés de la préfecture. De 1917 à 1922, une épidémie de 110 lettres anonymes s'abat sur le centre-ville de Tulle, qui compte à l'époque . Glissés dans les paniers des ménagères, abandonnés sur les trottoirs, les rebords des fenêtres et jusque sur les bancs des églises ou dans un confessionnal, ces dizaines de courriers qui dénoncent l'infidélité des uns, la mauvaise conduite des autres alimentent toutes les conversations et inquiètent les habitants. Des dizaines de missives aux calligraphies maladroites et raffinées, comme des signes ésotériques qui seraient tout à coup déchiffrables. Au cours de l'affaire, plus de deux cents personnes reçoivent des lettres, dont le préfet.

Louise Laval reçoit un jour une lettre anonyme commençant par « Grande sale… », une lettre qui l’agonit d’injures et de détails pornographiques. Le texte, en outre, recommande à sa fille Angèle de se méfier de son chef de service, le dénommé Jean-Baptiste Moury, car, dit le mystérieux correspondant, celui-ci la dénigre. Cette lettre étrange et répugnante, Louise Laval la jette au feu. En , Angèle Laval trouve sur son bureau la première lettre anonyme, qui lui dépeint son supérieur comme « un séducteur ». Moury, célibataire, entretient une maîtresse dont il a eu un enfant naturel quelques années plus tôt, sans jamais l'avouer à sa mère, et qu'il compte quitter pour épouser Marie-Antoinette Fioux, une sténodactylo qu'il vient d'engager. La révélation de ces informations pourrait nuire à sa réputation et à son avancement au sein de la préfecture, autant qu'à ses amours. Depuis quelques mois, il fait la cour à Marie-Antoinette, rivale d'Angèle Laval. Jean-Baptiste Moury reçoit ainsi une lettre anonyme lui enjoignant de se méfier de l’une de ses collaboratrices, Angèle Laval, lui intimant de ne pas épouser Marie-Antoinette Fioux. Bien qu’il ne nourrisse à son égard aucune attirance physique, il s’en ouvre auprès d’elle deux ou trois jours plus tard. La demoiselle a, elle aussi, reçu deux courriers anonymes décrivant son supérieur comme « joueur, goujat et menteur ». De concert, ils décident de détruire ces brûlots dans le poêle du service comptabilité : observe l'auteure de L'Œil de tigre, un subterfuge pour qu'il lui porte de l'intérêt. Le stratagème échoue et malgré quelques nouveaux essais épistolaires durant l'année 1918, les choses se tassent. C'est en 1919 que Moury commence à fréquenter Marie-Antoinette Fioux, une sténo-dactylo. « Jeune, moderne, dynamique », comme la décrit Francette Vigneron, elle est tout ce qu'Angèle Laval n'est pas. Celle-ci se répand à nouveau, anonymement, et ses envois reprennent exponentiellement. Elle écrit des horreurs sur ses collègues dans des lettres qui circulent au sein du personnel de la préfecture.

Le mauvais plaisant s’est d’abord attaqué à la personne du préfet : « Ta chienne d’épouse est passé maîtresse dans son art et experte à satisfaire les caprices de ses clients mâles. (…) Si tu n’avais pas les reins aussi usés, ta femme ne serait pas obligée de recourir aux services du balayeur municipal ! ». Mais il élargit bientôt son champ d’attaque à diverses personnalités de Tulle. Le curé de Tulle est ainsi qualifié de « curé manqué ».

Puis, en 1921, motivée par le mariage de Jean-Baptiste Moury avec Marie-Antoinette Fioux, sa fureur monte d'un cran. « Il y a toujours une évolution dans le crime », remarque Francette Vigneron, qui poursuit: . En 1921, elle troque l'anonymat complet dans sa venimeuse correspondance contre une signature : , s'inspirant de la couleur d'une pierre-talisman censée permettre de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur selon certains milieux ésotériques. L'évolution est aussi d'un autre ordre : elle commence à viser les riverains de son quartier. À ce moment, elle change aussi de manière de faire. Fini les boîtes postales, que la police et les Tullistes inquiets surveillent désormais. , explique Francette Vigneron. À partir de cette étape, elle dépose au sol, par exemple dans un simple couloir d'immeuble, une enveloppe non-cachetée au nom d'un ou d'une locataire. À l'intérieur, une lettre débute par une prière faite de transmettre le mot à un second individu qui aura à charge d'aller enfin trouver une tierce personne. Dans le contenu, une dizaine de familles de Tulle peuvent en prendre pour leur grade. Ses agissements, ses « révélations », les cibles qu’il choisit, tout alimente les discussions. Et inutile de surveiller le bureau de poste : « l’Œil de tigre » dépose aussi ses missives de par la ville, directement dans les boites aux lettres, sur les rebords des fenêtres, dans les entrées d’immeubles, dans les paniers de ménagères au marché, jusque sur les bancs de l’église et même dans son confessionnal ! , détaille Francette Vigneron. Les lettres sont souvent vulgaires voire obscènes. Leur contenu n'est que peu divulgué : de nombreux journaux renoncent à les reproduire, même si le fait qu'elles soient adressées indirectement à leur destinataire permet aux rumeurs de se colporter. Dans les rues, les honnêtes gens ne croisent plus que « la salope », « le cornard », « la trouée », « le sardapanard qui battait sa femme et sa fille à coup de cravache », « la vieille croque » et « l’embusqué. »

Ces lettres contiennent ainsi des rumeurs diverses, comme des secrets de familles parfois anciens — avortements, suicides, mauvaise vie, liaisons extraconjugales — informations qui sont parfois fausses. Jean-Baptiste Moury et son épouse figurent parmi les plus épargnés.. Mieux : le corbeau vante leurs mérites. Ce qui finit par susciter la méfiance de la population à leur égard.

L'auteur détruit les réputations, brocarde les petits chefs, salit les ménages en apparence immaculés. « Leur auteur met toujours une part de vrai au milieu de beaucoup de faux », analyse l'historien Jean-Yves Le Naour, qui a pu reconstituer cette incroyable affaire, après avoir découvert dans les archives une centaine de ces lettres anonymes. Sur la porte du théâtre de Tulle est exposée une liste de quatorze personnes, ainsi que celle de leurs supposés amants et maîtresses respectifs. « Depuis l'affiche annonçant la mobilisation, aucun placard n'avait connu tel succès ! » ironise un journal local.

Quelques exemples de lettres : Lettre du : Lettre du : Lettre trouvée le par Madame Laval mère dans sa boite aux lettres : Lettre jetée dans le corridor de la Maison Leygnac et trouvée le : C’est avec une certaine distinction qu’il injurie la femme stérile : Lettre du : C’est avec élégance qu’il diffame le mari trompé comme le séducteur : pour l’un et pour l’autre : Lettre du :

Ouverture de l'enquête Le préfet trouve sur son bureau une lettre qui parle d'Angèle Laval en ces termes : « Cette demoiselle s'était figurée que Monsieur Moury l'épouserait. Fourbe, hypocrite et menteuse, elle jette l'effroi dans l'administration. Dites à Moury de se marier et ensuite qu'il dépose contre les Laval une plainte au procureur de la République. » Angèle Laval cherche à faire accuser sa rivale, l'épouse Moury par l'enquête qui est lancée. Chacune des lettres contient désormais en effet un volet insultant mais aussi des éloges pour les jeunes mariés. On se met alors à insulter Marie-Antoinette Moury dans les rues de la ville.

Instruction

La justice est sommée d'agir. Sous pression, le premier juge d’instruction, François Richard, dépité d'avoir un dossier vide, va jusqu'à faire participer les témoins dans son bureau à des séances d'hypnose. Le juge va demander des expertises, mais celles-ci sont contradictoires. Il finit par isoler deux suspectes. Marie-Antoinette Fioux, la première, est dans le collimateur, avant qu'Angèle Laval ne prenne sa suite. Dans le bureau du juge d’instruction, un témoin relate en détail le contenu d’une missive que sa sœur, Angèle Laval, lui a révélé. Cette dernière a révélé à son frère le contenu d'une des productions de l'Œil de tigre, et ce avant même que son destinataire ne l'ait évoqué... Le juge auditionne immédiatement le destinataire final. Or ce destinataire indique avoir croisé ladite Angèle Laval et lui avoir parlé de la lettre, mais sans lui en révéler le contenu. Dès lors comment Angèle Laval pouvait-elle en connaître la teneur sans jamais l’avoir lue à moins de l'avoir écrite elle-même ?