Winesburg-en-Ohio (titre original en anglais : ) est un recueil de nouvelles publié en 1919 par l'écrivain américain Sherwood Anderson (1876-1941). L'œuvre est centrée sur le protagoniste, George Willard, que le lecteur suit de son enfance à sa jeune maturité, alors qu'il est prêt à quitter Winesburg pour Cleveland.

Winesburg est un lieu imaginaire mais en partie fondé sur les souvenirs d'enfance qu'Anderson a gardés de Clyde (Ohio). Écrits principalement de la fin de 1915 au début de 1916, les récits, dont certains ont été terminés peu avant leur publication, sont complémentaires à la fois les uns des autres et solidaires d'un tout, tous concernant la même communauté.

Le recueil comprend vingt-deux nouvelles, la première, Le Livre du grotesque (), servant d'introduction. Presque toutes se focalisent sur un personnage dont la vie n'est qu'une longue lutte pour échapper à sa solitude et à l'isolement qui pèse sur la ville. Winesburg-en-Ohio se préoccupe plus des arcanes psychologiques que de l'intrigue et est écrit en une prose neutre, proche du parler de tous les jours. À ce titre, il est représentatif du courant expressionniste de la littérature américaine.

Malgré quelques réserves quant à sa moralité et un mode de narration non conventionnel, le recueil reçoit l'éloge de la critique dès sa parution. Sa réputation décline au cours des , mais il est ensuite réévalué au point d'être aujourd'hui considéré comme l'un des portraits les plus convaincants jamais présentés d'une bourgade au cœur des États-Unis à l'ère pré-industrielle.

Le recueil figure à la dans la liste des cent meilleurs romans de langue anglaise du siècle établie par la Modern Library en 1998 The Modern Library : 100 Best Novels.

Genre

Dépourvu d'intrigue à proprement parler, Winesburg-en-Ohio ne correspond guère aux normes d'un roman traditionnel. Il se situe . Bien que certaines nouvelles aient d'abord été publiées dans différentes revues, la structure en miroir de l'ensemble, son cadre commun, le retour des mêmes personnages, la tonalité et le symbolisme partagés confèrent à l'ensemble une solide unité (). D'après Ingram, ce mode de présentation correspond au genre du « cycle de nouvelles » ().

Promu par Anderson lui-même auprès d'écrivains plus jeunes que lui, le livre apparaît aujourd'hui comme l'un des premiers exemples de la nouvelle moderne dans l'histoire des lettres américaines. Qu'il ait pu être comparé avec (1923) de Jean Toomer, In Our Time (1925) d'Ernest Hemingway, Descends, Moïse () (1942) de William Faulkner et plusieurs recueils de John Steinbeck, suffit à suggérer qu'il est le fruit d'intenses recherches formelles et innovantes.

George Willard est à la fois le point d'ancrage vers lequel convergent presque toutes les histoires et l'objet d'une chronique de sa propre évolution en tant que jeune homme et futur écrivain : l'accent mis sur ce personnage apparente le recueil, selon certains critiques, au mode d'écriture dit de l', et de ce fait, aux genres du (Roman d'apprentissage) et du (Roman d'artiste).

Décor vignette|upright=1.2|Winesburg-en-Ohio, édition, par Harold Toksvig.|alt=Dessin d'une ville vue d'en haut, noir et blanc, détail des rues en relief, légende. La bourgade se présente en forme de « H », formant la barre horizontale, la voie ferrée la barre verticale gauche et celle de droitePlan de la ville dessiné par Harold Toksvig dans la première édition de Winesburg, Ohio. sur Wikimedia Commons.. Le bureau du journal local se situe à l'intersection des deux rues principales. Juste à côté, se trouvent l'épicerie de Hern et en face, la quincaillerie Sinning. À l'arrière, court une ruelle conduisant à la voie ferrée avec sa gare. Derrière cette dernière, se dresse le seul lieu d'hébergement du bourg, la pension de famille ; juste en face de la gare, au-delà des voies, le restaurant de Biff Carter. À partir de , on distingue le champ de foire (), collé en haut à droite du « H » schématisant la ville et, juste en dessous, le bassin de rétention d'eau ().

vignette|upright=0.7|gauche|Panneau d'entrée de la vraie ville de Winesburg, Ohio.|alt=gros-plan sur plaque bleue, le W agrandi et décorée de feuillage, inscription (), ciel bleu, arboré, petites fleurs au sol Cette ville fictive est en grande partie modelée sur le souvenir que Sherwood Anderson a gardé de Clyde, ville en Ohio où il a vécu de huit à dix-neuf ans. Plusieurs des personnages du recueil évoquent en effet, de par leur nom et leur idiosyncrasies, des citadins connus de l'auteur durant son adolescence : par exemple, Enoch Robinson rappelle à bien des égards le propre frère de Sherwood, Earl Anderson. De plus, certains détails topographiques de la partie urbaine comme de la campagne alentour semblent typiques de Clyde.

vignette|Rue principale de Clyde, en Ohio.|alt=Rue principale bordée de maisons ou de petits immeubles, alternativement peints en rouge bordeaux et beige-gris. Dans la mesure où le nom de la ville leur servant de décor n'émane pas des récits eux-mêmes, son choix reste un mystère. Cependant, Anderson s'est déjà servi de Winesburg dans , roman inachevé auquel il a travaillé par à-coups avant d'entreprendre son cycle de nouvelles.

L'hypothèse d'un lien entre Clyde et le Winesburg de la fiction se trouve renforcée par la description que fait Anderson, dans son discours au du , Conception du réalisme par un écrivain () du choc ressenti . Mais il ajoute aussi , auxquels se joignent des voisins résidant dans le quartier nord de Chicago, bref, tous ceux qu'ils appellent « [l]es Petits enfants des arts » (). Aussi la vérité se situe-t-elle vraisemblablement à mi-chemin entre le Clyde de ses jeunes années et la pension de famille plus tard évoquée, sa mémoire ne livrant plus que des souvenirs hybrides.

Sources littéraires vignette|gauche|upright=0.6|Timbre à l'effigie de Edgar Lee Masters.|alt=Timbre-poste, croquis d'homme à-demi chauve et portant lunettes. Sherwood Anderson a toujours été ambigu à propos des idées ayant influencé la conception et la rédaction de Winesburg-en-Ohio, écrit lors de ce qu'il a appelé lui-même « un moment incandescent » (). La plupart des critiques s'accordent pour y déceler une affinité avec Anthologie de la rivière Spoon () d'Edgar Lee Masters, paru en , et que Sherwood Anderson déclare avoir dévoré en une nuit. L'éditeur B. W. Huebsch, arguant du fait que les récits de Winesburg avaient été publiés dans diverses revues avant que ne sorte Spoon River Anthology, avait alors démenti une quelconque ressemblance. Pourtant, le décor, la structure et l'atmosphère ne semblent guère différer d'un livre à l'autre, au point qu'un critique va jusqu'à affirmer que Winesburg-en-Ohio n'est que Spoon River Anthology en prose.

vignette|upright=0.7|Gertrude Stein en 1907, portrait par Félix Vallotton (1865–1925).|alt=Assise, dame corpulente en robe noire, long collier de perles, cheveux tirés en chignon. Gertrude Stein, à qui l'œuvre de Sherwood Anderson est présentée par son frère ou le photographe Alfred Stieglitz entre 1912 et 1915 a, elle aussi, joué un rôle significatif dans ce mode de narration original. Si Anderson s'emploie d'abord à la satiriser, il apprivoise bientôt son style en découvrant Trois vies (, 1909) et Tendres Boutons (, 1914).

La correspondance échangée entre les deux écrivains après la publication de Winesburg-en-Ohio révèle que les variations sur la répétition, figure de style spécifique du style de Gertrude Stein, trouve un écho chez Anderson, et que tous deux s'accordent à privilégier la phrase comme unité de base de la prose. Irving Howe tire les conclusions de cette connivence stylistique : .

D'autres écrivains se voient parfois cités comme autant de sources possibles pour certains aspects de l'ouvrage, par exemple l'américain Dreiser et les Russes Tchekhov, Dostoïevski et Tolstoï. Le premier a été récusé pour « incompatibilité de style », le dernier parce qu'Anderson ne l'avait pas lu à l'époque. En revanche, il a manifesté son admiration pour Tourgueniev, notamment pour ses Mémoires d'un chasseur (1847) ; mais une fois encore, rien n'indique qu'ils aient été connus de lui avant Winesburg-en-Ohio.

Enfin, il a parfois été avancé, à propos de ce livre, que l'accent régional du Midwest y rappelait l'écriture de Mark Twain, en particulier dans Les Aventures de Huckleberry Finn et La Vie sur le Mississippi. Pourtant, si Anderson a lu et vénéré Twain, établir un rapport entre leurs œuvres paraît exagéré et semble émaner des efforts déployés par certains spécialistes pour replacer Winesburg-en-Ohio dans le sillon canonique de la littérature américaine, plutôt que de la réalité du texte.

Composition et publication vignette|Sherwood Anderson (1933).|alt=Homme assis devant rayonnages de livres, environ, cheveux avec raie, costume-cravate. Selon les carnets de Sherwood Anderson, la première histoire du futur Winesburg-en-Ohio, Le Livre du Grotesque, a été écrite sous l'impulsion du moment, au milieu de la nuit, sans doute lors d'un séjour au troisième étage d'une pension de famille sise au à Chicago : .

Anderson reste délibérément imprécis sur les sujets relatifs à son travail d'écrivain. D'après l'étude des manuscrits, il est probable que la plupart des histoires ont été composées en un laps de temps relativement court, à la fin de 1915 et au début de 1916 ; elle révèle aussi qu'il est inexact de prétendre que les versions finales, publiées en 1919, n'ont subi aucune modification par rapport aux textes composés quatre ans plus tôt. Ainsi, dans son article « Comment Sherwood Anderson a écrit Winesburg-en-Ohio », Phillips montre que si aucun changement structurel ne peut être détecté, le manuscrit de Les Mains (), par exemple, contient . En outre, des versions légèrement différentes de dix récits ont été publiées par trois revues littéraires entre 1916 et 1918, comme suit : + Récits originels Titre de l'histoire Revue Date de publication Le Livre du grotesque () Les Mains () Le Philosophe ().en réalité Boulettes de papier () - La Force de Dieu () « Bizarre » () Mensonge par omission () Une mère () Le Penseur () L'Homme qui avait des idées (). Le Réveil (). Quoi qu'il en soit, à leur parution, les histoires connaissent une certaine notoriété dans les cercles littéraires. Mais leur publication en volume n'a pas été aisée. John Lane, éditeur des deux premiers romans d'Anderson, refuse Winesburg-en-Ohio, « trop sombre » () à son goût. Et c'est seulement après l'intercession de Francis Hackett, lui-même éditeur, auprès de son confrère Ben Huebsch, propriétaire et rédacteur-en-chef d'une petite maison spécialisée de New York, qu'elles se voient enfin réunies.

Il y a plus de cent personnages dans Winesburg-en-Ohio. Quatre-vingt-onze d'entre eux n'apparaissent qu'une seule fois, mais les plus importants reviennent de manière récurrente : George Willard toutes les six histoires, trente-trois autres à cinq ou six reprises. Pourtant, seuls dix constituent à eux seuls le sujet d'une nouvelle ; certains se représentent au fil des sections, d'autres figurent dans diverses anecdotes datant d'un passé lointain. Si la majeure partie du livre, en effet, concerne l'adolescence de George Willard, quelques épisodes remontent à plusieurs générations, vingt ans ou plus, par exemple dans Piété () ou Les Mains ().

En revanche, La Force de Dieu et La Maîtresse d'école atteignent leur point culminant simultanément, alors que se déchaîne une violente tempête de neige par un soir de janvier. À ce propos, Malcolm Cowley note dans son introduction à l'édition Viking que .

Personnages et nouvelles