Gustav Ratzenhofer ( - ) est un officier militaire de haut rang, philosophe, politologue et sociologue autodidacte autrichien, partisan d'une conception du monde radicalement moniste qu'il développe dans l'ensemble de ses écrits de philosophie sociale, et qui s'appuie sur les notions de « force », d' « évolution » et de « loi naturelle ».

Il conçoit l’État comme le résultat de l'interaction entre des groupes sociaux, obéissant à des lois naturelles qui sont les mêmes dans les mondes physique, chimique et biologique. La politique n'est d'après lui rien d'autre qu'un effet des forces de la nature au sein de ces groupes. Il considère également que l'« inimitié (ou hostilité) absolue » est la force primordiale de la politique.

La philosophie sociale de Ratzenhofer ne se veut pas seulement descriptive ou explicative, elle prône une forme de socialisme hiérarchique, opposé au socialisme égalitariste ainsi qu'aux individualismes de toutes natures, privés ou collectifs, qui disloquent selon lui la société.

Parcours

Gustav Ratzenhofer est né à Vienne en 1842. Fils d'horloger, d'origine modeste, il se retrouve très tôt orphelin et devient cadet de l'armée impériale d'Autriche dès l'âge de seize ansR. Steucker, « Gustav Ratzenhofer », Encyclopédie philosophique universelle – Les œuvres philosophiques, vol. 2, Paris, PUF, 1992, p. 2768-2772.. Il entame sa carrière militaire en 1859 au sein de l'armée impériale en participant comme jeune cadet aux campagnes d'Italie. Il assiste aux campagnes de 1866 et aux défaites qui furent décisives dans la disparition de la Confédération allemande, ainsi qu'aux violences de l'occupation de la Bosnie par l'Autriche, décidée en 1878 par le Congrès de Berlin, avant de gravir les échelonsB. Rupp-Eisenreich, « Gustav Ratzenhofer », in P. Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, Paris, PUF, 1996, p. 3630-3634.. Il enseigne alors dans l'Académie militaire et devient responsable dès 1878 des Archives de l'armée. Il entre en service au Tyrol, en Galicie, et dans d'autres parties de l'Empire, expériences qui le familiarisent avec les problèmes posés par la coexistence des 137 « groupes ethniques » appartenant à des populations de souche allemande, romane, slave et asiatique, et répartis dans les multiples « pays de la couronne » qui constituent la double monarchie austro-hongroise.

C'est au cours des longues années de paix qu'il acquiert en tant qu'autodidacte de solides connaissances du côté de la philosophie et de la sociologie naissante : Mill, Spencer, Gumplowicz et Comte seront ses références principales, et il s'inspire vraisemblablement des travaux du juriste et sociologue Rudolf von Jhering. Ses premières publications relèvent des domaines de la tactique, de la polémologie et de l'histoire des guerres. Il termine sa carrière en 1901, année de sa retraite, alors qu'il est nommé général de division et qu'il exerce la fonction de président de la Haute Cour militaire. Il meurt trois ans plus tard, en 1904, au cours d'un voyage de retour du Congrès des arts et des sciences à l'Exposition universelle de Saint-Louis aux États-Unis, sur le paquebot qui devait le ramener en Europe.

Philosophie sociale et politique

L’œuvre sociologique et philosophique de Ratzenhofer est publiée entre 1893 et 1907, années qui succèdent à la publication de ses écrits militaires et historiques sur la défense de l’État autrichien et l'histoire des conflits qui s'y rapportent. C'est en effet après avoir entamé une carrière d'écrivain militaire qu'il se tourne vers la sociologie et la philosophie politique, armé des théories positivistes de Comte, Mill et Spencer et des idées de Ludwig Gumplowicz sur la « lutte des races ». Son œuvre s'inscrit dans la filiation du romantisme politique de Fichte et de Schelling, mais sous les auspices d'une méthode qui n'est plus « dialectique » mais « biologique », méthode alors en vogue depuis l'émergence des écoles darwiniennes.

Naturalisme sociologique

L'idée de départ s'inscrit dans une perspective naturaliste : « les lois sociales sont des modalités des lois de la nature, qui ont une validité générale », point de vue défendu dans un ouvrage considérable publié en trois volumes et qui s'intitule « Nature et but de la politique, en tant qu'élément de la sociologie et fondement des sciences de l’État » (Wesen und Zweck der Politik, als Theil der Sociologie und Grundlage der Staatswissenschaften). L'histoire humaine n'est pas seulement un cas spécial de l'histoire naturelle générale : l'homme est un élément de la nature globale. Il n'est donc pas seulement soumis aux lois générales de la nature dans ses mécanismes physiques et chimiques mais aussi dans son psychisme.

Le système sociologique de Ratzenhofer repose sur la notion de « forces sociales fondamentales », forces biologiques identifiables aux « pulsions » et aux « intérêts humains ». À la base de ces intérêts sont les désirs de l'existence individuelle (auto-conservation et reproduction individuelles) et ceux de la conservation de l'espèce, que l'on trouve aussi bien en l'homme que dans les organismes vivants les plus primitifs. En l'homme, ces besoins s'expriment en « intérêts politiques ». L'évolution des divers types d'associations humaines se déduit donc, suivant la méthode biologisante de Ratzenhofer, à partir des dimensions physiques, chimiques et biologiques des pulsions et désirs humains. La guerre, l'industrie et le commerce sont les moyens de satisfaire ces désirs, et la « satisfaction harmonieuse des intérêts » constitue l'objectif du développement social. Par ailleurs, toute doctrine du politique doit procéder d'une étude « psychopathologique » de l'homme qui en analyse les pulsions motrices.

Ratzenhofer approfondit son approche naturaliste et moniste dans ses ouvrages ultérieurs : « La connaissance sociologique » (Die sociologische Erkenntnis), et « Le monisme positif et le principe unitaire de tous les phénomènes » (Der Positive Monismus und das einheitliche Princip aller Erscheinungen). Il y développe la notion de « communauté d'intérêts », ensemble convergent d'intérêts égoïstes qui est à l'origine du processus de socialisation et qui, en vertu même ce processus, finit par transcender l'intérêt individuel au profit de l'intérêt collectif.

Évolutionnisme social

C'est dans une perspective qui se veut évolutionniste que Ratzenhofer établit les principales « lois de l'évolution sociale ». L'alternance entre guerre et paix, entre différenciation sociale et intégration, entre progrès historique et régression, correspond en effet chez lui au processus naturel d'évolution qui se poursuit dans les formes sociales les plus complexes : dans l’État, d'une part, dans le regroupement d'unités ethnolinguistiques, ensuite, au sein de « cercles culturels » (Kulturkreise) tels que le sont les ensembles romans, germaniques, slaves, etc. C'est aussi avec l’État qu'apparaissent les conditions des inégalités : sociales d'abord, entre privilégiés et asservis ; politiques ensuite, suivant les degrés de pouvoir ; individuelles (physique et intellectuelle) enfin. S'ajoute à ces inégalités celle relative à la propriété qui suscite quant à elle le besoin d'une organisation étatique et juridique.

Pour Ratzenhofer, l'évolution sociale commence à partir de la « horde primitive » – groupe tribal de chasseurs ou d'éleveurs défini par des liens de parenté consanguine. La horde est matriarcale, égalitaire et libre. Elle est en outre pacifique. Mais les besoins alimentaires des hordes nomades les mettent en contact et créent des conditions de concurrence. Dans les combats qui peuvent en résulter, les vainqueurs exterminent les vaincus, ou bien les asservissent. Avec la formation des chefferies et l'esclavage s'instaurent des rapports de domination ainsi que le patriarcat. Dans la communauté de cultivateurs, en revanche, groupe sédentaire resté économiquement communiste (« communisme primitif »), des rapports de réciprocité avec d'autres communautés sont entretenus. C'est cet état d'équilibre relatif qui, paradoxalement, fait que la violence de la lutte persiste, ce qui constitue un facteur de stagnation dans l'évolution d'une société. Celle ci n'avance que lorsque se forme une organisation sociale étatique stable, à la suite de la conquête guerrière d'une communauté sédentaire par un groupe nomade « inférieur » du point de vue culturel, mais qui s'imposera comme classe dominante à la population asservie, reléguant celle-ci aux activités économiques.

D'après ce schéma, la société reste inorganisée mais égalitaire au niveau de la horde et de la famille tribale ; elle est déjà plus différenciée dans les communautés sédentaires ; elle devient hautement développée et inégalitaire dans la société complexe que forme l’État, institution qui est portée par un peuple (Volk), et qui produit le droit et la civilisation. La « volonté sociale » par laquelle émergent l’État et les forces qui l'influencent est pour Ratzenhofer un fait consécutif à l'évolution naturelle.

Hostilité absolue, domination étatique

Selon Ratzenhofer, l'histoire des formations sociales se partage entre hostilité et domination, en fonction des rapports de force entre elles. Plus ces rapports sont déséquilibrés, plus la domination gagne, et plus l'hostilité recule. L'inégalité entre les groupes sociaux est donc, paradoxalement, un facteur d'évolution des sociétés.

La première loi de l'évolution sociale est la « loi de l'hostilité absolue de toutes les individualités entre elles ». Par « individualité », il faut entendre toute unité (individus ou groupes) défendant ses propres intérêts :

« Tout être organique, et ce qui en procède, donc aussi une formation ayant des intérêts intellectuels ou moraux, a tendance à s'accroître, à se développer organiquement ; s'étendant pour cela dans l'espace, il entre en conflit avec l'entourage d'une façon mécanique, et, ayant à satisfaire des besoins, il le fait activement. La croissance et le besoin sont les causes de cette hostilité des êtres entre eux – une inimitié qui est absolue, puisque ces causes sont données, d'une manière inaliénable, avec l'existence des êtres. »G. Ratzenhofer, Wesen und Zweck der Politik, als Theil der Sociologie und Grundlage der Staatswissenschaften (« Nature et but de la politique, en tant qu'élément de la sociologie et fondement des sciences de l’État »), Leipzig, Brockaus, 1893, cit. fr. Tort 1996.

Les trois causes principales de cette hostilité absolue sont les besoins alimentaires et la procréation, eux-mêmes dépendants de l'espace disponible que les protagonistes cherchent à étendre. Ces motifs de lutte animent toute créature organique, les besoins humains plus diversifiés n'étant que des « formes évolutives », des « modifications » de ces causes. L'hostilité absolue, incessante à l'échelle de l'histoire, prend de nouvelles formes avec le développement des sociétés, tout en faisant reculer la violence des luttes par l'instauration de rapports stables de domination. Cette stratégie dominatrice est décrite comme une tactique, à la manière d'une histoire naturelle décrivant le comportement animal.