La guerre du Cameroun, parfois dénommée guerre d'indépendance camerounaise ou encore la « guerre cachée », ayant eu lieu de 1955 à 1971, est la guerre d'indépendance du Cameroun contre les troupes coloniales françaises, menée jusqu'en 1960 par l'Union des populations du Cameroun (UPC), et qui se transforma ensuite en guerre civile jusqu'en 1971 entre cette dernière et les forces armées du nouvel État camerounais devenu indépendant.
En , de violentes émeutes indépendantistes éclatent au Cameroun français, territoire sous tutelle au sein de l'Empire colonial français (Union française puis Communauté française) en Afrique, qui interviennent en réaction aux actions de représailles indiscriminées des forces de l’ordre, conduisent à l'interdiction de l'Union des populations du Cameroun (UPC), parti politique anticolonial camerounais fondé le pour obtenir l'indépendance du Cameroun, et à la répression de ses militants. Contrainte à la clandestinité, l'UPC se tourne vers la lutte armée pour conquérir l'indépendance du Cameroun, amenant l'armée française à mener des opérations de contre-insurrection contre les maquis nationalistes, faisant des milliers de morts. En Sanaga-Maritime, foyer indépendantiste majeur, la population est regroupée dans des « centres de regroupement » militarisés et vit derrière des barbelés sous la surveillance de l'armée française.
Choisi par la France pour diriger le nouvel État camerounais indépendant, Ahmadou Ahidjo devient président de la république du Cameroun après l’indépendance du pays en 1960 et instaure un régime dictatorial. Celui-ci poursuit la guerre contre les maquis de l'UPC avec le soutien d'officiers français qui dirigent l'armée camerounaise. La guerre civile s'achève en 1971 avec l'élimination des dernières forces de l'UPC.
Le nombre de morts, inconnu, est estimé à plusieurs dizaines ou centaines de milliers. Le terme de « guerre » est officiellement reconnu par le gouvernement français en 2025.
Contexte historique Montée des tensions L'administration de la partie orientale de l'ancien protectorat allemand du Kamerun est, depuis , assurée par la France, d'abord par mandat de la Société des Nations puis par tutelle de l'Organisation des Nations unies (ONU) à partir de , la partie occidentale de l'ancien protectorat étant elle administrée par le Royaume-Uni.
Ce statut offre théoriquement un droit de regard à l'ONU sur la gestion du territoire et les Français et Britanniques se sont engagés à amener le Cameroun à ou .
L'adoption par la France des constitutions de de 1946 et de de 1958 permet aux populations locales de participer à la gestion du territoire et des assemblées locales sont créées : l'Assemblée représentative du Cameroun en 1946, l'Assemblée territoriale du Cameroun en , l'Assemblée législative du Cameroun en .
Soulevée dès l'entre-deux-guerres, la question de l'indépendance est à nouveau posée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dès , des affrontements ont lieu entre les membres les plus radicaux de l'Association des colons du Cameroun et des dont certains sont abattus. Le plus important mouvement indépendantiste, l’Union des populations du Cameroun (UPC), est constitué le à Douala.
Cameroun sous administration française
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Cameroun français est placé sous la tutelle de l'Organisation des Nations unies qui délègue son administration à la France.
L'adoption par la France des Constitutions de 1946 et de 1958 permet aux populations locales de participer à la gestion du territoire. Ainsi des assemblées locales sont créées. Dans un premier temps, l'Assemblée Représentative du Cameroun (ARCAM) voit le jour en 1946, qui devient en l'Assemblée Territoriale du Cameroun (ATCAM). En 1956, la France accorde l'autonomie interne au Cameroun français et l'assemblée devient Assemblée Législative du Cameroun (ALCAM).
Par ailleurs, des élus camerounais sont envoyés en France pour représenter leur pays à l'Assemblée nationale française, à l'Assemblée de l'Union française et au conseil économique. C'est aussi le début des syndicats indigènes.
Soulevée dès l’entre-deux-guerres, la question de l'indépendance est à nouveau posée par l’UPC, constituée le , à Douala. Élu secrétaire général de l’UPC en , Ruben Um Nyobe devient la figure emblématique du mouvementKamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) - Éditions La Découverte, p. 79. Bien que les autorités coloniales qualifient publiquement l’UPC de « communiste », la police française est bien obligée de constater – dans ses rapports secrets – que Um Nyobè est un homme d'exception. Il « tranche, et de beaucoup, sur la faune politique camerounaise », note-t-elle..
L'indépendance du Cameroun est refusée par les autorités françaises comme par les colons installés dans le pays. À la suite de la conférence de Brazzaville, ces derniers créent, le , l'Association des Colons du Cameroun (ASCOCAM), dans le but de défendre leurs intérêts et d'empêcher le progrès social, revendiqué par les syndicats. Des affrontements violents ont lieu entre les membres les plus radicaux du colonat et les « indigènes », en . Selon des archives retrouvées par les auteurs du livre Kamerun!, « de nombreux Africains sont à cette occasion 'abattus dans le dos, le plus souvent avec des fusils de chasse' »..
Ayant réussi à prendre le dessus sur les « colons de combat », l'administration coloniale favorise la création de partis politiques hostiles à l'UPC comme l'ESOCAM, l'INDECAM Favorisés par la fraude électorale, ces « partis administratifs » empêchent l'UPC d'avoir la majorité à l'assemblée territoriale. , commente Um Nyobè en Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) - La Découverte, .
Cameroun sous administration britannique
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Cameroun britannique est placé sous la tutelle de l'Organisation des Nations unies qui délègue son administration au Royaume-Uni. Le territoire voit apparaître des mouvements indépendantistes et réunificateurs.
En , le crée le (CNF) qui lutte pour l'autonomie et la séparation du Cameroun britannique de la fédération nigériane.
Des dissidents du CNF fondent le (KUNC), jugeant le CNF trop frileux sur la question de la revendication. Le KUNC prône la restauration du « grand Kamerun » du temps de l'empire colonial allemand d'où l'orthographe utilisée.
À la même période, l'UPC s'implante aussi dans le sud du Cameroun britannique.
En 1953, le KUNC et le CNF fusionnent pour fonder le (KNC) qui gagne les élections de .
Ces partis, autonomistes ou indépendantistes, furent entendus par les autorités britanniques qui modifièrent les institutions à la suite des conférences de Mamfé (1950) et de Lancaster House (1959) sous l'égide de l'ONU. En 1954, le Cameroun britannique se dote de sa propre administration et installe sa capitale à Buéa.
Guerre d'indépendance (1955-1960)
vignette|André-Marie Mbida, Premier ministre, proclamant l'autonomie interne du Cameroun français, 10 mai 1957. En mai 1955, les arrestations de militants indépendantistes sont suivies d'émeutes dans plusieurs villes du Cameroun français. La répression fait plusieurs dizaines de morts (l'administration française en recense officiellement vingt-deux) voire centaines de morts. L'UPC est accusée d'avoir organisé ces heurts et le gouvernement français (Gouvernement Faure II) décide en conseil des ministres d'interdire l'UPC et de procéder à sa dissolution. Des centaines de militants upécistes sont placés en détention, tandis que d'autres prennent le maquis.
Peu après, la loi-cadre Defferre du (du nom de Gaston Defferre, ministre français de l'Outre-mer) crée un « État sous tutelle » du Cameroun (gouvernement autonome). André-Marie Mbida est nommé chef d'État et Premier ministre de ce gouvernement en 1957.
Pierre Messmer, Haut Commissaire du Cameroun (représentant le gouvernement français) chercha un compromis avec Ruben Um Nyobe, chef de l'UPC, afin de faire cesser la violence. Cette démarche fut rejetée par le chef de l'UPC et la violence repartit de plus belle.
Plusieurs maquis de l'UPC sont constitués en 1957, particulièrement en Sanaga-Maritime, avec ses « généraux » et ses « capitaines » à la tête de « régiments » (150-200 guérilleros) et « bataillons » (50 guérilleros). L'armement est très sommaire : hors quelques fusils et pistolets dérobés, essentiellement des machettes, gourdins, arcs et flèches.
Pour isoler la rébellion de la population civile bassa, suspectée d’être particulièrement indépendantiste, cette dernière est déportée vers des camps situés le long des principaux axes routiers. Le lieutenant-colonel Lamberton, responsable des forces françaises, ordonne que « toute case ou installation subsistant en dehors des zones de regroupement devra être entièrement rasée et leurs cultures avoisinantes saccagées. » Les villageois sont soumis au travail forcé, notamment dans la construction de routes. Les Bassa vivant en ville sont expulsés vers leur région d'origine pour éviter que le « virus de la contestation » ne se propage.
Le regroupement des populations dans des zones circonscrites permet aussi de constituer, ailleurs, des zones interdites. Toute présence humaine y étant interdite, les personnes qui y sont trouvées sont automatiquement assimilées à des rebelles et traitées comme telles. Dès , le commandant Jacques Hogard explique le traitement de ces zones « que l'on privera de toute ressource, en retirant sa population, en sabotant les cultures, les points d'eau, en évacuant le bétail, etc, et en y pourchassant les rebelles qui subsisteraient par des moyens qui peuvent être brutaux et sans discernement (mitraillage et bombardements aériens, etc).. »
De mois en mois, les troupes françaises (constituées en grande partie de soldats recrutés dans les colonies d'Afrique noire et de miliciens camerounais), accentuent la pression et prennent facilement l’ascendant. Les maquisards, coupés des populations regroupées, plongés dans une précarité permanente et affamés par la destruction des champs, manquant de médicaments, de vêtements et ne pouvant recruter qu'avec difficulté, sont considérablement démobilisés. Ruben Um Nyobe est lui-même décrit comme perdant espoir et sombrant dans la dépression. Le , le « général » des forces rebelles, Isaac Nyobè Pandjock, est tué dans un assaut. Um Nyobe est assassiné le de la meme année..
Selon l'historien Bernard DrozHistoire de la décolonisation au - Éditions Broché., les évènements de la période 1955-1959 font environ une dizaine de milliers de morts, que ce soit la répression militaire coloniale ou les luttes internes à l'UPC. L'historien Marc MichelMarc Michel, « La guerre oubliée du Cameroun », L'Histoire, , mars 2007, p.53. qui a étudié la question spécifique de l'indépendance du Cameroun, souligne que l'essentiel des combats eut lieu après l'indépendance et estime que « plus vraisemblablement, la guerre a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, principalement des victimes de la "guerre civile", après l’indépendance ».
En , la rébellion commence à se réorganiser, notamment sous l'impulsion de Ernest Ouandié, Félix-Roland Moumié et de Martin Singap, qui fonde l'Armée de libération nationale du Kamerun (ALNK).. L'ALNK cherche à s'en prendre aux intérêts économiques des colons et enchaîne les attaques : « vos activités sont comparables à un château doré construit sur un volcan ». Sans que l'on sache si la rébellion contribue à les inciter, les grèves se multiplient (fonctionnaires du Trésor à Yaoundé, ouvriers d'Alu-Bassa à Douala, mécaniciens de l'entreprise de transport Suarez, employés de la Compagnie de distribution d'eau et d'électricité, employés de banque à Yaoundé, Douala, Nkongsamba, etc).