Felipe Vallese (Buenos Aires, 1940 — San Martín, 1962) était un ouvrier métallurgiste et dirigeant syndical argentin.
Fils d’immigrés italiens, employé comme ouvrier dans une tréfilerie de la banlieue de Buenos Aires, Felipe Vallese se révéla bientôt, sous le gouvernement constitutionnel de Frondizi et en pleine période de proscription du péronisme, comme un militant actif membre du très combattif syndicat péroniste de métallos UOM et fut l’un des cofondateurs de l’organisation Jeunesse péroniste (JP). Le , sous la dictature de Guido, dans le cadre d’une opération policière consécutive au meurtre de deux policiers dont étaient soupçonnés des membres de la JP, Vallese ainsi que d’autres militants fut interpellé nuitamment par une escouade de policiers en civil et emmené au commissariat, où les policiers le torturèrent à mort et firent ensuite disparaître son cadavre, qui ne fut jamais retrouvé. Malgré les articles de presse et les témoignages accablants, notamment d’autres détenus, les autorités officielles ne sauront qu’opposer des dénégations aux réclamations des milieux syndicaux et de la famille. Le commissaire Juan Fiorille, qui commandait les policiers concernés et fut dénoncé en tant que tel par des enquêtes journalistiques, devait en 1974 rejoindre la Triple A, puis, après le putsch de 1976, offrir ses services à la dictature militaire en tant que directeur d’un centre clandestin de détention à La Plata. Felipe Vallese fut l’un des premiers desaparecidos de l’histoire de l’Argentine et devint une figure emblématique de la Résistance péroniste.
Biographie
Origines et jeunes années
Felipe Vallese naquit en 1940 à Flores, quartier de la proche banlieue ouest de Buenos Aires. Son père, Luis Vallese, immigrant italien, patron d’un magasin de légumes, était affilié au MPE (Mouvement péroniste des étrangers). Quand Felipe Vallese était encore un jeune enfant, sa mère dut être internée dans une institution pour aliénés mentaux ; le père, incapable de prendre en charge l’éducation de son fils cadet, décida de le mettre, de ses neuf ans jusqu’à ses treize ans, en pension dans une sorte d’orphelinat à Mercedes, dans la province de Corrientes. De retour à Buenos Aires, Felipe assista son père dans le magasin, aux côtés de son frère aîné Ítalo. À un certain moment, quand la situation économique de la famille fut devenue difficile, le garçon retourna à Corrientes pour y travailler à la récolte du coton et du lin..
Contexte politique
Le gouvernement de Frondizi (1958-1962) se caractérisa par une grande instabilité institutionnelle et fut émaillé d’une série de crises successives, de différents projets de coups d’État militaires, et de grèves incessantes organisées par la CGT en réaction au grignotage progressif des droits de la classe ouvrière, provoquant à son tour une répression croissante du gouvernement contre le mouvement péroniste..
En 1962, dernière année du gouvernement de Frondizi, son ministre de l’Intérieur Alfredo Vítolo signa un document avec les militaires garantissant que Perón ne serait pas autorisé à rentrer en Argentine. L’on avait appris en effet qu’en vue du scrutin du de cette année, le binôme (duo de candidats) que le péronisme allait présenter dans la province de Buenos Aires serait composé d’une part d’Andrés Framini, dirigeant ouvrier et péroniste historique, choisi par Perón, comme candidat au poste de gouverneur provincial, et d’autre part de Perón lui-même comme candidat suppléant. Fin janvier, Vítolo, rejoint par le juge électoral Leopoldo Isaurralde, ouvertement frondiciste, annonça que le gouvernement rejetterait la candidature de Perón, au motif que celui-ci ne résidait pas en Argentine, ne figurait pas sur les listes électorales et était un fugitif de la justice ; le cardinal Antonio Caggiano jugea bon en outre de rappeler que l’excommunication prononcée contre Perón restait toujours en vigueur.
Ce nonobstant, la population de la province de Buenos Aires élut pour son gouverneur Andrés Framini, qui s’était finalement associé, sous l’étiquette de l’Unión Popular, à Marcos Anglada comme candidat vice-gouverneur ― succès politique le plus important obtenu par le péronisme depuis 1955, puisqu’il démontrait que le péronisme continuait d’être majoritaire en Argentine, était animé d’une volonté inébranlable et se refusait aux accommodements.
À la mi-, la Résistance péroniste commit une série d’attentats contre des objectifs économiques dans l’intérieur du pays, dont notamment l’incendie de plusieurs réservoirs de pétrole de la Shell à Córdoba. Le gouvernement de Frondizi, mettant strictement en application son Plan de Conmoción Interna del Estado (en abrégé CONINTES), fit mettre en détention plus de 3500 personnes, pour la plupart des péronistes, qui pourtant avaient en 1958 concouru par leur vote à la victoire électorale du président qui à présent les persécutait et les emprisonnait. Au mois d’août fut déclenchée par la CGT une grève générale de 48 heures.
Les forces armées reclamèrent la proscription du péronisme, la constitution d’un nouveau cabinet ministériel et l’expulsion d’Argentine de Rogelio Frigerio. Aramburu pour sa part « conseillait » de limoger Frondizi, et le commandant en chef de l’armée de terre, le général Raúl Poggi, lui demandera effectivement de remettre sa démission. Le , le président, bien qu’il eût déclaré « Je ne me suiciderai pas, je ne démissionnerai pas et je n’abandonnerai pas le pays », remit néanmoins, face au mouvement de troupes, sa démission deux jours plus tard, fut arrêté à Olivos et relégué à l’île Martín García. Lui succédera le José María Guido, obscur législateur du Río Negro et jusque-là président du Sénat. Homme de paille des militaires, Guido annule le les élections remportées par le péronisme. Le , un décret du l’exécutif interdisait le prosélytisme péroniste, l’exhibition propagandiste de photographies, ainsi que les marches péronistes.
Pendant ces quelques années, la résistance peroniste, lancée dès l’année 1955, se trouvait à son apogée et avait acquis une notoriété publique par les mobilisations massives dont elle s’était révélée capable, en particulier contre les contrats pétroliers et la fermeture des installations frigoriques Lisandro de la Torre à Buenos Aires. De son exil, Perón aiguillonnait non seulement les mobilisations, mais aussi tout type d’attentats destinés à déstabiliser quelque projet politique que ce fût conçu par les militaires et les civils qui l’avaient renversé..
Militantisme syndical
En 1957, Felipe Vallese fréquentait des cours d’enseignement secondaire du soir et gagnait sa vie comme opérateur de machines dans la tréfilerie TEA (Transfilación y Esmaltación de Alambres). L’année suivante, alors âgé de 18 ans, il fut élu délégué syndical pour l’UOM (Union ouvrière métallurgique), le syndicat le plus représentatif de la résistance péroniste de ces années-là. En , il désobéit, comme plusieurs autres de ses camarades, à la consigne de Perón de faire élire Arturo Frondizi à la présidence, préférant voter blanc. Cette même année, il participa aux mobilisations étudiantes en faveur de l’enseignement laïc et contre l’enseignement libre, et finit par être expulsé du collège. La même année encore, pour avoir organisé une grève, il fut incarcéré à la prison de Caseros, puis sera de nouveau arrêté en , pour avoir marqué son soutien aux grévistes de l’usine frigorifique Lisandro de la Torre, dans le quartier portègne de Mataderos, et expédié cette fois sur un navire-prison de la marine avec d’autres dirigeants syndicaux plus anciens, comme Sebastián Borro et Armando Cabo. L’avocat Fernando Torres, attaché depuis 1954 à l’UOM, fit à lui seul valoir quelque 2500 habeas corpus. Parmi les jeunes militants détenus et condamnés à la prison figuraient également les noms de Dardo Cabo, Carlos Alberto Burgos, Gustavo Rearte, Tuli Ferrari, Héctor Spina, Jorge Rulli et Envar El Kadri ; ceux-ci deviendront presque tous au fil du temps des personnalités historiques de la Jeunesse péroniste et seront associés à sa période la plus combattive.
En , des représentants des différentes sections de jeunesses péronistes tinrent une assemblée générale dans les locaux du Syndicat des employés de pharmacie, mis à la disposition par Jorge Di Pascuale, le jeune dirigeant du syndicat, alors âgé de 27 ans. De cette réunion émergea le Comité exécutif de la Jeunesse péroniste (Mesa Ejecutiva de la Juventud Peronista), duquel faisaient partie Gustavo Rearte et son frère, Héctor Spina, Mario (« Tito ») Bevilacqua, Tuli Ferrari et Felipe Vallese.
Le journaliste Rogelio Alaniz souligne :
Ítalo Vallese, frère de Felipe, a relaté que le jeune homme ainsi que d’autres jeunes militants qui se réunissaient au Syndicat des travailleurs de la chaussure, rue Yatay, étaient surveillés par le service de renseignements SIDE (Secretaría de Informaciones del Estado), encore peu connu dans ces années-là. L’on connaissait mieux en revanche la Coordinación Federal, organisme politique de répression relevant de la Police fédérale, qui avait coutume d’appliquer comme méthode de torture contre les militants péronistes la dénommée parrilla (gril), consistant à allonger la victime sur les ressorts de fer d’un lit, de la mouiller puis de lui administrer des décharges électriques.
Le , un peu plus d’un mois avant l’ultime arrestation de Vallese, deux sergents de la police de la province de Buenos Aires perdirent la vie dans une fusillade survenue dans un atelier de batteries d’automobile. La police désigna Alberto Rearte, de la Juventud Peronista, comme l’auteur des assassinats et se mirent à sa recherche. Comme ils savaient que Vallese était l’un de ses amis, ils voulurent s’en prendre à celui-ci également.
Arrestation
Quand il fut enlevé par une escouade d’une dizaine de policiers en civil de l’Unité régionale San Martín, Felipe Vallese avait vingt-deux ans et se vouait à une intense activité politique au sein de la Jeunesse péroniste et du syndicat de métallos UOM, dont il faisait partie en tant que délégué de l’entreprise de tréfilage TEA.
Déroulement
Le , Felipe Vallese quitta son domicile aux alentours de 23 heures, et prit congé de son frère aîné Ítalo à l’intersection des rues Morelos et Canalejas (actuelle rue Felipe Vallese), puis se dirigea par la rue Canalejas vers la rue Caracas. Arrivé à la hauteur du n°1776, il fut intercepté par plusieurs hommes en civil. Selon la reconstitution faite par les avocats de l’Union ouvrière métallurgique (UOM), Rodolfo Ortega Peña et Eduardo Luis Duhalde (futur secrétaire aux Droits de l’homme de la nation), ces hommes étaient à la recherche d’Alberto Rearte, frère de Gustavo, et l’un des principaux responsables de la Juventud Peronista. Vallese, par un pressentiment ― il avait déjà été mis en garde à d’autres occasions ― s’agrippa de toutes ses forces à un arbre du jardin du n°1776 et cria à l’aide. Pour le faire lâcher prise, ils se mirent à plusieurs pour le battre puis l’introduisirent dans une camionnette. Les quelques voisins venus à la rescousse furent promptement contenus par les policiers avec l’argument qu’en cas d’insistance ils encourraient le même sort. Dans le même temps, sur la Plaza Irlanda, à quelques îlots de là, un autre groupe de policiers embarquait son frère Ítalo. Tous deux furent ensuite transférés au commissariat n°1 de San Martín, dans la banlieue nord-ouest de Buenos Aires. Dans les jours suivants, d’autres camarades et amis de Vallese furent détenus également, au motif que Felipe Vallese était détenteur de tracts, de livres et de propagande péronistes. Tous furent torturés et gardés dans les locaux du même commissariat, où Mercedes Cerviño, une autre détenue, s’entendit dire par Felipe Vallese, dans les souterrains, qu’il « s’était fait démolir » (« me han reventado »). Après un certain temps, Vallese fut extrait de sa geôle par la police et n’y retourna plus.