Un nom théophore (du grec ancien , théophoros, littéralement « qui porte Dieu/un dieu ») est un nom propre qui contient celui d'une divinité. L'usage d'attribuer de tels noms à des souverains ou à leurs sujets est commun à de nombreuses civilisations polythéistes telles que la Mésopotamie et l'ensemble du Proche-Orient ancien, l'Égypte antique, la Rome ou la Grèce antique mais aussi à des religions monothéistes comme le judaïsme, le christianisme et l'islam.
Certains noms propres sont formés avec des théonymes soit de manière totale (comme les noms grec / et slave Dimitri issus de la déesse Déméter), soit de manière mixte (le nom de la divinité peut alors se placer soit au début soit à la fin, comme dans Israël dont l'étymologie populaire biblique repose sur un jeu de mots construit sur la racine hébraïque שרה ś-r-h, « battre, combattre » et l'élément théophore ʾĒl, « dieu »).
Beaucoup de toponymes, oronymes ou hydronymes, dénommant de nouveaux sites d'installation, portent les traces des croyances et des noms des divinités dont les peuples souhaitaient la protection ou la gloire. Les anthroponymes théophores marquent parfois aussi la volonté de se concilier la bienveillance de la divinité, ou représentent un remerciement, un hommage ou une prière exprimée souvent sous forme de vœu..
L'inégalité de la documentation et la méconnaissance de nombreux théonymes indigènes dans plusieurs langues antiques rendent parfois difficile de retrouver les noms théophores. Dans les pays latins, il est parfois difficile de discerner si les noms théophores sont des traductions de l'hébreu ou des noms chrétiens.
Si l'anthroponymie a une origine en grande partie religieuse, elle a fini par être plus ou moins profane pour beaucoup de peuples mais même dans les pays où les patronymes sont tous laïcs, il y a toujours des familles ou des religieux qui portent des noms individuels évoquant leur fidélité au culte.
Proche-Orient et Moyen-Orient anciens
Dans la civilisation mésopotamienne, le pourcentage des toponymes portant un nom théophore est moins de 4 % à l'époque d'Ur, moins de 7 % à l'époque babylonienne ancienne, moins de 10 % à l'époque médio-babylonienne, moins de 5 % à l'époque néo-babylonienne et tardive..
Inshushinak, divinité tutélaire de la ville de SuseSon nom signifie en sumérien « Seigneur (in) de Suse (shushinak) »., devient à la fin du l'un des principaux dieux du royaume d'Élam. De nombreux souverains choisissent alors un nom qui se réfère à lui, tels Puzur-Inshushinak ou Shilhak-Inshushinak. D'autres rois élamites, comme Untash-Napirisha au siècle AEC, ajoutent également à leur nom celui d'un dieu, ici Napirisha, « le grand (-ša) dieu (napir) ».
Les rois d'Assyrie Assurbanipal (Aššur-ban-apli, « Assur a donné un fils héritier ») et Assarhaddon (Assur-aha-iddina, « Assur a donné un frère ») se mettent sous la protection de la divinité tutélaire Assur.
Le prénom , en akkadien Nabu-kudurri-usur, inclut le nom du dieu Nabû et signifie « Nabû protège la frontière ».
Baal, le dieu sémitique, cananéen, puis phénicien, est à l'origine de nombreux anthroponymes (Baâlat, Ishbaal, Ba'alyah « serviteur de Baal ») et du titre Bēl.. Bēl apparaît notamment dans le nom du souverain babylonien Balthazar, en akkadien Bēl-šarra-uṣur (« Bēl protège le roi »)Roswell D. Hitchcok, « Belshazzar », in An Interpreting Dictionary of Scripture Proper Names, New York, 1869..
Le général carthaginois Hannibal doit son nom à la racine H-N-N (« grâce, faveur »), qui existe à l'identique en hébreu, et au même dieu Baal : il est celui « qui a la faveur de Baal ». Son père, Hamilcar, en langue punique Hmlqrt, est « frère de Melkart », le dieu phénicien.
Égypte antique vignette|Chevalière au nom de Toutânkhamon, musée du Louvre.
Chez les anciens Égyptiens, les rois et pharaons d'abord, et leurs sujets ensuite, portent des noms qui évoquent leurs divinités, sous ses aspects divers, et qui se composent d'un des vocables de celle-ci, précédé ou suivi d'un qualificatif.
Plusieurs noms de pharaons sont théophores : (de l’égyptien ancien Djehoutymes et signifiant « Thot l'a engendré »Composé de Ḏḥwtj (« Thot ») et de msj (« mettre au monde, être né de »). Cf. Faulkner, A Concise Dictionary of Middle Egyptian, Oxford University Press, 1972, 116.), (« Râ l'a engendré »), Mentouhotep (« Mentou est satisfait »), (en égyptien ancien Amāna-Ḥātpa, « Amon est satisfait »), Toutânkhamon (« image vivante d'Amon ») ou encore Akhenaton (« serviteur d'Aton »).
Les filles d'Akhenaton portent le nom d'Aton ou de Rê : Mérytaton, « l'aimée d'Aton » ; Mâketaton, « la protégée d'Aton » ; Ânkhésenpaaton, « elle vit pour Aton » ; , « la perfection des perfections d'Aton » ; Néfernéferourê, « la perfection des perfections de Rê » ; Sétepenrê, « l'élue de Rê ». Après la chute du pouvoir amarnien et l'abandon du culte institué par Akhenaton, les noms théophores sont modifiés et le nouveau dieu Aton disparaît au profit d'Amon : ainsi Mérytaton est-elle renommée en « Mérytamon », et Toutânkhaton en « Toutânkhamon ».
Le prénom d' et sa forme féminine Isadora (signifiant « don d'Isis ») est d'origine grecque mais fait référence à la divinité funéraire égyptienne Isis.
Bible Ancien Testament
Les juifs manifestent leur ardeur religieuse par une série impressionnante de noms théophores tirés des noms bibliques, beaucoup commençant par Jo-, Ja-, Yo-, Ya- (le yod de YHWH) ou bien par El- (Elohim), d'autres se terminant par le même vocable, tous destinés à remercier ou à prier Dieu.
L'Ancien Testament mentionne de nombreux noms dérivés de l'une des appellations de Dieu et comportant en particulier les syllabes « El » (issue de Elohim) ou « Yah » (de YHWH)« Teoforo, nome », Encyclopédie Treccani.. La tradition juive se perpétue au cours des siècles. Ainsi le prénom « Nathanaël », qui associe la racine verbale trilittère נָתָן N-T-N (« donner ») et le nom « El », signifie-t-il « don de Dieu », et Mikhaël, « qui [est] comme Dieu ». Le nom du prophète Isaïe (, « Yéshayahou ») réunit la syllabe « Yah », le verbe « sauver » Y-Sh-' (ישע), et le pronom personnel הו (hou, « il ») qui met ici une emphase sur le sujet du verbe. Il peut donc se traduire par « Lui, Dieu, sauve » ou « Lui, Dieu, est salut »Jean-Pierre Prévost, Pour lire les prophètes, Cerf-Novalis, 1995, p. 78.. Celui du prophète Ézéchiel (יְחֶזְקֵאל, « Yehêzqé'el ») est une invocation pour « que El donne la force ».
Certains de ces prénoms, en hébreu, peuvent présenter un double aspect, théophore et non théophore. Tel est le cas de Anân ou , formé sur la racine trilittère חנן (Ḥ-N-N), qui signifie « grâce » et d'où provient « Anne » en français : la même racine H-N-N peut se décliner sous une forme théophore avec l'ajout des lettres YH de YHWH, ce qui a donné soit (הֲנַנְיָה, Hananiah), soit יוחנן (). Ces deux prénoms signifient alors « grâce de Dieu ». En français, Yohanan est à l'origine de « Jean ».
Il en va de même pour le prénom originel de Josué dans le Pentateuque : Yoshua (« Sauveur »), forme non théophore, ou Yehoshua (« YHWH sauve »), forme théophore. Josué est d'abord nommé « Yoshua » par Moïse dans le Livre des Nombres (Nb 13:16) puis le nom adopte la forme théophore « Yehoshua » (יהושוע) dans le Deutéronome (Dt 3:21).
Nouveau Testament Dans le Nouveau Testament, qui est rédigé en grec, Jésus de Nazareth porte le même nom que Josué, transcrit et hellénisé en Iêsous (᾿Ιησοῦς). La langue parlée en Galilée et en Judée à l'époque de Jésus n'était plus l'hébreu mais l'araméenPierre Grelot, « Quelles langues parlait-on au temps de Jésus ? », in Pierre Geoltrain (dir.), Aux origines du christianisme, Folio/Histoire, 2000 , p. 55 sq., et cependant la tradition continuait d'employer différents prénoms d'origine biblique. Aucune source ne permet toutefois de déterminer si le prénom hébraïque de Jésus était la version théophore « Yehoshua » ou non théophore « Yoshua ».
Joseph (de l’hébreu יוֹסֵף, Yosef, de son nom complet Yehoseph/Yôsephyâh qui signifie « que Yahweh/Jehovah ajoute ou augmente »).., le père de Jésus, est le nom théophore le plus célébré au fronton des scolaires français (recensement en 2015) : pas moins de 880 écoles, collèges et lycées lui ont donné son nom, devant Jules Ferry (642), Notre-Dame (546) et Jacques Prévert (472)..
Inde antique Les divinités hindoues apparaissent dans une longue liste d'anthroponymes sous ses nombreux aspects : Amitesh (« Dieu infini »), Anantram (« Dieu de la force »), Dev (« Dieu »), Devdan (« don de Dieu »), Devdas (« serviteur de Dieu »), Devanand (« joie de Dieu »), Devesh (« Dieu des Dieux »), Devkumar (« fils de Dieu »), Devraj (« roi des Dieux ») ; noms théophores des dieux hindous Brahmâ, Kârttikeya, Murugan, Shiva et Vishnou.
Grèce antique Les Grecs et les Romains ont aussi des noms qui évoquent leurs dieux, mais ne semblent pas avoir jamais eu une anthroponymie religieuse.
Les noms théophores portés par des citoyens grecs attestent que telle divinité est adorée dans la ville, soit par un culte public, soit par des associations et par dévotion personnelle. Les plus fréquents sont issus d'Apollon (Apollodôros « don d'Apollon », Apollônios « celui d'Apollon », Apollinaris, Apollas…), de Zeus dont le génitif est (, , ), d'Hélios (Héliodôros « don d'Hélios »), des Dioscures (dont le nom de Διόσκουροι, Dioskouroï, est théophore : « kouroï de Zeus ») tel Castor, d' (Ammônios), de Mithra ([Poly]mithrès), d'Héra (Héraclès « Gloire d'Héra », qui donnera les noms français Ercole, )..
Rome et Gaule antique
Parmi les divinités les plus fréquemment représentées dans les anthroponymes romains et gallo-romains, on note Apollonarius, Apollinaris (référence au dieu Apollon, qui donnera les noms français , ) ; Datus/ et sa traduction du grec, Diodorus (« don de Zeus ») ; Iovius, Jovis, Jovinus (du dieu Jupiter) ; , , et nombreuses variantes (du dieu Mars) ; ; Mercurius, Mercurialus (du dieu Mercure) ; Saturnus (du dieu Saturne) ; Silvanus et (de la vestale Rhéa Silvia)..
Le toponyme Lugudunum, le site antique de Lyon, est issu du celtique Lugu-dunon, de -duno, « forteresse, colline », et de Lugus, irlandais Lug, gallois Lleu, dieu suprême de la mythologie celtique..
Corpus onomastique germanique Dans la mythologie nordique et germanique, les Ases (en vieux norrois ǫ́ss) forment le groupe de dieux principaux, associés ou apparentés à Odin. Le radical ǫ́ss, os, ou as, latinisé en ans, a donné chez les Saxons , Osbern, , Oswin, ; chez les Scandinaves Asbiôrn, Asdis, Asfrid, Asgaut, Asgeir, Asgrim, Askilld, Askell, Asleik, Asmund, Astolf, Asvalld, Asvor ; chez les Francs, les noms , Anshelm, Ansgar, Asgaut, Asgeir et Asketell qui se sont diffusés en Normandie, d'abord comme nom de baptême, ensuite comme noms de famille, sous les formes vulgaires Anfri, Anger, Angot, Angier, AnquetilDu germanique et (chaudron servant pour les sacrifices). Le nom se rencontre en Angleterre sous la forme Ashkettle (également Axtell) et en Allemagne sous les formes Eschel, Eschels., Aze..
Le nom du dieu Wotan et ses dérivés (avec une assimilation possible de Gaut et ) est passé dans la liste des noms chrétiens, sous les formes Goda, , , , Wodon, Woot et, en composition, (« force de Dieu »), Godau(l)d, (« gloire de Dieu »), (« ami de Dieu »), (« puissance de Dieu »), Gottfried (« protégé de Dieu », qui a donné , ), , (« aimé de Dieu », qui a donné Goetsch, Goetschy, Goetschel, Goetschmann, Gotte, Götte), (de gaut et staf « bâton, soutien ») etc. et, dans la forme inversée du cas régime (Wodon ou Godon devenant Wond ou Gond), Gondau(l)d, Gondrand, Frédégonde.
La divinité germanique Irmin se retrouve dans les noms théophores , Ermenberge (« protégé par Irmin »), Hermenegild (« descendance d'Irmin ») et son diminutif Gilda, Ermelinde (« protection d'Irmin »), Irminwin (« ami d'Irmin ») et ses diminutifs , Marwin, Mervin..